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Ce vol est le summum de leur complaisance

« Les Français continueront à être nourris au compte-gouttes d’informations sur des scandales discrets. » Alain Jocard/AFP/Getty Images

Anne-Elisabeth Moutet

Parmi les nombreuses déclarations publiques stupides faites par les grands de Paris depuis le vol au Louvre, l’une d’entre elles remporte sans conteste la palme dans la catégorie « des erreurs ont été commises ».

 Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Washington et actuel président de la prestigieuse Société des Amis du Louvre, a rassuré ses membres (philanthropes, collectionneurs d’art, mondains, commissaires-priseurs, mandarins, arrivistes, oisifs et beautés) en leur disant qu’il comprenait « leur tristesse », d’autant plus que quatre des pièces disparues « avaient été acquises avec l’aide de [notre] Société ». Mais n’ayez crainte. Le président (un Français de sa classe sociale est toujours le président de quelque chose) apporte également son « soutien total » à l’institution « et à ses équipes », et ne « doute pas un instant » que « tout est mis en œuvre » pour « retrouver les criminels et récupérer leur butin ». Aujourd’hui, « plus que jamais, nous sommes aux côtés du Louvre ».

Il vaut la peine de citer cette triste missive dans son intégralité, car elle illustre parfaitement la politesse et l’autosatisfaction profonde des élites françaises. Cela explique mieux que tout autre élément comment le plus grand et sans doute le plus célèbre musée du monde a pu être cambriolé en plein jour, en présence de visiteurs et de gardes, par quatre hommes (dont deux vêtus de gilets jaunes de protection) à l’aide d’un simple disque à tronçonner et d’une nacelle élévatrice qu’ils avaient volée auparavant sur un chantier. Il a fallu sept minutes aux voleurs pour briser une fenêtre du premier étage, détruire trois vitrines modernes récemment installées et censées être équipées du dernier verre renforcé, s’emparer des bijoux et s’enfuir sur des scooters trafiqués.

« Quoi qu’il en soit, dans le contexte de la crise politique française actuelle, la situation au Louvre a soudainement fait désordre ».

Nous connaissons ces détails non pas grâce aux caméras de sécurité du Louvre, mais parce qu’au moins un visiteur a filmé les voleurs en train de briser les vitrines avec son téléphone. Laurence des Cars, présidente-directrice générale du Louvre, a passé ces derniers jours à expliquer qu’elle avait commandé une « refonte complète de la sécurité » peu après avoir été nommée à ce poste il y a quatre ans, et a laissé entendre que des caméras en feraient partie. Depuis lors, un peu plus d’une centaine ont été installées. Mais, en moyenne, seul un tiers des salles du musée en ont été équipées, la plupart du temps d’un seul appareil.

Lors d’une intervention devant les sénateurs français mercredi, Mme des Cars, l’air affligé, a souligné que personne n’était à l’abri de ces « criminels brutaux », pas même une institution comme le Louvre, et que le personnel de sécurité était « vraiment bouleversé » par ce vol.

Mais de la même manière, le sentiment « ça ne nous concerne pas » est très présent parmi les représentants des cinq principaux syndicats des 2 000 employés du Louvre. Au cours des deux dernières décennies, ils ont appelé à plus de 20 grèves qui ont entraîné la fermeture totale ou partielle du Louvre, ainsi que de nombreuses fermetures partielles de galeries entières, y compris celle de la Joconde, pour cause de « sous-effectif » présumé au cours de la même période. Le syndicat communiste CGT, en particulier, dénonce « le sous-financement chronique, les problèmes d’entretien des bâtiments et le manque de personnel de surveillance », tout en saluant « le professionnalisme des gardes lors de l’incident [de dimanche dernier] ».

Laurence des Cars, 59 ans, a été nommée à la tête du Louvre il y a quatre ans, avec le soutien décisif d’Emmanuel Macron, devenant ainsi la première femme à diriger le Louvre en 228 ans d’histoire du musée. (Le fait qu’elle soit issue d’une célèbre dynastie d’écrivains français a joué un rôle dans le choix du président.) L’année dernière, elle a nommé une autre femme à la tête de la sécurité du Louvre : Dominique Buffin, 46 ans, ancienne policière spécialisée dans le vol d’œuvres d’art.

Sur le papier, Mme Buffin, qui a été accusée d’être une « recrue de la diversité », possède les qualifications requises pour ce poste. Ce qui lui manque probablement, cependant, c’est l’influence politique, administrative, financière et sociale nécessaire pour (métaphoriquement, surtout) entrer dans une réunion et taper du poing sur la table afin de faire valoir que la situation sécuritaire du musée est intenable.

