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Protéger les intérêts américains dans la région, réhabiliter Tel Aviv sur la scène internationale et désamorcer l’opinion publique occidentale : tels sont les principaux objectifs de la Maison Blanche à Gaza
Benedetta Sabene
La joie suscitée par l’approbation du plan de paix de Trump par Israël et le Hamas a touché tout le monde : des proches des otages, qui vont enfin être rendus – vivants et, malheureusement, morts -, aux Palestiniens de la bande de Gaza, aux chancelleries occidentales, aux manifestants qui ont envahi les places publiques de toute l’Europe ces dernières semaines et, bien sûr, au président américain Trump, qui rêvait même de remporter le prix Nobel de la paix (comme si les États-Unis n’avaient pas contribué pendant deux ans au massacre des Gazaouis et aux opérations militaires israéliennes dans d’autres pays de la région, avec plus de 21 milliards de dollars d’armes envoyées à Tel-Aviv depuis 2023).
Mais, au-delà de la joie évidente du moment pour la fin (temporaire ou définitive) du massacre dans la bande de Gaza, une question demeure : sommes-nous vraiment face à un tournant historique qui marquera enfin la conclusion définitive de la « question palestinienne » ? À mon avis, non. Au contraire : cet accord, outre qu’il marque une victoire écrasante pour Tel-Aviv et Washington, n’a pas grand-chose à voir avec la protection des Palestiniens ou la volonté politique de construire un État palestinien, mais s’inscrit dans un plan plus général des États-Unis visant, d’une part, à tenir en échec leur allié israélien – qui a fortement irrité l’administration américaine ces derniers mois – et, d’autre part, à apaiser l’opinion publique occidentale. En ce qui concerne le premier aspect, il faut remonter quelques mois en arrière, plus précisément à l’attaque israélienne contre les sites nucléaires iraniens qui, cet été, a failli plonger le Moyen-Orient dans un conflit plus large. Comme je l’écrivais dans l’un de mes précédents articles, « Pourquoi le monde ne s’intéresse-t-il à Gaza que maintenant ? », les relations détendues entre les pays du Golfe, l’Iran et Israël sont considérées comme fondamentales par la Maison Blanche pour la protection des intérêts américains dans la région :
L’objectif des États-Unis est de maintenir la stabilité et de limiter autant que possible l’influence de Téhéran au Moyen-Orient. L’administration Trump fait de plus en plus pression pour qu’un accord sur le nucléaire soit conclu avec l’Iran, tandis que Netanyahu est beaucoup plus extrémiste et pousse à un conflit direct avec la République islamique des ayatollahs, risquant de déstabiliser encore plus la région et de pousser les alliés du Moyen-Orient dans les bras de Téhéran. Avec le Yémen des Houthis, qui cause de nombreux problèmes au trafic maritime dans le détroit de Bab-el-Mandeb, l’un des carrefours commerciaux les plus importants au monde, le risque de détérioration des relations entre Israël et des partenaires économiques essentiels pour Washington, comme l’Arabie saoudite, est imminent. Les princes héritiers d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis cherchent à apaiser les relations avec les Iraniens et tentent péniblement de se sortir du conflit épuisant qui dure depuis maintenant dix ans avec les Houthis au Yémen. Tous deux sont favorables à un accord avec l’Iran qui éviterait un conflit régional, et tous deux ont soutenu la fin de la campagne américaine contre les Houthis. Mais les politiques israéliennes au Moyen-Orient risquent de compromettre les plans des pays du Golfe […] Mais ce n’est pas tout. Des relations détendues avec les monarchies du Golfe sont essentielles au développement de la Route du coton, alternative commerciale essentielle à la Route de la soie chinoise, qui considère l’Arabie saoudite et Israël comme des plaques tournantes stratégiques et relie l’Europe, le Moyen-Orient et l’Inde. Mais sa réalisation passe avant tout par la normalisation des relations entre Saoudiens et Israéliens grâce aux « accords d’Abraham », qui sont toutefois au point mort depuis le début de la campagne à Gaza. La guerre n’est pas bonne pour le commerce, et Israël risque vraiment d’être isolé au Moyen-Orient. Et si Israël est isolé, l’hégémonie de la Maison Blanche dans la région risque d’être sérieusement remise en question.
