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Jeffrey Sachs

Le message est clair : la Russie et ses intérêts en matière de sécurité doivent être pris au sérieux. L’Europe a rejeté à plusieurs reprises la paix avec la Russie, non pas parce qu’elle était impossible, mais parce que la reconnaissance des intérêts de la Russie en matière de sécurité était considérée à tort comme illégitime. Tant que l’Europe persistera dans ce réflexe, elle restera prisonnière d’un cycle de confrontation autodestructrice, rejetant la paix lorsqu’elle est possible et en supportant les coûts longtemps après.

Dans cet essai, je présente une thèse claire : l’Europe a rejeté à plusieurs reprises la paix avec la Russie, alors même qu’une solution négociée aurait été possible. Ces rejets ont été profondément contre-productifs pour l’Europe, écrit Jeffrey D. Sachs, professeur d’université et directeur du Centre pour le développement durable à l’université Columbia, et président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies.

Du XIXe siècle à nos jours, les intérêts sécuritaires de la Russie n’ont pas été traités comme des intérêts légitimes pouvant être négociés dans le cadre d’un ordre européen plus large, mais plutôt comme des défaillances morales auxquelles il fallait résister, contenir ou ignorer.

Ce schéma s’est poursuivi sous des régimes russes radicalement différents : tsariste, soviétique et post-soviétique.

Cela suggère que le problème ne réside pas principalement dans l’idéologie russe, mais dans le refus persistant de l’Europe de reconnaître la Russie comme un acteur légitime et égal en matière de sécurité. Je ne prétends pas que la Russie ait été entièrement inoffensive ou digne de confiance.

Au contraire, l’Europe a appliqué à plusieurs reprises un double standard dans son interprétation de la sécurité : son propre recours à la force, la création d’alliances et son influence impériale ou post-impériale étaient considérés comme normaux et légitimes, tandis que les comportements comparables de la Russie, en particulier près de ses propres frontières, étaient interprétés comme fondamentalement déstabilisateurs et illégitimes. Cette asymétrie a limité la marge de manœuvre diplomatique, délégitimé les compromis et accru le risque de guerre.

Cette erreur autodestructrice persiste encore aujourd’hui. L’incapacité – ou le refus – de l’Europe à faire la distinction entre l’agression russe et le comportement de la Russie en matière de politique de sécurité a été un échec récurrent dans cette histoire.

Les actions qui ont été interprétées en Europe comme la preuve d’un expansionnisme russe inhérent étaient, du point de vue de Moscou, des tentatives à différentes époques pour réduire la vulnérabilité dans un environnement de plus en plus hostile.

L’Europe, en revanche, a toujours interprété la constitution de ses propres alliances, ses opérations militaires et son expansion institutionnelle comme inoffensives et défensives, même lorsque ces mesures réduisaient directement la profondeur stratégique de la Russie. Cette asymétrie est au cœur du dilemme sécuritaire qui a conduit à plusieurs reprises à une escalade du conflit : la « défense » d’un camp est considérée comme légitime, tandis que la crainte de l’autre est rejetée comme de la paranoïa ou une intention malveillante.

La russophobie occidentale ne doit pas être comprise principalement comme une hostilité émotionnelle envers les Russes ou la culture russe. Elle doit plutôt être considérée comme un préjugé structurel ancré dans la pensée européenne en matière de sécurité : l’hypothèse selon laquelle la Russie est une exception aux règles diplomatiques habituelles.

Les autres grandes puissances ont vraisemblablement des intérêts légitimes en matière de sécurité qui doivent être pesés et pris en considération ; les intérêts de la Russie sont considérés comme illégitimes jusqu’à preuve du contraire. Cette hypothèse persiste malgré les changements de régime, d’idéologie et de direction. Elle élève les désaccords politiques au rang d’absolus moraux et jette le doute sur les compromis.

Par conséquent, la russophobie fonctionne moins comme un sentiment que comme une distorsion systémique, une distorsion qui sape sans cesse la sécurité même de l’Europe.

Une histoire d’échecs

Je commence par examiner le XIXe siècle, en partant du rôle central joué par la Russie dans le concert européen après 1815 et de sa transformation ultérieure en une menace désignée pour l’Europe. La guerre de Crimée apparaît comme le traumatisme fondateur de la russophobie moderne : une guerre menée par la Grande-Bretagne et la France malgré la possibilité d’un compromis diplomatique, motivée par l’hostilité morale et les angoisses impériales de l’Occident plutôt que par une nécessité inévitable. Le mémorandum Pogodin de 1853 sur l’hypocrisie occidentale, avec la célèbre note marginale du tsar Nicolas Ier – « C’est là le nœud du problème » – n’est pas une simple anecdote, mais une clé analytique pour comprendre le double standard européen et les craintes et ressentiments compréhensibles de la Russie.

