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Ahmed al-Shara'a, Donald Trump, Etats-Unis, Syrie, UE, Une politique cinique et amorale, Ursula von der Layen

Par Amalia van Gent
La courte vidéo tournée dans les quartiers disputés de la métropole syrienne d’Alep, qui est devenue virale samedi dernier, est bouleversante, même pour nos consciences endurcies par des crises permanentes et des guerres sans merci : elle montre un homme barbu jetant dans la rue le corps sans vie d’une femme en uniforme depuis le deuxième étage d’un bâtiment fortement endommagé. Alors que son corps s’écrase au sol, d’autres hommes barbus, apparemment des djihadistes soutenus par Damas, poussent des cris de victoire « Allahu Ekber » (Dieu est grand). Les affrontements sanglants à Alep marquent un tournant pour les Kurdes.
La vidéo a suscité l’horreur dans la région du Rojava, à majorité kurde, dans le nord-est de la Syrie. Leur organe gouvernemental a parlé d’une « profanation des morts » et de crimes de guerre que les milices proches du gouvernement continueraient de commettre à Alep. À Damas, en revanche, le ton était euphorique. Le gouvernement de transition s’est félicité de sa « victoire » dans la deuxième plus grande métropole syrienne. Tout Alep est désormais sous le contrôle des troupes syriennes, a déclaré le ministère de la Défense. Les commentaires officiels à Ankara, la capitale turque, étaient également empreints de satisfaction. « Le dernier terroriste » a désormais quitté Alep, a déclaré dimanche le ministère turc des Affaires étrangères dans un communiqué. Après la chute de Bachar al-Assad, la Turquie se considère comme le protecteur du gouvernement syrien.
Des combats violents
Que s’est-il réellement passé à Alep la semaine dernière ? Beaucoup de choses restent encore floues, d’autant plus que le gouvernement n’autorise pas la presse à accéder librement aux quartiers disputés de Sheikh Maqsood et Ashrafiyeh. Il est toutefois incontestable que le 6 janvier, des affrontements violents et meurtriers ont eu lieu à Sheikh Maqsood et Ashrafiyeh entre les troupes pro-gouvernementales syriennes et les forces de sécurité kurdes, connues sous le nom d’Asayish. Ces deux quartiers sont depuis toujours principalement habités par des Kurdes et jouissaient jusqu’à dimanche dernier d’une certaine autonomie, même sous le régime autocratique de la famille al-Assad.
Tard samedi soir, les deux parties ont réussi à conclure un cessez-le-feu. L’objectif principal de ce cessez-le-feu était de transporter les blessés et les morts des quartiers contestés d’Alep vers le nord-est du pays, à majorité kurde.
Le nombre de victimes reste controversé. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé au Royaume-Uni, au moins 82 personnes, dont 43 civils, ont été tuées au cours des cinq premiers jours . L’administration autonome kurde estime toutefois à plusieurs dizaines le nombre de morts et à plusieurs centaines le nombre de blessés.
L’agence de presse française AFP cite un responsable de la sécurité syrien qui affirme que 419 combattants kurdes, dont 59 blessés et un nombre inconnu de morts, ont quitté Alep en bus. Le même responsable a également déclaré que 300 autres Kurdes, dont des combattants et des membres des forces de sécurité intérieure, avaient été arrêtés. Cette information a toutefois été immédiatement démentie par l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Il s’agirait de 300 « jeunes Kurdes », de « civils et non de combattants », a déclaré l’organisation de défense des droits de l’homme à l’AFP. L’administration autonome kurde a abondé dans le même sens. Elle parle d’« enlèvements, d’exécutions et de pillages incessants dans les deux quartiers, qui se déroulent sous les yeux de l’opinion publique mondiale ».
Toutes les parties s’accordent sur un point, à savoir qu’en l’espace d’une semaine, environ 155 000 personnes ont été chassées de leur terre ancestrale. Comme si ce pays déjà épuisé par 11 ans de guerre pouvait accueillir encore plus de réfugiés, privés de leurs droits et sans défense, errant en plein hiver.
Comme un fil rouge
Il y a exactement un an, les milices djihadistes ont quitté leur bastion d’Idlib, dans le nord du pays, pour atteindre Damas à une vitesse vertigineuse et renverser le régime d’al-Assad. Le chef de la révolution, Ahmed al-Scharaa, anciennement appelé Abu Mohammed al-Jolani, avait alors promis à son peuple martyrisé la fin immédiate de la torture et l’égalité des droits pour tous.
La Syrie est une entité multiculturelle. Les sunnites représentent certes la majorité absolue de la population avec 60 %. Les 40 % restants se composent d’alaouites, de druzes, de chrétiens et de Kurdes. Les minorités plaçaient en lui de grands espoirs.
Début mars, des émeutes violentes ont éclaté dans les régions côtières de Syrie, majoritairement peuplées d’alaouites. Le gouvernement a attribué ces troubles aux « partisans du dictateur déchu Bachar al-Assad ». Ceux-ci auraient attaqué les forces de sécurité, selon Damas. Une commission des Nations Unies qui a mené des recherches sur place a qualifié les violences meurtrières de mars de « systématiques ». Elles constitueraient probablement des « crimes de guerre », selon la commission de l’ONU. Plus de 1 400 personnes ont trouvé la mort lors des massacres. Craignant de nouveaux crimes, plus de 100 000 Alaouites ont fui vers le Liban voisin.