Ce n’est donc pas un hasard si ce sont précisément les « accords d’Abraham » qui ont été mentionnés à plusieurs reprises comme base pour la mise en œuvre du plan de paix de Trump. Cependant, l’attaque ouverte d’Israël contre l’Iran cet été, suivie de la riposte du régime des ayatollahs qui a saturé le système antimissile israélien, causant des victimes et des dégâts, a contraint l’administration Trump à intervenir de force – après 9 jours de pressions de la part de Netanyahou – pour venir en aide à son allié historique, en bombardant les sites nucléaires iraniens. Les initiatives israéliennes au Moyen-Orient n’étaient pas particulièrement bien accueillies par la Maison Blanche, dont l’objectif était de tenir à distance autant que possible les Qataris et les Saoudiens et de stabiliser la région, à tel point que Trump a commencé à exercer une pression croissante sur le gouvernement israélien pour qu’il mette fin au siège de Gaza. Non pas pour des raisons humanitaires, mais stratégiques : après deux ans de massacres aveugles, la cote de popularité d’Israël, partenaire essentiel des États-Unis au Moyen-Orient, s’est complètement effondrée dans le monde entier. Les opinions publiques européennes et américaines commençaient à exercer des pressions sans précédent sur les gouvernements de leurs pays respectifs, mettant dans l’embarras tant la Maison Blanche que la Commission européenne, qui a proposé – très timidement – l’adoption de certaines sanctions contre Tel-Aviv, après plus de deux ans de siège, dans le but d’apaiser les foules qui s’étaient soulevées dans les capitales européennes contre l’inaction totale des institutions pour la protection des civils palestiniens.
Mais ce n’est pas seulement l’attaque contre l’Iran qui a irrité la Maison Blanche. Le 9 septembre dernier, Israël a mené une opération à Doha, au Qatar, pour frapper les négociateurs du Hamas activement impliqués dans le processus de paix à Gaza. Il semblerait que l’intention de mener cette attaque n’ait pas été communiquée au président américain, qui l’aurait apprise directement par ses conseillers ; en outre, l’initiative israélienne s’est déroulée sur le territoire d’un allié clé des États-Unis ( ) et a déclenché une réaction en chaîne qui pourrait redessiner l’ensemble du dispositif de sécurité de la région du Golfe. Si même la protection des États-Unis et l’alliance clé avec eux n’ont pas suffi à empêcher les attaques et les incursions israéliennes sur le territoire, les États du Golfe ont dû mettre en œuvre des stratégies différentes. Tout d’abord, ils ont clairement fait savoir qu’ils étaient déterminés à faire front commun : les dirigeants du monde arabe et islamique se sont réunis à Doha, sous l’égide de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), pour émettre une condamnation collective ferme. Puis, quelques jours plus tard, Riyad a signé un accord historique de défense mutuelle avec le Pakistan. Dans ce contexte, le président américain a tenu à préciser que la décision de lancer le raid avait été prise par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu — et « pas par lui », soulignant ainsi sa profonde frustration face au fait qu’Israël agissait à l’encontre des objectifs de stabilisation poursuivis par Trump dans la région.
L’attaque du 9 septembre a probablement été le déclencheur définitif qui a rendu impératif de mettre un frein à l’aventurisme israélien et de contenir la folie destructrice de Netanyahu dans la bande de Gaza, qui risquait de compromettre les plans américains au Moyen-Orient. C’est dans ce contexte qu’a pris forme le plan de paix, accueilli avec joie par le monde entier et qui consacre une victoire politique sans précédent pour l’administration Trump. Ce plan de paix a donc pour premier objectif de ramener une fois pour toutes l’État hébreu dans le droit chemin, qu’il le veuille ou non.
Mais de quelle paix parlons-nous ? Les bombes israéliennes cesseront de raser la bande de Gaza – dont il ne reste d’ailleurs presque plus rien debout -, mais les troupes de l’armée israélienne continueront à contrôler plus de 55 % de l’enclave palestinienne jusqu’à une date indéterminée. Et dans tout cela, qui s’occupera de la question principale, à savoir l’avenir de la bande de Gaza et sa reconstruction ? Nous avons peut-être déjà un indice : lors des pourparlers de paix, le gendre de Trump, Jared Kushner, mari d’Ivanka, était présent. Entre autres choses, il est entrepreneur et constructeur, conseiller présidentiel et co-créateur du plan. Est-il possible que la vidéo dystopique générée par l’intelligence artificielle, partagée sur les chaînes officielles de Trump il y a quelques mois, sur une Riviera ultra-luxueuse à Gaza, soit destinée à devenir réalité ? Et où sont les garanties politiques sur la création d’un État palestinien, alors qu’entre-temps, en Cisjordanie, une véritable course aux colonies illégales est en cours, éloignant encore plus cette perspective ?
