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L’attaque de Trump contre le Venezuela ne marque pas la fin de la confrontation entre les grandes puissances, mais un changement dans la manière dont elle est gérée par les États-Unis : par une déstabilisation permanente et un chaos orchestré à la périphérie.
Thomas Fazi

Une fois toutes les couches de propagande retirées, cette attaque se résume à une seule chose : un acte d’agression totalement injustifié et manifestement illégal contre un pays qui ne représentait aucune menace réelle pour les États-Unis.
Les objectifs sont transparents. Premièrement, prendre le contrôle des vastes réserves pétrolières du Venezuela, les plus importantes au monde. Deuxièmement, renverser un allié clé du bloc géopolitique non occidental aligné avec la Chine et la Russie. En bref, il s’agit d’une nouvelle guerre visant à changer de régime, menée par un président qui a précisément fait campagne pour mettre fin aux « guerres éternelles » des États-Unis.
En ce sens, cette attaque est révélatrice non seulement par ses effets, mais aussi par ce qu’elle signale de l’évolution de la politique étrangère américaine. Selon plusieurs analystes, la stratégie de sécurité nationale américaine récemment publiée Selon plusieurs analystes, la stratégie de sécurité nationale américaine récemment publiée, ainsi que les efforts de Trump pour négocier un accord en Ukraine et réduire les engagements militaires en Europe, témoignent d’une acceptation lucide de l’ordre multipolaire émergent et d’un abandon de la stratégie traditionnelle de Washington consistant à contenir militairement les grandes puissances rivales.
L’attaque contre le Venezuela suggère toutefois une conclusion différente : les États-Unis restent déterminés à ralentir ou à bloquer la transition vers la multipolarité, non pas par un conflit frontal avec la Chine ou la Russie, mais en redoublant d’efforts dans une stratégie mondialisée de guerre par procuration qui cible les maillons faibles du système rival. Le Venezuela correspond parfaitement à cette logique.
Cette opération marque l’extension d’un modèle déjà testé ailleurs, où l’escalade est déplacée vers des théâtres périphériques : tout pays vulnérable qui refuse de s’aligner sur les États-Unis et leurs alliés devient une cible potentielle, en particulier ceux situés dans ce que Washington revendique une fois de plus comme sa sphère d’influence « donnée par Dieu » : l’hémisphère occidental. Cela équivaut à une renaissance de la doctrine Monroe sous une forme actualisée et ouvertement militarisée.
Cela ne signifie pas la fin de la confrontation entre les grandes puissances, mais un changement dans la manière dont elle est gérée par les États-Unis : par une déstabilisation permanente et un chaos orchestré, où même les règles les plus élémentaires de la coexistence internationale sont rejetées.
En ce sens, l’attaque contre le Venezuela est peut-être la démonstration la plus claire à ce jour de l’effondrement de ce qu’on appelle « l’ordre fondé sur des règles ». On pourrait objecter que cet ordre a toujours été une fiction. Le droit international, la souveraineté et la non-intervention ont été régulièrement violés par les États-Unis et leurs alliés, alors même qu’ils étaient appliqués de manière sélective à l’encontre d’autres pays. Des coups d’État secrets aux campagnes de bombardements d’ , en passant par les invasions pures et simples (Grenade, Panama, Irak), Washington a longtemps ignoré les règles mêmes qu’il prétendait défendre.
Il existe toutefois aujourd’hui une différence qualitative. Dans le passé, les États-Unis tentaient au moins de dissimuler leurs actions derrière un discours juridique ou moral et de susciter un consensus national et international, aussi frauduleux fût-il. Cette retenue a disparu, réduite à des paroles en l’air auxquelles peu de gens croient.
L’administration Trump revendique désormais ouvertement le droit d’attaquer tout pays qu’elle considère comme une menace – une catégorie élargie pour inclure tout État menant une politique étrangère et économique indépendante – et de le faire sans tenir compte de l’opinion publique.
Cette normalisation de la barbarie a de graves conséquences. En fin de compte, cette dernière attaque éloignera encore plus de pays du système occidental, même si les États-Unis réagissent en intensifiant leurs menaces contre ceux qui le font. Sur le plan international, cela accélère la descente vers l’anarchie totale, où « la loi du plus fort » est la seule règle qui subsiste.
Et les conséquences ne se limiteront pas à la géopolitique. À mesure que les élites occidentales se débarrasseront des contraintes juridiques et morales à l’étranger, elles se sentiront de plus en plus légitimes à faire de même chez elles, accélérant ainsi l’érosion des garanties constitutionnelles et des libertés civiles.
Ce processus est déjà bien engagé. La question n’est plus de savoir si l’ordre dit « fondé sur des règles » s’est effondré, mais quelle sera l’ampleur des dégâts, à l’étranger et chez nous, avant que les sociétés occidentales ne soient contraintes de faire face aux conséquences de l’anarchie déclenchée par leurs élites.