Puis, le 13 juin, des combats ont éclaté entre des combattants druzes et des tribus bédouines à Suwayda. Cette fois encore, au moins 1 265 personnes ont perdu la vie dans ces violences. Selon des témoins oculaires sur place, on ne peut guère parler depuis lors de retour à la normale dans cette région. Ont suivi les attentats à la bombe contre des églises, puis le nettoyage d’Alep.
Un motif commun se dégage de tous les actes de violence commis contre les minorités du pays : après chaque éclatement de conflit, des djihadistes endurcis font leur apparition, pillent, incendient et massacrent principalement des civils sans défense. On ne sait pas encore si le président par intérim al-Char’a est à l’origine de cette politique macabre ou s’il n’a pas le contrôle des différentes troupes de son armée. Dans les deux cas, les conséquences sont désastreuses pour les minorités.
Alep, un tournant
Les combats à Alep ne resteront pas sans conséquences. Les pourparlers entre Damas et le Rojava sont déjà considérés comme morts. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), qui contrôlent le Rojava, ont signé en mars un accord d’intégration avec le gouvernement syrien. Celui-ci prévoyait l’intégration des unités armées kurdes dans l’armée syrienne. Les FDS comptent environ 60 000 à 80 000 femmes et hommes sous les armes. La Syrie ne pourra devenir un État stable et unifié que si les différentes milices peuvent être réunies sous une même bannière.
Des discussions sur la manière d’y parvenir ont eu lieu depuis mars. Deux jours seulement avant le début de l’offensive, le 4 janvier, un accord verbal avait été conclu selon les Kurdes : les FDS devaient être intégrées à l’armée en trois divisions et stationnées dans le nord et l’est de la Syrie. La question d’un modèle d’État décentralisé avait également été discutée. L’attaque contre Alep a torpillé ces discussions. Depuis lors, une guerre à grande échelle en Syrie est à nouveau envisageable. Compte tenu des troubles en Iran, une guerre en Syrie plongerait tout le Proche-Orient dans le chaos.
Alep est généralement considérée par les Kurdes comme un tournant, un traumatisme national, estime Jan Ilhan Kizilhan, auteur et psychiatre kurde renommé dans la partie kurde du nord de l’Irak. Comme il l’écrit sur la plateforme Internet kurde « rudaw », ce traumatisme n’est pas abstrait : « Les massacres des années 1930 en Turquie, l’attaque chimique contre Halabja dans l’actuel Kurdistan irakien en 1988, la campagne Anfal de Saddam Hussein dans la même région kurde qui a fait des dizaines de milliers de morts, le génocide des Yézidis dans le district contesté de Shingal (Sinjar), le siège de la ville kurde de Kobané dans le nord de la Syrie (Rojava) et la guerre contre l’État islamique (EI) – au cours de laquelle plus de 12 000 combattants kurdes ont perdu la vie – constituent une mémoire collective de la souffrance, un traumatisme qui se transmet de génération en génération, sans solution et sans fin. Nous ne sommes en sécurité dans aucun pays ». Jan Ilhan Kizilhan a dénoncé la communauté internationale, qui promet sans cesse protection et solidarité aux Kurdes sans jamais tenir ses promesses.
Couroyer un régime violent
En novembre dernier, le président syrien par intérim al-Char’a a été reçu à la Maison Blanche. La visite a été un succès inattendu, avant même que cet homme, sur lequel les États-Unis avaient autrefois mis une prime de 10 millions de dollars, ne foule le sol américain. Sur les conseils du président américain Donald Trump, le Conseil de sécurité des Nations unies a alors levé les sanctions de l’ONU. Trump a ensuite couvert de compliments son visiteur de Damas, ce « jeune homme séduisant, dur à cuire et au passé mouvementé », et a promis de tout mettre en œuvre pour que le gouvernement d’Al-Char’a soit couronné de succès. Trump a des goûts quelque peu étranges et une politique tout aussi étrange au Moyen-Orient : pendant les combats à Alep, Washington aurait signalé aux Kurdes qu’il ne les protégerait pas en dehors du Rojava.
Une autre image diffusée dans les médias kurdes devrait irriter les partisans invétérés de l’UE. On y voit Ahmed al-Schar’a accueillir Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Antonio Costa, président du Conseil européen, vendredi dernier à Damas. Comme Al- Schar’a, par conviction, ne serre pas la main des femmes, il a posé sa main sur sa poitrine. Von der Leyen a répondu joyeusement au geste de la même manière. Comme Trump avant elle, elle lui a promis de lever bientôt les sanctions de l’UE et n’a pas dit un mot sur les massacres à Alep. Depuis la victoire électorale de Donald Trump, l’Europe se moque souvent du comportement cynique du président américain peu fiable. Cependant, les dirigeants de l’UE imitent tout aussi souvent cette politique cynique et amorale.