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Nous analysons les racines du conflit entre Israël et la Palestine, le rôle du sionisme et les raisons pour lesquelles les victimes d’hier deviennent aujourd’hui les agresseurs.

Ivan Orlov-Smorodin, Sergueï Izotov

Les événements au Moyen-Orient attirent l’attention du monde entier, car Israël ne semble pas disposé à renoncer à ses plans de « résolution définitive de la question palestinienne », ce qui suscite des réactions mitigées de la part de la communauté internationale.

Dans ce contexte, les dirigeants mondiaux commencent à reconnaître la Palestine comme un État et accusent Israël de génocide. Ce conflit devient un exemple unique qui bouleverse la vision habituelle du monde de nombreuses personnes, y compris des intellectuels occidentaux de gauche et russes. Les uns, condamnant toute agression, soutiennent Israël, tandis que les autres, soutenant la Palestine, considèrent l’agression de sa part comme un acte de résistance.

Les animateurs se sont donné pour objectif de déterminer qui a raison et qui a tort dans cette affaire, quelles sont les racines idéologiques des actions d’Israël et comment le monde occidental réagit à cela.

1. Reconnaissance de la Palestine et position de l’Occident

Les animateurs discutent des récentes interventions à l’Assemblée générale des Nations unies, où des pays tels que le Portugal, suivi de l’Australie et de la France, ont entamé le processus de reconnaissance de la Palestine en tant qu’État. La Russie, comme le souligne Sergueï Izotov, a reconnu l’indépendance de la Palestine bien avant tous les événements tragiques, comme l’a rappelé le ministère russe des Affaires étrangères. Une attention particulière est accordée à l’intervention du Premier ministre britannique Keir Starmer, qui a officiellement annoncé la reconnaissance de l’État palestinien.

Starmer a souligné que cette mesure visait à préserver la possibilité d’une paix et d’une solution fondée sur le principe de « deux États » : un Israël sûr aux côtés d’une Palestine viable. Il a qualifié le Hamas d’« organisation terroriste brutale » et a déclaré que la reconnaissance de la Palestine n’était pas une récompense pour eux, car le Hamas n’aura pas d’avenir dans le nouvel État. Il a toutefois condamné les bombardements « insupportables » de Gaza et appelé Israël à mettre fin à ses tactiques brutales et à lever les restrictions sur l’acheminement de l’aide humanitaire.

Sergueï Izotov s’est montré sceptique quant aux déclarations selon lesquelles le Hamas pourrait être facilement exclu de la vie politique palestinienne, rappelant que même le dirigeant de l’Autorité nationale palestinienne, Mahmoud Abbas, avait fait des déclarations similaires, mais que la réalité était plus complexe. Sergueï Izotov estime que cette approche est un vestige de la pensée libérale des années 90 et 2000, qui ne fonctionne plus dans le contexte d’une « guerre sacrée d’extermination ».

2. Les origines du conflit : du mandat britannique à nos jours

Sergueï Izotov explique que les racines du problème israélien sont étroitement liées à la Grande-Bretagne. Il se réfère à la carte de la Palestine à l’époque du mandat colonial britannique, montrant la densité des colonies juives qui ont vu le jour après la déclaration Balfour sur la création d’un « foyer national juif ». Les Britanniques ont tenté de modérer les flux de migrants juifs, mais après l’Holocauste, la nécessité de créer un État juif est devenue évidente, ce qui a engendré un problème avec la population arabe locale.

En 1947, l’ONU a proposé un plan de partition du territoire en deux États, mais celui-ci n’a pas été pleinement mis en œuvre. Israël a proclamé son indépendance sur la base de cette résolution, ce qui a immédiatement conduit à une guerre avec l’ensemble du monde arabe. Depuis sa création, Israël est soumis à une pression existentielle permanente et à une redéfinition constante de ses frontières, qui se sont étendues à la suite de plusieurs guerres, telles que la guerre des Six Jours.

