
Par Elijah J. Magnier
Les observateurs attentifs de la géopolitique au Moyen-Orient ne peuvent ignorer le tribut incessant de vies palestiniennes tombées sous le feu israélien à Gaza et en Cisjordanie. Pourtant, Israël a trouvé une autre manière, plus silencieuse, de tuer. À travers les collines du Levant, l’olivier représente bien plus qu’une simple culture : c’est l’ascendance rendue visible, un témoignage vivant d’endurance et d’appartenance. De la Palestine au sud du Liban, jusqu’au nord de la Jordanie, il relie le sacré et le quotidien. Planter un olivier, c’est affirmer la permanence de la terre ; en prendre soin, c’est rejoindre une lignée plus ancienne que l’histoire écrite.
Depuis 1967, plus de 800 000 oliviers ont été déracinés ou brûlés par les autorités israéliennes ou les colons (Le Monde, 2024). Durant la saison de récolte 2025, plus de 4 000 arbres ont été vandalisés et 16 800 endommagés (OCHA, 2025). Chaque arbre abattu marque bien plus qu’une perte économique : c’est une attaque contre la mémoire et l’identité.
Cette destruction n’a rien de fortuit. Psychologues et anthropologues y voient une forme de violence symbolique(Bourdieu, 1991) : un geste de domination destiné à rompre le lien entre les hommes et leur terre. En psychologie environnementale, on parle d’attachement au lieu — ce lien émotionnel et cognitif qui donne stabilité et sens aux communautés (Altman et Low, 1992 ; Scannell et Gifford, 2010). Détruire ce qui incarne cet attachement revient à s’en prendre à l’identité elle-même.
Chaque olivier est une biographie enracinée. Dans les villages palestiniens, les familles donnent un nom à leurs arbres les plus anciens, racontent qui les a plantés et à travers quelles guerres ils ont survécu. La récolte, la taille et la presse de l’huile ne sont pas de simples tâches agricoles : ce sont des rituels qui rythment la vie. Lorsqu’un bosquet est détruit, c’est tout un cycle de sens — religieux, social, économique — qui se brise. Des agriculteurs disent éprouver un deuil comparable à la perte d’un proche ; Amnesty International (2022) et Human Rights Watch (2019) ont recueilli de nombreux témoignages allant dans ce sens.
La psychologie du déracinement
La destruction des oliviers constitue une véritable campagne du désespoir. Elle cherche à provoquer ce que les psychologues appellent l’impuissance apprise : la conviction que ni soin ni résistance ne peuvent empêcher la perte. Les paysans replantent, pour voir leurs jeunes pousses brûlées à nouveau — un cycle de chagrin que le philosophe environnemental Glenn Albrecht (2005) nomme solastalgie, la détresse née de la perte environnementale dans son propre foyer.
Ce chagrin transforme la vie sociale, vidant de leur substance les rituels qui structuraient jadis le calendrier agricole. Les villages perdent leurs fêtes de récolte et leurs chants ; les familles perdent le rythme intergénérationnel qui liait travail, mémoire et prière. Le traumatisme devient collectif et cumulatif.
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