Étiquettes

, , ,

Par Elijah J. Magnier

Ces dernières semaines, Israël a intensifié sa rhétorique à l’égard du Hezbollah et du Liban, articulant son discours autour de l’affirmation selon laquelle « le Hezbollah se réarme et doit être neutralisé » et soutenant que le gouvernement et l’armée libanais présenteront d’ici la fin de 2025 un plan visant à désarmer le mouvement. L’émissaire américain Thomas Barrack a donné au Liban jusqu’à la fin du mois de novembre pour élaborer un tel plan et engager un dialogue direct avec Israël. Dans ces déclarations, il n’est jamais fait mention des milliers de violations du cessez-le-feu par Israël, de l’occupation continue de nouvelles collines depuis la guerre d’octobre 2024, ni des centaines de Libanais tués quotidiennement depuis ce conflit. Washington et Tel-Aviv n’évoquent plus la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui avait mis fin aux hostilités de 2024 ; ils se concentrent désormais sur ce que le Liban pourrait offrir à la sécurité d’Israël en éliminant la capacité militaire de la résistance — sans contrepartie ni concession des forces d’occupation israéliennes.

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a averti que « toute attaque contre les colonies du nord d’Israël entraînerait une attaque immédiate contre la capitale, Beyrouth ». Pris au pied de la lettre, cet avertissement équivaut à une invitation : si Israël considère une attaque sur ses colonies du nord comme un motif pour frapper Beyrouth, le Hezbollah est de fait encouragé à étendre sa riposte au-delà du niveau tactique et à viser, dès le premier jour d’une guerre totale, les centres politiques et économiques israéliens.

Sur le plan opérationnel, Israël a élargi ses critères de ciblage. Alors que les frappes visaient autrefois des combattants actifs du corps jihadiste, les opérations récentes s’étendent désormais aux membres du Hezbollah définis par les « forces géographiques » — c’est-à-dire les résidents permanents du sud du Liban. Israël cible également des membres du « bras exécutif » du Hezbollah, occupant des fonctions municipales ou administratives, et, plus récemment, des blessés ou handicapés des attaques de sabotage par pagers survenues avant la guerre de 2024. Frapper des personnes manifestement hors de combat ne peut raisonnablement être présenté comme une riposte proportionnée ; cela traduit une règle d’engagement calibrée destinée à exercer une pression sans franchir le seuil d’une guerre généralisée, tout en adressant le message qu’Israël ne distingue plus les différentes branches du Hezbollah.

Intégration stratégique et doctrine de ciblage préventif

Le dispositif de surveillance israélien constitue un élément central de sa doctrine « left-of-launch » — détecter, classifier et neutraliser les menaces avant qu’elles ne soient opérationnelles. L’ISR continu et la fusion des signaux permettent aux structures de commandement d’alimenter des banques de cibles dynamiques, favorisant des frappes sensibles au temps et des opérations psychologiques contre le Hezbollah bien avant l’ouverture des hostilités. La surveillance persistante transforme les données en moyen de dissuasion : le message implicite étant que chaque mouvement et chaque trace numérique sont visibles. Pour le Hezbollah, le défi consiste à concilier activité opérationnelle et discipline de l’invisibilité dans un environnement dominé par la surveillance de précision.

L’approche israélienne à l’égard du Liban combine coercition militaire et ingénierie politique. Tel-Aviv vise à instaurer un nouvel ordre de sécurité qui limite la capacité armée du Hezbollah tout en redéfinissant la souveraineté libanaise selon un cadre contrôlé par Israël. L’objectif n’est pas une invasion générale mais une campagne calibrée de frappes ciblées, d’assassinats sélectifs et de survols persistants — une logique d’attrition destinée à user politiquement et économiquement le Liban afin de rendre inévitable un face-à-face direct avec Israël. Les mises en garde publiques sur des « jours de combat sévères » et l’évocation d’un délai d’un mois traduisent une disponibilité à conduire une opération contenue mais puissante, visant à modifier l’équilibre interne plutôt qu’à occuper le pays.

Les États-Unis jouent le rôle d’« habilitateur » de cette politique sous couvert de médiation. L’ultimatum américain — désarmez le Hezbollah et négociez avec Israël, ou affrontez l’isolement — marque une mutation du langage de la stabilité vers une diplomatie coercitive. En se déclarant prêts à « ne pas faire pression sur Israël », Washington renonce à la posture de neutralité et laisse à Tel-Aviv la latitude d’agir militairement tout en préservant une façade de coordination stratégique. La mise à l’écart de mécanismes multilatéraux tels que le « Mechanism Committee » de l’ONU fragilise les protections minimales dont disposait le Liban, laissant Beyrouth vulnérable au moment même où l’intervention collective serait la plus nécessaire.

Pourtant, cette campagne de pression méconnaît les réalités locales. Le Hezbollah n’a ni l’intention ni le projet de se retirer ou de se replier hors du Liban. Après sa période de reconstruction d’un an suivant la guerre de 66 jours en 2024, l’organisation s’est restructurée — non pas pour lancer de nouvelles offensives, mais pour consolider une posture défensive et dissuasive à l’intérieur du pays. Sa direction conçoit la résistance comme une mission domestique : protéger le territoire contre les incursions israéliennes et compenser la faiblesse de l’armée nationale. Le redéploiement actuel au nord de la rivière Litani, conjugué à des réformes internes de commandement et de logistique, témoigne d’une préparation à encaisser et repousser une agression plutôt qu’à la provoquer.

Cette posture fragilise la logique de coercition israélo-américaine. Le raisonnement politique postule que la pression continue — diplomatique, militaire et économique — sapera la légitimité du Hezbollah et contraindra les dirigeants libanais à agir contre lui. Or la dynamique observée est inverse : plus Israël menace et Washington exige, plus le récit du Hezbollah fondé sur la résistance dissuasive s’ancre dans l’opinion libanaise, faute d’alternative crédible pour contrer l’agression externe. Plutôt que d’aboutir au désarmement, les politiques actuelles risquent de consolider la place centrale du Hezbollah dans l’architecture sécuritaire du pays et de renforcer son rôle perçu comme garant ultime de la défense nationale.

En somme, l’impatience israélienne et l’ultimatum américain reposent sur une lecture erronée du tissu social et politique libanais. La fragilité ne signifie pas docilité : elle engendre volatilité. Tenter d’imposer un ordre de sécurité à la manière de 1983 par la coercition et l’aide conditionnelle risque de raviver l’instabilité que l’on prétend prévenir. Avec un Hezbollah réorganisé et psychologiquement orienté vers l’endurance et la résilience plutôt que la confrontation, Israël et les États-Unis risquent de constater que leur campagne n’a pas affaibli le mouvement mais l’a recalibré pour une confrontation prolongée — menée autant sur les terrains du récit et de la légitimité que sur celui des armes.

La doctrine actuelle du Hezbollah privilégie la survie par la résistance plutôt que la résistance par l’attaque. L’organisation vise à défendre le Liban, non à initier une guerre. Israël a pris acte de cet ajustement et s’en sert pour maintenir un équilibre gérable : une pression de faible intensité, ponctuée de frappes limitées et d’assassinats ciblés, qui évite une escalade susceptible de déclencher une campagne de missiles sur Tel-Aviv. À moins d’un changement majeur dans les calculs politiques ou militaires, et avec des élections israéliennes dans moins d’un an, le risque d’une confrontation générale reste limité — chacun conserve pour l’heure une marge d’action qui ménage le statu quo : une confrontation contrôlée où la dissuasion repose sur l’endurance plutôt que sur l’engagement décisif.

Middle East Politics