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Il est temps pour notre pays de reprendre son indépendance

Edouard Husson

En provoquant la Russie jusqu’au déclenchement de la Guerre d’Ukraine, l’Amérique du Nord et l’Europe ne se doutaient pas de ce qu’elles déclenchaient en retour: la révolte du reste du monde, qui s’est solidarisé avec la Russie. En témoigne l’immense succès, désormais, des sommets des BRICS ou, comme ces derniers jours, de l’Organisation de la Coopération de Shanghai.

Je dois avouer ma surprise sur la rapidité du grand basculement géopolitique. Autant j’ai écrit – et j’en suis fier – dès la fin février 2022 que la Russie ne pouvait pas perdre la Guerre d’Ukraine (mes chroniques de l’époque dans Le Courrier des Stratèges en témoignent, tout comme mon compte X), autant j’ai été surpris, dès cette époque, par les signes toujours plus nombreux d’une réorganisation du monde, désireux de mettre fin aux diktats occidentaux permanents.

Quelques cartes sur le basculement géopolitique mondial

Je voudrais ici faire comprendre par des cartes, ce qui est en jeu:

Ceci est une carte trouvée chez Alex Krainer, qui montre, de manière simplifiée, comment la carte de Mackinder, l’un des pères de la géopolitique moderne, imprègne encore la géopolitique des puissances anglo-saxonnes aujourd’hui. Son idée était de faire encercler les puissances du continent eurasiatique par les puissances maritimes (la Grande-Bretagne et tout le monde anglophone.

En fait, la géopolitique occidentale n’a pas bougé depuis lors. Dans les années 1990, Brzezinski, dans Le Grand Echiquier, imaginait comment les USA contrôleraient progressivement l’Eurasie:

Vous voyez que la structure de la carte est fondamentalement la même: l’espace eurasiatique centrale, la Russie, à dominer un jour définitivement. Et autour d’elle, trois zones de contrôle: l’Europe vassalisée, le Proche-Orient contrôlé grâce à Israël et, à l’Est, la Chine traitée comme un partenaire économique mais obligée de se soumettre politiquement.

Ce qui se passe actuellement, c’est que seule l’Europe, prisonnière de l’OTAN, et de son prolongement politique, l’Union Européenne, est rentrée dans le plan imaginé par les milieux dirigeants américains et que Brzezinski avait assez crûment révélés. La Chine est en mesure désormais d’imposer sa volonté aux Etats-Unis. La domination d’Israël au Proche-Orient est mise en question. Et la Russie s’est révoltée contre l’ordre occidental en 2022.

Un nouveau monde, se met en place, celui de l’Organisation de la Coopération de Shanghai et des BRICS, dont la carte montre bien la dynamique profonde:

Cette carte de 2023, qui reste centrée sur l’Europe, montre bien que l’arc des crises de Mackinder est remplacé par une “diagonale des BRICS”, qui va de Shanghai à Rio de Janeiro. Le résultat de cette dynamique, c’est la marginalisation potentielle des “puissances maritimes” de Mackinder, les pays anglophones.

Une carte plus récente des pays commerçant plus avec la Chine ou avec les Etats-Unis, renforce encore le sentiment de basculement:

Particulièrement frappant, dans la sphère anglophone, est le basculement de l’Australie et de l’Inde, qui commercent désormais plus avec la Chine qu’avec les Etats-Unis.

Comment la France pourrait, si elle le voulait, participer à l’histoire du XXIème siècle

La France, pour sa part, coincée dans l’OTAN et dans l’Union Européenne – qui est en train d’accepter un traité inégal avec les Etats-Unis – est condamnée à dépérir, si elle ne réagit pas contre le destin que veulent lui imposer ses actuels dirigeants – qui sont en fait des “dirigés”, soumis aux réseaux qui continuent à suivre un agenda néoconservateur/néolibéral

Je continue à réfléchir en termes géographiques: la Méditerranée est l’interface par laquelle nous pouvons nous rapprocher du monde des BRICS en émergence. Il est vital pour nous d’opérer un pivot géopolitique. Je vais le décrire de deux manières:

+ remettre la Méditerranée au cœur de nos décisions stratégiques. Nous devons former une nouvelle génération de diplomates et d’officiers pour qui ce qui se passe dans le Bassin Méditerranéen est plus important que ce qui se passe à Bruxelles ou Berlin.