J’en viens ensuite aux périodes révolutionnaire et de l’entre-deux-guerres, lorsque l’Europe et les États-Unis d’Amérique sont passés de la rivalité avec la Russie à l’intervention directe dans les affaires intérieures de ce pays. Les interventions militaires occidentales pendant la guerre civile russe, le refus d’intégrer l’Union soviétique dans un système durable de sécurité collective dans les années 1920 et surtout dans les années 1930.

Le résultat n’a pas été le confinement de la puissance soviétique, mais l’effondrement de la sécurité européenne et la dévastation du continent lui-même pendant la Seconde Guerre mondiale. Le début de la guerre froide aurait donc dû constituer un tournant décisif. Pourtant, l’Europe a une fois de plus rejeté la paix, alors même qu’elle aurait pu être réalisée. Si la conférence de Potsdam est parvenue à un accord sur la neutralité et la démilitarisation de l’Allemagne, l’Occident n’a pas tenu sa promesse. Sept ans plus tard, la note de Staline, qui proposait la réunification allemande sur la base de la neutralité, a de nouveau été rejetée par l’Occident. Le refus du chancelier Adenauer de la réunification, malgré les preuves évidentes de la sincérité de l’offre de Staline, a cimenté la division de l’Allemagne après la guerre, renforcé la confrontation avec le bloc de l’Est et conduit l’Europe à des décennies de militarisation.

Enfin, j’analyse la période de l’après-guerre froide, lorsque l’Europe a eu sa plus grande chance d’échapper à ce cycle destructeur. La vision de Gorbatchev d’une « maison européenne commune » et la Charte de Paris ont formulé un ordre de sécurité fondé sur l’inclusion et l’indivisibilité. Au lieu de cela, l’Europe a opté pour l’élargissement de l’OTAN, l’asymétrie institutionnelle et une architecture de sécurité construite autour de la Russie plutôt qu’avec elle. Cette décision n’était pas le fruit du hasard. Elle reflétait une grande stratégie anglo-américaine — clairement articulée par Zbigniew Brzezinski — qui considérait l’Eurasie comme l’arène centrale de la concurrence mondiale et la Russie comme une puissance dont il fallait empêcher la consolidation de la sécurité et de l’influence.

Les conséquences de cette indifférence de longue date de l’Occident à l’égard des intérêts sécuritaires de la Russie sont désormais brutalement évidentes. La guerre en Ukraine, l’effondrement des accords de contrôle des armes nucléaires, les crises énergétiques et industrielles en Europe, la nouvelle course aux armements, la fragmentation politique croissante de l’Europe, la perte d’autonomie stratégique de l’Europe et le retour de la menace nucléaire ne sont pas des exceptions. Ils sont le coût cumulé de deux siècles pendant lesquels l’Europe n’a pas pris au sérieux les préoccupations sécuritaires de la Russie.

Ma conclusion est la suivante : la paix avec la Russie n’exige pas une confiance naïve en ce pays. Elle exige de reconnaître que la sécurité durable de l’Europe ne peut être assurée en niant la légitimité des préoccupations de la Russie en matière de sécurité. Tant que l’Europe n’abandonnera pas ce réflexe, elle restera prisonnière d’un cycle où elle rejette la paix dès qu’elle est possible, et en paie le prix de plus en plus cher…

1989-2025 : la paix offerte et rejetée

S’il y a eu un moment où l’Europe aurait pu enfin rompre avec sa longue tradition de refus de la paix avec la Russie, c’est bien à la fin de la guerre froide. Contrairement à 1815, 1919 ou 1945, ce moment n’a pas été imposé uniquement par des défaites militaires. Il était plutôt le résultat d’une décision consciente. L’Union soviétique ne s’est pas effondrée sous les tirs d’artillerie ; elle s’est retirée et a désarmé unilatéralement.

Ce qui a suivi n’était pas un échec de l’imagination russe, mais l’incapacité de l’Europe et du système atlantique dirigé par les États-Unis à prendre cette offre au sérieux. Le concept de « maison européenne commune » de Mikhaïl Gorbatchev n’était pas une simple figure de style. Il s’agissait d’une doctrine stratégique fondée sur la conviction que les armes nucléaires avaient rendu suicidaire la politique de puissance traditionnelle.

La Charte de Paris pour une nouvelle Europe, signée en novembre 1990, a codifié ces principes et engagé l’Europe en faveur de la démocratie, des droits de l’homme et d’une nouvelle ère de sécurité coopérative. L’Europe était alors confrontée à un choix fondamental. Elle aurait pu prendre ces engagements au sérieux et construire une architecture de sécurité fondée sur l’OSCE, dans laquelle la Russie aurait été un partenaire à part entière, garant de la paix et non objet de confinement. Elle aurait pu aussi préserver la hiérarchie institutionnelle de la guerre froide et professer de manière rhétorique son attachement aux idéaux de l’après-guerre. L’Europe a choisi la seconde option.