Des Cars elle-même a effectivement une telle influence. Cependant, elle a choisi de satisfaire son véritable patron, le président (les arts ont toujours été la prérogative du roi en France, et cela n’a pas beaucoup changé depuis). Elle a organisé, à grands frais et au prix d’efforts considérables, le genre d’événements fastueux qu’il apprécie le plus (défilés de haute couture, nouvelle entrée chic et café dans un musée, « animations » sur le thème des Jeux olympiques et du sport, dîners de gala et bals de collecte de fonds), tout en semblant accorder beaucoup moins d’importance à l’entretien fastidieux des galeries elles-mêmes.

« Comme dans tant d’établissements culturels en France, l’argent est consacré à des projets prestigieux très visibles », explique un membre du conseil d’administration de plusieurs petits musées parisiens et provinciaux. « La rénovation du circuit électrique est toujours reportée. L’absence de caméras dans des salles remplies de trésors inestimables et largement non assurables [les bijoux impériaux volés ne seraient pas couverts] est typique. Pourquoi les musées devraient-ils être différents des écoles, des universités, des voies ferrées ou des bâtiments publics ? Ce n’est un secret pour personne que les infrastructures tant vantées de la France, notre fierté du XXe siècle, sont au bord de l’effondrement. »

Il est significatif que même lorsque la Cour des comptes nationale a récemment divulgué des extraits très critiques d’un rapport à paraître sur les activités du Louvre de 2019 à 2024 — détaillant les retards, les dépenses abusives, les failles de sécurité, les défauts conceptuels et la complaisance générale —, ni Buffin ni des Cars n’ont saisi cette occasion pour faire un scandale. Il y avait peu de raisons de le faire et beaucoup de raisons de ne pas le faire. La France est un pays de conformisme institutionnel et personnel. Elle déteste les personnalités qui se démarquent, les lanceurs d’alerte, les perturbateurs, les francs-tireurs et ceux qui remettent en cause le statu quo sacré. Non seulement ils perdraient leur emploi, mais ils n’en trouveraient jamais d’autre, car ils seraient considérés comme des « personnes à problèmes », c’est-à-dire capables de penser de manière indépendante au sein d’une organisation.

Cela vaut d’ailleurs doublement pour les Françaises occupant des postes à responsabilité. Le pays compte certes son lot de candidates issues de la diversité, douées pour soigner leur image et promues bien au-delà de leurs capacités intellectuelles et techniques (on pense notamment à Ségolène Royal, ancienne candidate socialiste à la présidence, ou à l’ancienne ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem). Mais on trouve également de nombreux exemples de femmes compétentes isolées des réseaux du pouvoir, souvent, mais pas toujours, nourris dans des domaines dominés par les hommes, des hautes sphères du monde du football aux plus anciennes loges maçonniques. Pour s’imposer, il est essentiel de comprendre les liens tacites, parfois vieux de plusieurs décennies, et les puissants réseaux de soutien créés au niveau postuniversitaire dans les meilleurs cursus d’application après l’ENA ou l’École polytechnique, par exemple. Il en résulte une fragilité accrue et un risque plus élevé à évaluer en permanence par rapport aux récompenses possibles.

La publication du rapport de la Cour des comptes sur le Louvre, initialement prévue en janvier, a été avancée à la fin novembre. Elle pourrait mettre fin à la carrière de Mme des Cars et de M. Buffin, à supposer qu’ils n’aient pas déjà été poussés vers la sortie d’ici là. (Macron a catégoriquement refusé la démission de Des Cars mercredi.) Quoi qu’il en soit, dans le contexte de la crise politique actuelle en France, la situation du Louvre vient soudainement « faire désordre ».

Mais même la réapparition des diadèmes de l’impératrice Eugénie et de la reine Hortense dans la Galerie d’Apollon dorée du Louvre ne changera probablement pas grand-chose à la spirale descendante dans laquelle s’enfonce la compétence de l’État français. Au mieux, cela permettra de présenter le vol comme une anomalie, plutôt que comme ce qu’il est réellement, à savoir un indicateur de l’état général du pays. Les Français continueront à être abreuvés de nouvelles scandales discrètes, les unes après les autres, apparemment sans rapport entre elles, et assisteront à l’effondrement du monde qu’ils connaissaient autrefois, provoqué par des élites qui ne veulent pas qu’ils fassent le lien entre les différents événements.

UnHerd