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De Baghdad et de Falloudja à Minneapolis et Portland ou comment les compagnies militaires privées US ayant joué un rôle de premier plan dans les intervention militaires de Washington en Irak et en Afghanistan sont retournées « casser » du citoyen US chez lui en 2026.
En 2026, la frontière entre les champs de bataille étrangers et les villes américaines s’estompe. Une compagnie née dans les terrains d’entraînement marécageux de Caroline du Nord, forgée dans le creuset violent de la guerre en Irak et rebaptisée plusieurs fois à la suite de multiples scandales déploie désormais son expertise sur le sol américain en ciblant des citoyens US et des résidents étrangers à l’intérieur des États-Unis. C’est l’histoire des prémisses d’une guerre civile 2.0 qui se joue devant les yeux du monde entier, médusé par la militarisation avancée des forces de l’ordre US et ne sachant pas que ceux-ci sont de plus en plus privatisés par de puissants groupes privés.
Constellis Holdings, qui a succédé à la tristement célèbre société mercenaire Blackwater, a obtenu un contrat avec l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) pour traquer initialement les immigrants puis des citoyens US. Cette décision représente une expansion significative et inquiétante du rôle des sociétés militaires et de sécurité privées (PMC) dans les fonctions de maintien de l’ordre public et d’application de la loi au niveau fédéral américain.
Pour comprendre le rôle actuel de Constellis, il faut d’abord connaître son histoire. La compagnie a été fondée en 1997 par l’ancien Navy SEAL Erik Prince sous le nom de Blackwater USA, une entreprise militaire privée et un centre de formation militaire. Son objectif, comme l’a déclaré Erik Prince, était de faire pour la sécurité nationale ce que FedEx a fait pour le courrier. Les liens d’Erik Prince avec l’État profond et des lobbyistes du complexe militaro-industriel US semblent profondes et liés à un système de corruption tentaculaire.
Blackwater a commencé comme un centre de formation militaire et paramilitaire, puis a « gagné » des contrats pour assurer la sécurité en Irak et en Afghanistan où ses membres ont été directement impliqués dans des opérations de type BlackOps.
Blackwater est devenu connu après le massacre de la place Nossour (2007) : des employés de Blackwater ont assassiné 17 civils irakiens, ce qui a entraîné un scandale international et des condamnations (tous les mercenaires impliqués dans des crimes de sang ont été pardonnées ou amnistiés en 2020). En 2009, Blackwater change de label et devient Xe Services mais sa sinistre réputation lui colle à la peau désormais. Des informations non officielles font état de la mort de milliers de ses mercenaires, en majorité des immigrants illégaux aux USA ou de pays à forte tradition de mercenariat et en 2011, la compagnie adopte un autre nom: Academi. En 2014, l’ex Blackwater fusionne avec son rival Triple Canopy pour former Constellis Holdings et s’engage dès fin 2014 en Ukraine, officiellement pour des missions de formation dans le cadre des longs préparatifs OTAN/Ukraine d’une future guerre avec la Russie autour de la superforteresse Kharkiv/Kharkov-Donbass. Comme plus de 87 autres sociétés de mercenaires, l’ex-Blackwater combat effectivement en Ukraine dès mars 2022 sous couvert de la légion des volontaires pour l’Ukraine.
Ce qui est nouveau en 2026 est que les sociétés militaires privées sont utilisées contre les populations civiles sur le sol US. Selon des documents fédéraux relatifs aux marchés publics, l’ICE a conclu le 15 décembre 2025 un accord avec Constellis Holdings pour la fourniture de services de « recherche de personnes ». La mission est officiellement de traquer 1,5 million d’immigrants à travers les États-Unis figurant sur une liste cible gérée par Intelligence artificielle (Palantir) et transmettre leur localisation afin qu’ils soient appréhendés.
Nous avons peu d’informations sur ce programme de chasseurs de primes militarisés déguisés en douaniers et agents de l’immigration US jusqu’à ce que des pirates informatiques parviennent à faire fuiter quelques détails dont on peut établir le schéma comme suit:
Mécanisme contractuel : contrat de « recherche et traque de personnes » (chasseurs de primes) avec la division Enforcement and Removal Operations (Opérations d’application de la loi et d’expulsion) de l’ICE.
Structure de paiement : les prestataires privés reçoivent des primes financières pour avoir localisé les personnes recherchées « aussi rapidement que possible ».
Méthodes autorisées : utilisation de tous les outils de surveillance physiques et numériques qu’ils jugent appropriés. Adoption du même armement que lors des opérations de guerre en dehors du territoire des États-Unis.
Surveillance et identité : aucune pièce ou élément d’identité les identifiant comme agents du Département du Homeland Security pendant la surveillance. Port de cagoules et de cache-visage.