L’élargissement de l’OTAN a directement affecté les intérêts fondamentaux de la Russie en matière de sécurité

L’OTAN ne s’est pas dissoute, ni transformée en forum politique, ni soumise à une institution paneuropéenne de sécurité. Au contraire, elle s’est élargie. La justification officiellement avancée était défensive : l’élargissement de l’OTAN stabiliserait l’Europe de l’Est, renforcerait la démocratie et empêcherait un vide sécuritaire.

Cependant, cette déclaration ignorait un fait crucial que la Russie a souligné à plusieurs reprises et que les décideurs occidentaux ont reconnu en interne : l’élargissement de l’OTAN affectait directement les intérêts fondamentaux de la Russie en matière de sécurité, non pas de manière abstraite, mais sur le plan géographique, historique et psychologique.

Des documents déclassifiés et des rapports contemporains montrent que les dirigeants soviétiques ont reçu à plusieurs reprises l’assurance que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est au-delà de l’Allemagne. Ces assurances d’ s ont influencé le soutien soviétique à la réunification allemande, une concession d’une importance stratégique considérable.

Lorsque l’OTAN s’est ensuite élargie, initialement sous la pression des États-Unis, la Russie n’a pas considéré cela comme un simple ajustement formel et juridique. Elle l’a perçu comme une profonde trahison de l’accord qui avait conduit à la réunification allemande.

Au lieu de reconnaître que l’élargissement de l’OTAN contredisait la logique de sécurité indivisible inscrite dans la Charte de Paris, les dirigeants européens ont traité les objections russes comme infondées, les considérant comme des vestiges d’une nostalgie impériale plutôt que comme l’expression de véritables préoccupations en matière de sécurité.

L’avertissement lancé en 1997 par George Kennan, selon lequel l’élargissement de l’OTAN était une « erreur fatale », a parfaitement mis en évidence le risque stratégique encouru. Kennan ne prétendait pas que la Russie était vertueuse ; il affirmait simplement que l’humiliation et la marginalisation d’une grande puissance à un moment de faiblesse engendreraient du ressentiment, du revanchisme et une militarisation. Son avertissement a été rejeté comme étant du réalisme dépassé.

Pour la première fois depuis la guerre froide, l’opinion publique européenne vit à nouveau dans l’ombre d’une escalade potentielle entre puissances nucléaires. Cela n’est pas uniquement dû à des défaillances morales. C’est la conséquence du refus structurel de l’Occident – qui remonte à l’époque de Pogodin – de reconnaître que la paix en Europe ne peut être obtenue en ignorant les préoccupations de la Russie en matière de sécurité.

La paix ne peut être obtenue que par des négociations sur ces préoccupations. La tragédie de l’ignorance par l’Europe des préoccupations de la Russie en matière de sécurité réside dans sa nature auto-renforçante. Si les préoccupations de la Russie en matière de sécurité sont rejetées comme infondées, les autorités russes seront moins enclines à la diplomatie et plus enclines à déformer la réalité.

Les décideurs européens interprètent alors ces actions comme une confirmation de leurs craintes initiales, plutôt que comme la conséquence tout à fait prévisible d’un dilemme sécuritaire qu’ils ont eux-mêmes nié.

L’Europe paie toujours un prix élevé – est-ce que cela se reproduit ?

La tragédie est que l’Europe a payé à plusieurs reprises un prix élevé pour ce refus. Elle l’a payé pendant la guerre de Crimée. Elle l’a payé lors des catastrophes du XXe siècle. Elle l’a payé pendant les décennies de division de la guerre froide. Et elle le paie à nouveau aujourd’hui.

La russophobie n’a pas rendu l’Europe plus sûre. Elle l’a appauvrie, divisée, militarisée et rendue plus dépendante des puissances extérieures.

Une autre ironie est que cette russophobie structurelle n’a pas affaibli la Russie à long terme, mais a affaibli l’Europe à plusieurs reprises.

En ne reconnaissant pas la Russie comme un acteur normal en matière de sécurité, l’Europe a contribué à l’instabilité qu’elle redoute, entraînant des coûts toujours plus élevés en termes de vies humaines, de ressources, d’autonomie et de cohésion.

Chaque cycle se termine de la même manière : par la prise de conscience tardive que la paix passe par des négociations, après que des dommages immenses ont déjà été causés.

La leçon que l’Europe n’a pas encore intériorisée est que reconnaître les intérêts sécuritaires de la Russie n’est pas une concession au pouvoir, mais une condition préalable pour prévenir ses abus les plus destructeurs.

La leçon écrite dans le sang depuis deux siècles n’est pas que la Russie doit être digne de confiance à tous égards.

The International Affairs