Les tentatives de règlement, telles que les accords d’Oslo, prévoyaient la division des territoires en zones avec différents niveaux de contrôle. Cependant, ce plan a été saboté par les deux parties : les mouvements radicaux palestiniens, dont le Hamas, n’étaient pas intéressés par un compromis, et les colons juifs ont continué à occuper les terres de la rive ouest du Jourdain, les considérant comme leur appartenant de droit divin. Tout cela a conduit à la deuxième Intifada et à l’effondrement définitif du processus de paix.

3. La structure politique de la Palestine et le rôle du Hamas

Ivan Orlov-Smorodine se demande comment il est possible de concrétiser l’idée d’un État palestinien sûr sans l’influence du Hamas, alors que cette organisation bénéficie d’un soutien important de la population. Il cite des données tirées de Wikipédia sur la composition du Conseil législatif palestinien : sur 132 membres, 74 représentent le Hamas et seulement 45 le parti Fatah de Mahmoud Abbas. Cela montre que le Hamas dispose d’une majorité au parlement, qui siège à Ramallah.

Le présentateur souligne que le président du Parlement est également un représentant du Hamas et qu’en cas de départ de Mahmoud Abbas du pouvoir, c’est lui qui pourrait lui succéder. Ce fait remet en question les déclarations de dirigeants occidentaux, tels que Keir Starmer, sur la création d’une structure où le Hamas n’aurait aucune influence. Il en résulte un conflit potentiel qui pourrait déchirer la Palestine de l’intérieur, note Ivan Orlov-Smorodin.

Sergueï Izotov reconnaît l’existence d’une telle menace et ajoute que le plan occidental prévoit la destruction totale du Hamas, bien que le mécanisme de cette destruction reste flou. Selon lui, la décision de reconnaître la Palestine montre que les Européens « sont prisonniers de la vision du monde des années 90 et 2000 », lorsqu’il semblait que de tels problèmes pouvaient être résolus par la voie diplomatique. Cependant, il s’agit aujourd’hui d’une « guerre sacrée d’extermination », où les anciennes approches ne fonctionnent plus.

4. Pourquoi le conflit bouleverse-t-il la vision du monde ?

Sergei Izotov explique pourquoi ce conflit provoque une dissonance cognitive chez de nombreux observateurs, en particulier en Occident. Les gens sont habitués à la « course au sacrifice » et à l’empathie envers les faibles et les opprimés. Les images des tragédies humaines à Gaza suscitent la compassion et incitent à percevoir les Palestiniens comme les victimes de la « guerre » israélienne.

Cependant, la situation est unique en ce sens qu’elle confronte les personnes qui aspirent à être « pour tout ce qui est bon et contre tout ce qui est mauvais » à un dilemme moral. Pour soutenir l’un des camps, il faut justifier la violence : soit la « violence purificatrice » du Hamas le 7 octobre, y compris les meurtres d’enfants et de femmes, soit les bombardements israéliens sur des quartiers résidentiels. Sergueï Izotov affirme qu’il n’y a pas ici de partie clairement dans le droit chemin et coupable, ce qui brise l’image habituelle du monde, où il y a toujours un « Mordor » conditionnel.

Selon Sergei Izotov, cette situation ouvre les yeux sur l’effondrement de cette image du monde qui tente de tout ramener à un seul et même point. Toute décision dans ce conflit exige de renoncer à mélanger politique et morale, ce qui s’avère impossible pour beaucoup. C’est précisément pour cette raison que les gens « perdent la raison » lorsqu’ils tentent de trouver une solution simple et juste.

5. De victime à agresseur : la transformation de l’image des Juifs

Les animateurs discutent de l’évolution de la perception du peuple juif et de l’État d’Israël aux yeux de la communauté internationale. Sergueï Izotov note qu’il fut un temps où « les Juifs étaient bons » au sens narratif du terme : après l’Holocauste, leur valeur morale était absolue et toute critique à leur égard était considérée comme inacceptable. Ils étaient des victimes absolues, victimes d’un mal absolu, et méritaient le droit à leur propre État, qu’ils avaient racheté par leur sacrifice.