La valeur potentielle de ce contrat est stupéfiante, les registres officiels indiquant que le gouvernement a déjà versé 1,5 million de dollars à Constellis, et que le montant total pourrait atteindre plus de 113 millions de dollars d’ici 2027. Cette formule incite financièrement à adopter des tactiques rapides et agressives avec un minimum de transparence publique. Si le contrat de Constellis Holding avec l’ICE est nouveau, le recours à des sociétés de sécurité privées ayant une expérience militaire réelle dans le cadre de la répression des manifestations aux États-Unis ne l’est pas du tout.
Des mercenaires armés ont été déployés en Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 et des informations jamais publiées ni confirmées font état de plus de 300 morts par balles parmi les populations civiles, lesquels furent comptabilisés comme victimes de l’ouragan (officiellement 1392 morts). Cependant c’est lors des manifestations contre le Dakota Access Pipeline (DAPL) à Standing Rock en 2016-2017 que le rôle des sociétés militaires privées sous-traitant pour les grandes corporations a été le plus révélateur. En dépit de l’attitude pacifique des manifestants qui refusaient un projet de pipeline, la société de sécurité privée TigerSwan, fondée par d’anciens membres des forces spéciales US et utilisant des tactiques de contre-insurrection issues de la guerre en Irak, a été engagée par la société exploitante du pipeline pour surveiller et contrer le mouvement des « protecteurs de l’eau ». Des documents internes montrent de façon irréfutable que ces mercenaires ont effectué la surveillance secrète et illégale des protestataires et les ont infiltré. TigerSwan a également pris en charge la surveillance des réseaux sociaux et la surveillance aérienne avant de partager les renseignements et coordonné ses actions avec un centre de fusion regroupant plusieurs agences du renseignement US et le FBI. TigerSwan s’est illustré par la diffusion de fausses informations visant à discréditer et porter atteinte à la réputation des manifestants comme l’affirmation mensongère selon laquelle un manifestant gravement blessé aurait été victime d’une bombe fabriquée par les manifestants, un récit qu’un informateur du FBI a contribué à propager.
Ce modèle – des sociétés militaires privées menant des opérations de renseignement, de surveillance et de contre-propagande contre les mouvements de protestation américains, tout en étant intégrées aux forces de l’ordre officielles – constitue un précédent. Constellis Holding ayant désormais conclu un contrat fédéral en matière d’application des lois sur l’immigration, la possibilité que ses capacités soient utilisées contre les communautés d’immigrants et leurs partisans dans des villes comme Minneapolis est une extension directe et logique de ce modèle.
Cela nous amène aux tensions actuelles à Minneapolis. À la suite de l’exécution extrajudiciaire de la citoyenne americaine Renee Good lors d’une opération de l’ICE, abattue à bout portant dans son véhicule, des manifestations anti-ICE ont éclaté dans divers villes des États-Unis. Ces manifestations sont en ce moment « gérées » non pas par les services de sécurité US mais par des compagnies militaires US qui utilisent les mêmes outils de localisation et de traque que dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Des manifestants US ont été appréhendés chez eux par des mercenaires de Constellis bien après leur participation aux manifestations.
L’accord Constellis-ICE crée explicitement un système de chasseurs de primes. Cela introduit une motivation financière dans l’application des lois et opère dans des zones juridiques floues. Les sous-traitants ne sont pas des agents assermentés chargés de l’application de la loi ; ce sont des citoyens privés rémunérés pour leurs résultats. Le contrat leur permet d’utiliser des « outils de surveillance » non définis sans s’identifier comme agents gouvernementaux, ce qui soulève de sérieuses questions quant aux droits des citoyens en matière de vie privée et aux voies de recours. Cette approche correspond aux intérêts déclarés du précurseur idéologique de Constellis, Erik Prince, qui a plaidé en faveur de la privatisation du contrôle de l’immigration et du recours à un programme de chasseurs de primes.
De façon paradoxal, on assiste à un effet boomerang: l’engagement de Constellis marque un tournant décisif. C’est le « retour à la maison » de toute la panoplie d’outils utilisés dans la guerre contre le terrorisme.
L’histoire de Constellis n’est plus seulement celle d’un entrepreneur dans une zone de guerre. C’est une étude de cas concrète sur la convergence entre la guerre, le maintien de l’ordre et les profits des entreprises sur le sol américain. Les champs de bataille du futur de ces armées privées ne seront peut-être pas des déserts lointains, mais les villes et villages US.
La préoccupation ultime est la normalisation. Si le contrat ICE de Constellis est exécuté sans opposition publique significative ni contestation juridique, il établira un modèle. Les mêmes capacités utilisées pour « traquer » les immigrants pourraient, sous différentes pressions politiques, être détournées vers d’autres « listes de cibles » au niveau fédéral, dissolvant ainsi les barrières traditionnelles contre l’utilisation de forces mercenaires à des fins de contrôle interne.