Nous devons retrouver nos racines romaines, en nous souvenant du choix décisif de l’Empereur Auguste, qui fit de la Gaule romanisée le pilier occidental de l’Empire. (Un peu plus tard l’Empereur Claude, en 48, fit basculer la Gaule dans la modernité politique en exigeant du Sénat que des Gaulois en deviennent membres). Notre matrice romaine, c’est l’adhésion à une vision égalitaire des relations entre les peuples – à l’opposé de la vision inégalitaire du monde anglo-germanique.

Que nous ayons de bonnes relations et des coopérations avec les membres de l’actuelle Union Européenne est une chose; mais nous enfermer dans une structure bureaucratique, qui nie le génie colbertiste de la France et nous coupe du dialogue des civilisations que nous pourrions – et avons le devoir – de rétablir en Méditerranée, c’est un contresens!

Très concrètement, cela veut dire que nous avons une double décision à prendre, qui représente en fait les deux faces d’une même monnaie: nous devons casser avec l’OTAN, sans état d’âmes; nous devons sortir de l’Union Européenne – à la fois parce qu’elle n’est guère plus aujourd’hui que le prolongement politique de l’OTAN mais aussi parce qu’elle bride notre créativité et nous coupe de nos sphères naturelles d’expansion économique: le pourtour du bassin méditerranéen et la francophonie.

OTAN et UE sont aujourd’hui les deux faces d’une même monnaie. Regardez le compte X de Madame von der Leyen; elle n’y parle plus que de faire la guerre à la Russie ! Or, la tradition diplomatique et stratégique française est celle de l’équilibre, du refus de prendre parti dans des conflits qui ne menacent pas directement nos intérêts. Nous n’avions pas à prendre parti entre la Russie et l’Ukraine; nous n’avons pas à jeter de l’huile sur le feu entre la Grèce et la Turquie; nous n’avons aucun intérêt à choisir le Maroc contre l’Algérie – ou le contraire.

De même, nous n’avons pas à prendre parti entre la Chine et les Etats-Unis.

++ La deuxième manière de formuler ce que devrait être notre diplomatie et notre stratégie, c’est de dire que nous devons retrouver le secret de la puissance française: si la France a été puissante et rayonnante, sous Richelieu, lors de la Guerre d’Amérique ou sous de Gaulle, c’est parce qu’elle menait la politique de sa géographie: en respectant l’équilibre qui doit exister entre notre participation aux affaires européennes et notre engagement maritime. A l’opposé, la plus grosse erreur du génial Napoléon Bonaparte est de nous avoir enfermés sur le continent européen (en vendant la Louisiane aux Etats-Unis et en renonçant à reconstruire une marine après Trafalgar).

Nous avons un atout extraordinaire dans le monde actuel, ce sont nos territoires outremer et le domaine maritime adjacent, qui représente en superficie le deuxième du monde. La plus grande trahison d’Emmanuel Macron, c’est d’être obsédé par une très imaginaire “souveraineté européenne” et de laisser filer notre outremer, voire de l’encourager à larguer les amarres (voir la tentative de vente des Iles Eparses ou la désinvolture du même Macron vis-à-vis de la Nouvelle-Calédonie).

Regardez cette carte qui nous rappelle que la France n’est pas seulement européenne, loin de là:

Outre les ressources sous-marines qui sont ainsi à notre disposition et qui peuvent nous ramener, correctement exploitées, dans le groupe des puissances au XXIème siècle, l’outremer a une autre vertu: il est une autre manière de nous faire participer au grand basculement géopolitique vers un monde multipolaire. Notre outremer rend naturelle une candidature française aux BRICS – pour renouer avec la marche du monde au lieu de nous laisser enfermer dans le déclin occidental.

On l’aura compris: seule notre sortie de l’OTAN et notre participation au démantèlement de l’Union Européenne rendront une candidature de la France aux BRICS crédible.

Edouard Husson – Libres Propos