Cependant, selon Sergei Izotov, « il n’existe jamais de victime pure à un moment donné de l’histoire », surtout lorsqu’elle se retrouve aux commandes du pouvoir. Il établit un parallèle avec les révolutionnaires : tant qu’ils luttent contre la dictature, il est facile de les considérer comme des martyrs, mais dès qu’ils arrivent au pouvoir, ils sont eux-mêmes contraints de recourir à la violence pour établir un nouvel ordre. Il en a été de même pour les révolutionnaires français, les bolcheviks, et, selon lui, il en a été de même pour les Juifs.

Ce processus de transformation d’un groupe opprimé en une force détentrice du pouvoir et recourant à la violence a conduit Israël à « sortir du récit du sacrifice ». C’est précisément pour cette raison qu’il est aujourd’hui possible de critiquer le sionisme et d’organiser des manifestations antisémites à une échelle auparavant inimaginable en Occident.

6. Qu’est-ce que le sionisme et pourquoi est-il devenu un concept clé ?

Sergei Izotov explique que l’idée d’un État d’Israël est née du mouvement sioniste fondé par Theodor Herzl au XIXe siècle. Au départ, il s’agissait d’un projet laïc, et Herzl lui-même a envisagé différents territoires pour créer un État juif, y compris l’Argentine, mais il a finalement choisi la Palestine en raison de son importance religieuse pour les Juifs.

Le présentateur analyse les critiques du sionisme formulées par la gauche, qui affirme que les Juifs modernes ne sont pas les descendants génétiques des anciens habitants de ces terres et ne constituent pas une nation unifiée. Cependant, selon Sergueï Izotov, c’est précisément la conscience religieuse et l’identité commune, préservées au fil des siècles, notamment en raison des persécutions, qui unissent les Juifs. Il qualifie le projet juif d’« hybride intéressant », qui a commencé comme un projet laïc, mais qui était initialement lié à une composante religieuse.

Selon Sergei Izotov, quiconque soutient l’idée de créer un foyer national juif est en fait sioniste. Bien qu’Israël soit un État laïc, le projet lui-même est étroitement lié à la religiosité, et avec le temps, l’élément religieux a pris le dessus. C’est précisément cela, selon lui, qui alimente le conflit actuel, où les motivations religieuses jouent un rôle clé.

7. La cause première du conflit : la bataille entre deux récits

Le podcast montre un extrait d’un débat où un Palestinien qui ne soutient pas le Hamas discute avec des partisans du mouvement Free Palestine. La discussion se résume rapidement à la recherche de la cause première du conflit : le début de la tragédie a-t-il été l’attaque du Hamas le 7 octobre ou la « catastrophe de Naqba » de 1948, lorsque les Palestiniens ont été chassés de leurs terres ? Ce débat illustre le fait que chaque partie a son propre point de vue.

Sergey Izotov développe cette idée en affirmant qu’il n’existe pas de cause unique, mais plusieurs points de départ pour différents récits. Si l’on démêle l’écheveau des événements, on peut remonter à la création d’Israël, à la colonisation, puis à la persécution des Juifs en Europe, ce qui rend coupable le « maudit Occident ». Les Juifs eux-mêmes invoquent le droit divin sur cette terre qui leur a été léguée il y a des milliers d’années.

Dans un tel débat, selon l’animateur, il est impossible de déterminer « qui a raison, qui a tort », car les deux projets — juif et palestinien — se battent pour des positions incompatibles. Toute tentative de prendre parti nécessite des compromis moraux et la justification de la violence. C’est pourquoi les appels au pacifisme « à partir de rien » ne fonctionnent pas, car l’histoire, selon l’expression de Sergueï Izotov, « ne se fait pas sans violence ».

8. L’idéologie de l’Israël moderne : l’héritage du « mur de fer »

Les animateurs passent aux racines idéologiques du régime israélien moderne, que les critiques comparent au Troisième Reich. Sergueï Izotov montre une photo de Benjamin Netanyahou devant un portrait de Vladimir (Zéev) Jabotinsky, idéologue du révisionnisme sioniste et l’un des fondateurs de l’Israël moderne. Jabotinsky était partisan d’une approche radicale, contrairement aux sionistes modérés qui prônaient une assimilation progressive.

