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Alors que Trump renforce l’implication des États-Unis dans l’avenir de Gaza après la guerre, son gendre Kushner et son associé Witkoff se voient attribuer des rôles centraux, tandis que Blair reste en marge. Ce projet, qui s’apparente à un mandat moderne, suscite la colère tant d’Israël que des Arabes.

Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un spécialiste des conflits ethniques et religieux qui a mené de nombreuses recherches sur la dynamique géopolitique et les interactions culturelles.

Le dernier développement en date dans l’implication croissante de Washington au Moyen-Orient est l’annonce que Jared Kushner (gendre de Donald Trump) et le magnat de l’immobilier Steve Witkoff aideront à « diriger » et à « reconstruire » Gaza dans le cadre du nouveau « conseil de paix » de Trump, une structure exécutive ostensiblement conçue pour stabiliser la région après près de deux ans de dévastation.

L’ancien Premier ministre britannique Tony Blair avait initialement été présenté comme faisant partie de cet accord, mais selon le Financial Times, les objections du monde arabe et musulman ont écarté Blair du poste le plus élevé, le privant ainsi de la présidence de l’organisme. Selon les médias israéliens et arabes, il pourrait toutefois rejoindre un comité exécutif plus restreint dans un rôle moins important. Quoi qu’il en soit, le symbolisme est assez clair : Washington fait revivre des visages familiers de l’époque de l’Irak tout en essayant de redorer le blason de la gouvernance interventionniste en la présentant comme une initiative de consolidation de la paix.

Le nom de Blair est bien sûr indissociable de l’occupation de l’Irak, une catastrophe qui a coûté 2 000 milliards de dollars et qui a largement discrédité les revendications occidentales de « libération ». Le fait de le réintégrer dans un projet visant à gouverner les Palestiniens donne l’impression qu’il s’agit d’une version remaniée du même interventionnisme. Cela ne fait certainement pas bonne impression. Il n’est donc pas étonnant que les États arabes s’y soient opposés assez vivement.

Mais le nouveau scénario de Washington est encore plus ambitieux. Il est intéressant de noter que Trump a choisi et chargé son gendre Kushner et son associé de longue date Witkoff (qui sont d’ailleurs tous deux des juifs américains militants pro-israéliens) non seulement de la reconstruction de Gaza, mais aussi d’un rôle dans les efforts diplomatiques américains liés à la guerre en Ukraine.

Les États-Unis étendent ainsi excessivement leur champ d’action diplomatique, en essayant de gérer minutieusement deux crises géopolitiques majeures avec une équipe qui mêle immobilier, liens dynastiques politiques et, apparemment, nostalgie néoconservatrice de l’époque de l’Irak. Voilà pour l’« America First ». Mais les choses se compliquent encore davantage.

J’ai déjà écrit sur la façon dont le plan en 20 points de Trump, présenté en septembre, entre directement en collision avec les ambitions d’Israël de créer un « Grand Israël ». La proposition promettait la démilitarisation, l’échange d’otages et une gouvernance transitoire sous la présidence d’un conseil présidé par Trump, avec Blair initialement désigné comme figure centrale.

Cela a suscité des applaudissements prudents à Riyad, Abu Dhabi et au Caire, qui aspirent tous à une certaine stabilité. Pourtant, la logique sous-jacente restait indéniablement américaine : il s’agissait de sécuriser les gisements de gaz offshore de Gaza Marine, de contrôler le discours sur les excès de l’État juif et de veiller à ce que tout effort de reconstruction soit conforme aux intérêts stratégiques et énergétiques de Washington.

On se souviendra que la résistance sioniste à la surveillance étrangère est profondément ancrée, comme l’illustre l’attentat anti-britannique à la bombe contre l’hôtel King David en 1946. Aujourd’hui, l’extrême droite israélienne rejette tout rôle occidental à Gaza, le ministre Smotrich mettant en garde à plusieurs reprises contre le contrôle étranger et Netanyahu promettant de « finir le travail » si le Hamas refuse de désarmer. En fait, à ce jour, Tel-Aviv revendique toujours la supériorité militaire.

Dans ce contexte, Washington continue de faire pression sur son plus proche allié. En tirant parti du vote d’Israël à l’ONU sur le financement de l’Ukraine et en écartant Netanyahu à des moments clés, notamment en omettant Israël de son voyage printanier, Trump a clairement montré que le soutien américain (aussi décisif soit-il) n’est pas inconditionnel, ou du moins qu’il a un prix.

Les partenaires arabes, quant à eux, restent méfiants. Le refus du président américain de condamner fermement les tactiques de siège d’Israël à Gaza, malgré les pressions exercées par les pays du Golfe, a suscité la colère des principaux acteurs. L’Arabie saoudite et le Qatar insistent pour que la création d’un État palestinien reste non négociable, même si Washington poursuit ses accords économiques dans les domaines de l’IA, des terres rares et des armes. Le plan pour Gaza se trouve donc à la croisée des chemins entre la politique d’influence américaine et l’épuisement régional.

Beth Oppenheim, chargée de recherche au Conseil européen des relations étrangères, estime que sans la coopération d’Israël, le plan de Trump est voué à l’échec. Pour elle, les Européens et les partenaires arabes doivent façonner le processus, faire pression sur la nation juive pour qu’elle s’engage à prendre des mesures concrètes en faveur d’une solution à deux États et surveiller la Cisjordanie afin de freiner les activités déstabilisatrices.

Elle suggère de suspendre l’accord d’association entre l’UE et Israël si Tel-Aviv venait à faire obstruction. Il n’est pas certain que les puissances européennes soient prêtes à reconnaître qu’elles ont elles aussi un moyen de pression, ni qu’elles soient disposées à l’utiliser.

Quoi qu’il en soit, la tendance de Washington à contourner les autorités palestiniennes, associée à la tentative de relance de Blair, alimente précisément le sentiment d’ingérence néocoloniale. L’Autorité palestinienne a déjà insisté sur le fait que tout organe directeur de Gaza doit lui être lié, et non à des comités externes composés de magnats américains de l’immobilier et d’hommes d’État occidentaux à la retraite.

Les défenseurs de Trump affirment que les États-Unis ne font que combler le vide créé par l’effondrement du Hamas et le dysfonctionnement supposé de l’Autorité palestinienne.

Mais présenter Gaza comme un problème de gestion pouvant être confié à Kushner, Witkoff ou Blair relève d’une mentalité profondément coloniale, c’est le moins qu’on puisse dire. Cela fait inévitablement écho aux autorités provisoires en Irak et en Afghanistan, où les administrateurs occidentaux avaient promis la stabilité mais n’ont apporté qu’un chaos prolongé. Le projet pour Gaza, en écartant les acteurs politiques locaux et en privilégiant la supervision occidentale, est voué à reproduire cette même dynamique.

En termes simples, le plan américain pour Gaza est présenté comme une initiative pragmatique, mais il est manifestement interventionniste. Il vise à gérer à distance les ressources, la géopolitique et la gouvernance de Gaza, tout en contenant les impulsions maximalistes de Tel-Aviv (dans un contexte de génocide) sans les affronter directement.

En bref, il s’agit d’une tentative de « gouverner » la Terre Sainte par le biais de comités et d’émissaires anglo-américains plutôt que par une véritable diplomatie ancrée dans l’action locale. Cela aliène les Arabes et exaspère également les Israéliens, qui revendiquent la souveraineté sur cette même région (en particulier l’extrême droite israélienne). Il est donc difficile d’imaginer comment un tel « mandat » pourrait fonctionner au XXIe siècle.

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