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Au Liban, l’affaire « Abou Omar » apparaît comme un miroir cruel d’une certaine classe politique incapable de fonctionner sans parrains extérieurs. En toile de fond, le refroidissement des relations avec Riyad et la perte de repères d’une scène sunnite en quête de leadership.

Jenny Lafond

Duizenden Libanezen herdenken aanslag op premier Rafik Hariri
Les premières apparitions d’Abou Omar remontent à au moins six ans, une époque qui voit la démission du Premier ministre Saad Hariri.

Un faux prince saoudien, un cheikh influent, des centaines de milliers de dollars et une classe politique prise au piège de sa propre crédulité pour des promesses de pouvoir. L’affaire « Abou Omar », qui tient les Libanais en haleine depuis plus d’un mois, aurait tout d’une mauvaise farce, si elle ne jetait pas une lumière crue sur l’un des maux du Liban, celui d’un système politique habitué à chercher appuis et solutions en dehors de ses institutions.

Au cœur de l’intrigue, en apparence du moins, deux personnages principaux actuellement détenus par la justice libanaise : dans le rôle présumé d’Abou Omar, Moustapha el-Hessian, mécanicien, accompagné du cheikh Khaldoun Araymet, un influent dignitaire sunnite, tous deux originaires du Akkar, une région défavorisée du nord du Liban, frontalière de la Syrie. Imitant à la perfection l’accent saoudien lors de ses appels téléphoniques, le premier aurait mis en avant ses connexions privilégiées au sein de la cour royale auprès d’acteurs politiques, majoritairement sunnites, ciblés par le second.

Tromperie et escroquerie

Pendant une dizaine d’années, les deux acolytes auraient trompé et escroqué nombre d’hommes politiques libanais en leur promettant, moyennant finance, soutien politique et accès privilégié à la famille royale d’Arabie saoudite. Parmi les présumées victimes piégées évoquées dans les médias locaux, des ténors de la politique libanaise comme l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, la sœur de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, Bahia Hariri, qui se sont empressés de démentir toute implication. D’autres, comme le député Fouad Makhzoumi, l’ancien ministre Mohammad Choucair, ainsi que plusieurs députés du Akkar, ont été auditionnés pour l’heure en tant que témoins par la justice.

Deux députés, Sajih Attié et Mohammad Sleimane, ont affirmé devant la justice avoir été contactés par Abou Omar en janvier 2025, en pleines consultations parlementaires, afin de les dissuader de soutenir la reconduction de Nagib Mikati au profit de Nawaf Salam, l’actuel Premier ministre. Des déclarations qui ont fait voler en éclat le bloc parlementaire de la Modération nationale auxquels ils appartiennent. D’autres dénoncent une instrumentalisation visant à discréditer la nomination de M. Salam à la tête de l’exécutif libanais.

Un troisième homme

Alors que les rumeurs et révélations défraient la chronique chaque jour, plusieurs zones d’ombre apparaissent. En premier lieu, concernant l’identité réelle d’Abou Omar. « Comment un simple mécanicien du Akkar, à peine instruit, pourrait-il élaborer une telle supercherie », raille une source au fait du dossier. « Abou Omar n’est pas Moustapha el-Hessian », affirme cette même source en évoquant un « troisième homme » à l’identité inconnue, qui aurait été à la manœuvre pour promettre monts et merveilles aux politiciens en quête d’influence.

Pour plusieurs observateurs, réduire l’affaire Abou Omar à une simple escroquerie serait passer à côté de ce qu’elle révèle du fonctionnement profond du système politique libanais, incapable de fonctionner sans leurs parrains extérieurs, mais aussi du vide laissé par le refroidissement des relations entre le Liban et l’Arabie saoudite il y a quelques années, dans lequel ont pu s’engouffrer — et prospérer — des « intermédiaires » aux mandats flous. « Des Abou Omar, il y en a plusieurs qui agissent pour différents pays de la région », ironise cette source au fait du dossier, qui présage déjà que le scandale suscité au Liban par cette affaire ne servira pas de leçon à une classe politique « immature, arriviste et soumise aux ingérences étrangères ».

Perte de repères

Les premières « apparitions » du faux prince saoudien sur la scène libanaise remonteraient au moins à six ans, voire plus. « Cela correspond avec l’aliénation de la présence saoudienne au Liban« , observe l’ancien député et ancien vice-président du Courant du Futur, Moustapha Allouche. À cette période, le Liban plonge dans une crise économique sans précédent, doublée d’une crise politique majeure, avec la démission du chef du gouvernement, Saad Hariri, en octobre 2019, suivi de son retrait surprise quelques mois plus tard, de la vie politique. Le leader du Courant du futur n’est pas dans les bonnes grâces de Riyad, qui lui reproche, en sus du contentieux avec Mohamed ben Salmane, d’être trop conciliant avec le Hezbollah.

Première victime du scandale « Abou Omar », la communauté sunnite se voit fragilisée, en perte de repères. « Les sunnites ont été lâchés par l’Arabie saoudite et tous les Arabes, alors que nous avons besoin d’une couverture régionale, d’un soutien extérieur, comme les autres communautés au Liban », commente le député tripolitain Achraf Rifi.

« Pas vraiment surpris par cette histoire », Moustapha Allouche déplore néanmoins que « la vulnérabilité et la médiocrité de nos hommes politiques aient permis le phénomène Abou Omar, plus que l’absence de leadership sunnite ». « Ce sont les mêmes qui attendent les murmures des ambassades. C’est un mode de fonctionnement profondément ancré dans notre classe politique, plus mercantile que politique », affirme-t-il. Alors que tous les contours de l’affaire Abou Omar ne sont pas encore connus, le scandale agit déjà comme un miroir cruel d’une classe politique incapable de fonctionner sans parrains extérieurs, et prête à se raccrocher à l’illusion du pouvoir, quel qu’en soit le prix.

La Libre