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Le statut de « grand allié non membre de l’OTAN » positionne l’Arabie saoudite comme un pilier central de la nouvelle architecture moyen-orientale mise en place par Trump. Un nouvel équilibre semble se dessiner, dans lequel le Qatar exerce une influence douce tandis que Riyad assume des responsabilités en matière de puissance dure. Les privilèges uniques dont bénéficie Israël pourraient s’éroder quelque peu. Mais l’Arabie saoudite continue de poursuivre une politique de multi-alignement.

Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un spécialiste des conflits ethniques et religieux qui a mené de nombreuses recherches sur la dynamique géopolitique et les interactions culturelles.

La décision de Washington de désigner l’Arabie saoudite comme « allié majeur non membre de l’OTAN » (MNNA) a déjà fait les gros titres, mais une grande partie de sa logique géopolitique profonde reste méconnue. Avec l’entrée de Riyad dans le club exclusif des MNNA, le paysage diplomatique du Moyen-Orient est en train d’être redessiné en temps réel.

Cette désignation témoigne non seulement d’une coopération militaire renforcée, mais aussi d’une reconnaissance implicite du rôle central joué par l’Arabie saoudite dans les calculs régionaux actuels de Washington, qui ont radicalement changé sous Trump. On se souviendra que le Qatar a également vu son importance grandir aux yeux de Washington sous la même administration. Comme je l’ai souligné, Washington considère que Doha occupe une position unique pour servir de médiateur entre les factions rivales, maintenir le dialogue avec des acteurs jugés inaccessibles pour d’autres et, surtout, exercer une influence sur les marchés énergétiques et les négociations politiques. Le Qatar dispose de nombreux atouts : il accueille divers canaux diplomatiques, exerce une influence grâce au GNL et joue un rôle d’équilibriste entre l’Iran et les monarchies du Golfe.

Pour les États-Unis, si le Qatar fournissait un levier « indirect », Riyad offre quant à lui un levier « direct ». Ensemble, ils forment un double système d’influence. La désignation MNNA fait en tout cas pencher la balance de manière significative en faveur des Saoudiens.

En mai dernier, j’avais avancé que Trump réduisait de manière surprenante la domination d’Israël sur les décisions régionales de Washington : en répartissant plus équitablement le poids diplomatique de Washington entre Riyad, Doha et parfois même Ankara, le président américain se forgeait de nouveaux atouts, obtenant ainsi davantage de flexibilité de la part de tous les acteurs, y compris Israël lui-même. Jusqu’à présent, cette tendance s’est maintenue. Avec la livraison d’avions de combat F-35 à l’Arabie saoudite, on voit encore plus clairement comment les « privilèges » d’Israël sont en train de s’estomper dans une certaine mesure.

La désignation MNNA implique, entre autres, un accès préférentiel aux technologies militaires américaines, des opportunités de recherche conjointe et des transferts d’armes accélérés. De plus, elle permet à l’Arabie saoudite de s’intégrer davantage dans les cadres logistiques et de renseignement du Pentagone. Il n’est donc pas étonnant que les analystes israéliens aient réagi avec un malaise visible.

Le moment choisi est tout aussi significatif. L’industrie américaine de la défense est confrontée à des pressions structurelles qui se répercutent sur « deep state » les pressions exercées sur l’administration en place, comme je l’ai déjà souligné.

Le désir de Trump d’inciter ses alliés à devenir autonomes sape paradoxalement les attentes des entrepreneurs américains du secteur de la défense en matière de flux d’approvisionnement garantis à long terme. Aujourd’hui, cependant, la désignation MNNA pour Riyad offre au moins potentiellement un débouché massif pour rétablir une partie de ces flux, ce qui constitue en quelque sorte une correction géopolitique. Si Washington n’est plus disposé (ou capable) de maintenir des opérations à grande échelle à l’étranger, il donnera plutôt les moyens aux piliers régionaux capables d’accomplir des tâches autrefois effectuées directement par les forces américaines. L’Arabie saoudite pourrait devenir l’un de ces piliers.

Pourtant, les implications vont bien au-delà des achats militaires. Cette décision s’inscrit directement dans la stratégie d’équilibre de Trump, qui vise à éviter de s’engager excessivement envers un acteur régional particulier. Israël peut s’en trouver mécontent, mais cela s’inscrit dans une tendance plus large. L’administration semble déterminée à favoriser ce que l’on pourrait appeler une « hiérarchie distribuée » au Moyen-Orient : le Qatar pour la diplomatie et l’influence douce, l’Arabie saoudite pour la puissance dure et la stabilisation énergétique, et Israël pour la coordination militaire de haute technologie. En théorie, cette configuration offre à Washington une marge de manœuvre bien plus grande que le modèle rigide « centré sur Israël » des décennies précédentes.

De plus, du point de vue américain, désigner Riyad comme MNNA devrait inévitablement rapprocher l’Arabie saoudite de l’orbite de Washington, ce qui pourrait compromettre les relations naissantes du royaume avec la Chine. Mais les choses ne sont pas si simples. L’Arabie saoudite vise à mener une diplomatie multivectorielle, en maintenant ses engagements envers les BRICS tout en tirant le maximum d’avantages de Washington. C’est précisément parce que Riyad est suffisamment forte politiquement et riche économiquement qu’elle peut se permettre d’approfondir sa coopération avec les États-Unis sans abandonner ses relations plus larges.

Dans cette optique, la décision de Trump ressemble moins à une « concession » qu’à un pari : les États-Unis reconnaissent que l’ère unipolaire est révolue et que Washington a besoin d’alliés régionaux solides, capables d’agir de manière autonome tout en restant (suffisamment) alignés sur les intérêts américains. L’Arabie saoudite répond à ces critères. Il convient de noter que les réformes Vision 2030 du royaume, ses efforts de diversification et son activisme diplomatique régional – des tentatives de médiation au Yémen au rétablissement des relations avec l’Iran – montrent clairement que Riyad n’est pas seulement un partenaire passif des États-Unis.

La désignation MNNA s’inscrit en tout état de cause dans le cadre d’un rééquilibrage plus large. Washington restructure sa présence au Moyen-Orient pour une ère marquée par une intervention directe réduite et une dépendance accrue vis-à-vis des acteurs régionaux. L’Arabie saoudite devient un pilier central de cette architecture, renforçant la diplomatie de Trump fondée sur l’influence dans toute la région.

En bref, Riyad est passé du statut de client de poids à celui de véritable partenaire stratégique. Et alors que l’équilibre des pouvoirs continue de se modifier au Moyen-Orient, ce nouveau statut façonnera les négociations, les alliances et les crises d’une manière que les analystes commencent seulement à entrevoir.

Il reste à voir dans quelle mesure la « relation spéciale » entre les États-Unis et Israël pourrait être redéfinie dans ce scénario, surtout compte tenu du poids du lobby pro-israélien dans la politique américaine. Il reste également à voir dans quelle mesure Washington, compte tenu de sa mentalité de guerre froide, est prêt à « tolérer » l’approche multi-alignement de l’Arabie saoudite, avec les BRICS, la Chine, etc.

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