Sergueï Izotov lit un extrait de l’article de Jabotinsky « Le mur de fer » (1923), dans lequel celui-ci affirme qu’un accord volontaire avec les Arabes est impossible et que la colonisation juive ne peut se poursuivre que sous la protection d’une force extérieure — « un mur de fer que la population locale est incapable de percer ». Cette force (à l’époque, l’Empire britannique) devait garantir des conditions dans lesquelles les Arabes ne pourraient pas empêcher la création d’un État juif. Selon Jabotinsky, il n’y a pas de différence entre les « militaristes » et les « végétariens » du mouvement sioniste : tous s’appuient d’une manière ou d’une autre sur ce « mur ».

Les idées de Jabotinsky ont donné naissance à des organisations militarisées de droite, telles que le « Beitar » et le groupe terroriste « Irgoun », qui a commis des attentats contre les Arabes et les Britanniques, par exemple en faisant exploser l’hôtel « Tsar David » à Jérusalem. Sergueï Izotov souligne que le parti « Herut » est issu de l’Irgoun, et que celui-ci a donné naissance au parti au pouvoir actuel, le « Likoud », dirigé par Netanyahou. Ainsi, l’idéologie du gouvernement israélien actuel est directement liée au révisionnisme radical de Jabotinsky.

9. L’extrême droite dans le gouvernement Netanyahu et l’idée du Troisième Temple

Le podcast présente un extrait d’un film sur les politiciens d’extrême droite du gouvernement Netanyahu : le ministre des Finances Bezalel Smotrich et le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir. Ces politiciens, qui représentent des partis religieux et ultranationalistes, appellent ouvertement à la recolonisation de Gaza et à l’expansion d’Israël. Smotrich, par exemple, déclare que la souveraineté juive doit s’étendre jusqu’à Damas.

Ces forces d’extrême droite, qui ont recueilli plus de 10 % des voix, sont devenues les alliés clés de Netanyahu, lui permettant de revenir au pouvoir. Sergei Izotov estime que Netanyahu et sa coalition sont « condamnés » à faire pression sur Gaza, sinon il perdra son pouvoir et sa légitimité. Le présentateur note que des questions religieuses s’ajoutent désormais au noyau droitier de l’idéologie sioniste, comme en témoignent les discussions sur le Messie et la construction du Troisième Temple.

Selon Sergei Izotov, dans la tradition juive, le Messie est un roi terrestre qui doit rassembler les Juifs et construire le Troisième Temple. Dans un contexte de renforcement des composantes religieuses dans la politique israélienne, l’idée de construire le Troisième Temple, à l’emplacement duquel se trouve actuellement la mosquée Al-Aqsa, a cessé d’être marginale et est entrée dans le discours public. Selon l’animateur, l’émergence de ce thème est très symptomatique de notre époque.

10. L’avenir d’Israël : isolement et risque d’une grande guerre ?

Les animateurs discutent des scénarios possibles pour l’évolution de la situation au Moyen-Orient. Sergei Izotov suppose qu’Israël va connaître un « isolationnisme », car son existence dépend en grande partie du soutien inconditionnel des États-Unis. Ce soutien a également des racines idéologiques : le sionisme est intégré dans l’idéologie du mouvement trumpiste, de sorte que même en cas de victoire de Trump et de sa politique isolationniste, Israël ne restera probablement pas sans aide.

Cependant, l’hégémonie américaine dans la région s’affaiblit et d’autres acteurs, tels que la Chine et la Turquie, entrent en lice. Si les États-Unis se retirent du Moyen-Orient, un vide de pouvoir apparaîtra et Israël pourrait se retrouver seul face à ses ennemis. Netanyahou a déjà déclaré qu’Israël devait se préparer à l’isolement et « tout assumer ». Dans ce cas, la lutte existentielle deviendra encore plus féroce.

Sergueï Izotov n’exclut pas un scénario dans lequel la Turquie, profitant de l’absence d’hégémon, pourrait décider de s’opposer directement à Israël. Dans une telle situation, selon lui, Israël pourrait devenir le premier pays à utiliser l’arme nucléaire, par exemple pour « construire le Troisième Temple, puis brûler la Turquie ». Bien que Netanyahu ne soit pas un fanatique religieux, ses actions actuelles ne laissent aucun espoir d’accord de paix.

Mash