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États-Unis, Diplomatie, Donald Trump, plan américain de paix, Russie, Ukraine, Volodymyr Zelensky
Le soi-disant « plan de paix » en 28 points – rédigé comme un traité juridique présumé – apparaîtra à tout lecteur expérimenté comme une production amateur.
On dispose maintenant de la version détaillée de ce plan, fournie par le parlementaire ukrainien Goncharenko serait d’après lui une traduction de l’original.
Ce texte, présenté comme un document juridique, ressemble pour tout observateur averti à du pur amateurisme. Il repose en effet, dans certains passages, sur des “négociations ultérieures” et autres “hypothèses” vagues.
En d’autres termes, la plupart des points sont ambigus, vagues ou imprécis. Un tel plan est inacceptable pour Moscou, même si la Russie peut ne pas l’écarter catégoriquement d’emblée. Malgré tout, ce plan a suscité la colère et une vive opposition en Europe. The Economist, porte-parole de l’establishment, qualifie ce document d’“horrible proposition américano-russe […] qui coche bon nombre des exigences maximalistes de la Russie et quelques autres en prime”.
Les Européens et les Britanniques exigent purement et simplement la capitulation de la Russie.
Ce que Moscou souligne clairement, c’est que Kirill Dmitriev, l’interlocuteur de Steve Witkoff dans la rédaction du projet, ne représente ni le président Poutine, ni la Russie. Il ne bénéficie en effet d’aucun mandat officiel.
Dmitri Peskov, le porte-parole de Poutine, a réagi sèchement :“Non, rien n’a été officiellement confirmé sur le règlement de la crise ukrainienne, excepté via des échanges officieux. Maria Zakharova a précisé que “le ministère russe des Affaires étrangères n’a à ce jour reçu des États-Unis aucune information officielle sur les prétendus ‘accords’ concernant l’Ukraine dont les médias font grand cas””.
“La Russie n’est ouverte au dialogue que dans les ‘limites de ses principes déclarés’ et les États-Unis n’ont, à ce jour, fait aucune proposition officielle pouvant servir de point de départ”.
Alors, que se passe-t-il ? Deux interlocuteurs sans expérience politique et non mandatés ont engagé des discussions et présenté des propositions purement spéculatives. On ignore même si Dmitriev a sollicité le feu vert avant sa rencontre avec Witkoff aux États-Unis, en octobre, ou s’il a agi de son propre chef. Le ministère russe des Affaires étrangères affirme ne rien savoir de la teneur de ces entretiens approfondis. Dimitriev a-t-il vraiment pu agir sans en informer personne à Moscou ?
Quoi qu’il en soit, le président Poutine a répondu à l’avalanche d’articles dans les médias occidentaux (basés sur des révélations d’Axios attribuées à Dmitriev) :
Vêtu d’un uniforme militaire, Poutine s’est rendu au poste de commandement du groupe de combat Ouest, sur la ligne de front, et a simplement déclaré que le peuple russe « s’attend à des résultats » dans le cadre de l’opération militaire spéciale (OMS) : « Atteindre les objectifs de l’OMS est la priorité absolue de la Russie », a-t-il déclaré.
La réponse de Poutine aux États-Unis est on ne peut plus claire.
Ce document, rédigé selon une perspective américaine, pourrait être perçu comme un leurre par les Russes. Le secrétaire Rubio a en effet rappelé en plusieurs occasions qu’il ignore “si la Russie veut vraiment la paix”.
“Nous testons les Russes pour évaluer leur intérêt pour la paix. Il reste à vérifier si leurs actes sont en phase avec leurs paroles. Nous comptons bien faire la lumière sur la question au plus vite. Certains signes sont prometteurs, mais d’autres sont plus préoccupants”.