L’autre point fondamental concerne l’opinion publique américaine et, surtout, européenne. Avec ce plan de « paix » tant vanté, l’objectif est de mettre définitivement fin à l’indignation et à la colère qui ont éclaté dans toutes les capitales d’Europe occidentale et qui ont mis mal à l’aise les chancelleries de tous les gouvernements de l’UE, engagées, entre autres, dans un plan de réarmement gigantesque contre ce qui est présenté comme le principal ennemi de la paix mondiale : la Russie. C’est pourquoi il est essentiel de tenir en échec l’opinion publique européenne : comment peut-on continuer à réduire Poutine à Hitler pour justifier des dépenses sans précédent en armement alors que de l’autre côté de la Méditerranée, un massacre d’enfants et de civils, plus important que dans n’importe quel conflit contemporain, se déroule sans que l’Union européenne ne lève le petit doigt pour y mettre fin ? Comment peut-on crier au scandale et mobiliser l’indignation collective des Européens pour les enfants ukrainiens « enlevés par les Russes », principale raison pour laquelle un mandat d’arrêt international a été émis contre Vladimir Poutine, alors que plus de 16 000 enfants palestiniens ont été tués – certains dans des couveuses – et des dizaines de milliers d’autres mutilés, rendus orphelins ou sous-alimentés ?
Ce n’est qu’avec la paix au Moyen-Orient que l’on pourra enfin revenir à grands cris sur le « boucher » fou Vladimir Poutine, désormais quasi disparu du débat public européen parce que trop embarrassant à criminaliser : face à Netanyahu, l’image d’un Poutine ennemi suprême des soi-disant « valeurs occidentales » pour lesquelles on dépense des milliards en armement ne pouvait que dénaturer.
Mais à partir d’aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Car l’autre objectif clé du « plan de paix », qui sera probablement mis en œuvre dans les prochains mois, est aussi et surtout de se débarrasser enfin de la figure très encombrante de Netanyahu et de réhabiliter l’image d’Israël dans le monde. En Israël, en effet, un nouveau gouvernement sera élu en octobre 2026 : même si, à mon avis, le gouvernement pourrait bien tomber bien avant, les élections seront une excellente occasion d’éliminer définitivement le gouvernement Netanyahu, considéré par les Israéliens comme le principal responsable de la faille de sécurité du 7 octobre et de la mauvaise gestion de la question des otages. Ce n’est pas un hasard si le retour des otages prévu par le plan vise également à apaiser, temporairement, la colère populaire et à stabiliser autant que possible le front intérieur en vue de la réorganisation de l’armée à Gaza et en Cisjordanie.
En résumé, Netanyahu sera très probablement isolé et abandonné, et toute la responsabilité politique et morale de ce qui s’est passé dans la bande de Gaza lui sera imputée : nous devons nous attendre à un discours qui mettra en avant le lien entre la figure de l’actuel président israélien et le génocide des Palestiniens de la bande de Gaza. Cela signifie qu’en personnalisant le massacre de Gaza dans la figure de Netanyahu et non dans l’État d’Israël tel qu’il est structuré, la politique d’occupation illégale des terres palestiniennes, le colonialisme de peuplement, la militarisation totale de la Cisjordanie, la répression des Palestiniens, les détentions administratives de mineurs et d’enfants et, surtout, le rôle d’Israël en tant que partenaire fondamental de l’Occident au Moyen-Orient. En somme, ce qui pourrait se produire dans quelques mois sera donc un lent retour à la « normalité » : à moins d’une reprise directe des hostilités, la question de Gaza disparaîtra progressivement du débat public, et avec elle les grandes mobilisations de rue et l’attention mondiale qui l’ont accompagnée ces deux dernières années.
Si cela est possible, c’est aussi parce que la question palestinienne a été traitée par les médias en mettant toujours l’accent sur l’aspect humanitaire, presque jamais sur l’aspect politique. Le récit de Gaza a toujours été centré sur la tragédie de la faim, des bombardements incessants, de la souffrance des enfants, du siège militaire : les Palestiniens ont toujours été présentés comme des victimes passives, jamais comme un peuple capable de s’autodéterminer politiquement et de dicter activement ses prérogatives sur ce que devra être l’avenir de la Palestine. C’est cette pièce fondamentale qui manque, tant dans le plan de paix de Trump que dans le récit de ces deux années de massacre délibéré. Une fois la question humanitaire réglée, et étant totalement vidé de sa signification politique, le problème palestinien risque d’être à nouveau relégué à la marge de la conscience collective occidentale et entièrement délégué aux Israéliens et aux Américains : cette fois-ci, cependant, dans le silence.
En définitive, le soi-disant « plan de paix » de Trump ne représente pas un tournant historique, mais plutôt une redéfinition des relations géopolitiques et de la gestion du consensus interne et externe. Il ne découle pas de la reconnaissance des droits des Palestiniens, mais de la nécessité pour les États-Unis de rétablir un ordre régional en crise, de contenir Israël et, surtout, de redonner une légitimité morale à l’Occident après deux années de dévastation. Sans une réelle prise de responsabilité politique de la part de la communauté internationale et sans la reconnaissance concrète de la souveraineté politique des Palestiniens sur leur terre, tout cessez-le-feu et tout plan de paix risquent de ne devenir qu’une trêve momentanée, jusqu’à la prochaine tragédie.