Les propositions formulées semblent donc avoir été soigneusement conçues pour tester la réaction de la Russie. Cette proposition constitue d’ailleurs un test pour la Russie dans plusieurs domaines :
“L’OTAN ne pourra s’étendre par le biais de négociations entre la Russie et l’OTAN, sauf si une médiation assurée par les États-Unis est mise en place. L’Ukraine recevra des ‘garanties de sécurité solides’ (non définies). Les effectifs des forces armées ukrainiennes seront limités à 600 000 hommes. Les États-Unis seront indemnisés pour l’octroi de ces garanties. En cas d’invasion de l’Ukraine par la Russie, une riposte militaire coordonnée et d’envergure sera apportée et toutes les sanctions mondiales seront rétablies. La reconnaissance des nouveaux territoires et tous autres avantages seront révoqués. Les États-Unis coopéreront avec l’Ukraine pour la reconstruction et l’exploitation conjointes des infrastructures gazières ukrainiennes, y compris des gazoducs et des installations de stockage”.
“La levée des sanctions [contre la Russie] sera négociée et convenue progressivement et au cas par cas”.
“Les 100 milliards de dollars d’actifs russes gelés seront consacrés à la reconstruction et aux investissements pilotés par les États-Unis en Ukraine. Les États-Unis percevront 50 % des bénéfices de l’opération. La Russie s’engagera à inscrire dans sa législation le principe de non-agression envers l’Europe, sans toutefois mentionner une quelconque réciprocité du côté de l’Europe.
“Les régions de Crimée, Louhansk et Donetsk seront reconnues de facto comme russes. Kherson et Zaporijia feront office de zone tampon le long de la ligne de front, avec une reconnaissance de facto de cette zone. La Russie renonce aux autres territoires annexés”
Cette disposition équivaut en fait à un cessez-le-feu, et non à un accord de paix, la reconnaissance n’étant que de facto (et non de jure) :
“Cet accord sera juridiquement contraignant. Sa mise en œuvre sera contrôlée et garantie par un Conseil de paix présidé par le président Trump.
“Dès la ratification, le cessez-le-feu entrera en vigueur”.
Ces propositions ont peu de chances d’être acceptées par les Européens, la Russie ou même Zelensky. L’objectif est d’imposer des conditions préalables à toute négociation. Les États-Unis “empocheront” toutes les concessions russes stipulées dans le document, remettant en cause les “principes affichés” de la Russie. Les pressions sur la Russie vont s’intensifier.
L’escalade est d’ailleurs déjà en cours. En effet, parallèlement à la révélation de ces propositions, quatre missiles ATACMS longue portée fournis par les États-Unis ont été tirés vers Voronej, en Russie, où la Russie a installé ses radars stratégiques transhorizon. Les missiles ont tous été abattus et des missiles russes Iskander ont immédiatement détruit les plates-formes de lancement et tué les 10 opérateurs.
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a menacé d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie, et Trump a déclaré approuver la proposition du sénateur Lindsey Graham d’imposer des sanctions de 500 % à ceux qui commercent avec la Russie, à condition que lui, Trump, ait toute latitude quant à la nature de ces nouvelles sanctions.
L’objectif affiché de ces propositions est de piéger Poutine et l’obliger à renoncer à ses principes fondamentaux, comme son insistance à éliminer les causes profondes du conflit et ne pas se contenter de traiter ses symptômes. Ce document ne fait aucune allusion à la reconnaissance des origines du conflit, à savoir l’expansion de l’OTAN et la présence de missiles, se contentant d’une vague promesse de “dialogue entre la Russie et l’OTAN, avec la médiation des États-Unis, afin de résoudre toutes les questions de sécurité et de garantir une désescalade, tout en préservant la sécurité mondiale et en encourageant la coopération et le développement économique”.
Blah, blah, blah.
L’escalade semble inévitable. La Russie va devoir déterminer comment dissuader efficacement les États-Unis sans pour autant déclencher un conflit menant à la troisième guerre mondiale.
Entre dissuader et favoriser la diplomatie, la marge de manœuvre est mince : trop insister sur la dissuasion peut être contre-productive, inciter l’adversaire à durcir sa position.
Et s’appesantir sur la diplomatie peut passer pour une faiblesse, et risquer une escalade militaire.
Les propositions de Witkoff et Dmitriev sont peut-être (ou pas) bien intentionnées, mais il est peu probable que les acteurs de la scène internationale tolèrent que la Russie préserve ses valeurs “anticonformistes”.
On dirait que Kirill Dmitriev vient de se faire avoir.