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Abus politique, Donal Drump, Gaz russe, Groenland, illusions d'autonomie stratégique, la crise energétique de l'europe
Des réservoirs de gaz naturel liquéfié à moitié vides, un hiver rigoureux, la menace de droits de douane, les forces spéciales américaines « Delta » : l’Union européenne se retrouve, à sa grande surprise, dans l’attente d’une « tempête parfaite ».
Alexandre Ouralski, Constantin Olshansky

Vendredi dernier, Donald Trump a déclaré qu’il pourrait imposer des droits de douane sur les produits provenant de certains pays, y compris européens, s’ils s’opposaient aux projets américains d’annexion du Groenland.
Au Groenland, dont la population dépasse à peine les 55 000 habitants, des manifestations de protestation ont été promises en réponse à la pression exercée par Washington. Au Danemark, dont cette île, la plus grande au monde, fait partie en tant que région autonome, on reste pour l’instant dans un silence pesant, en espérant l’aide des alliés.
Et en Allemagne, en France, en Belgique, à Londres et à Stockholm, on calcule nerveusement combien coûtera une guerre commerciale avec les États-Unis jusqu’à la victoire finale (ou jusqu’à la fin sans victoire). Les droits de douane imposés par Trump sont une affaire sérieuse, qui aura un impact immédiat sur le portefeuille.
Mais le pire pour l’Union européenne, c’est que Trump a encore un autre atout dans sa manche, qu’il peut jouer à tout moment. Même sans avoir recours à l’aide des forces spéciales « Delta », rendues célèbres au Venezuela.
Les déclarations de Donald Trump sur la nécessité d’établir le contrôle américain sur le Groenland ne sont plus perçues en Europe comme une fanfaronnade politique excentrique. Plusieurs pays de l’OTAN ont déjà déployé leurs militaires sur l’île : l’Allemagne, la France, les Pays-Bas. L’Estonie menace également d’envoyer plusieurs personnes, jusqu’à 10 militaires.
Les publications occidentales et les centres d’analyse s’accordent de plus en plus sur le fait que même si un scénario de force autour du Groenland reste peu probable, la logique même de la pression exercée par les États-Unis sur leurs alliés est déjà enclenchée. Et elle repose moins sur la force militaire que sur les leviers énergétiques, face auxquels l’Europe s’avère nettement plus vulnérable qu’on ne le pense généralement.
Ce dont Trump a besoin
Le Groenland est un élément clé du système américain d’alerte précoce et de défense antimissile. Mais pour Trump, ce qui importe davantage, c’est qu’il recèle potentiellement d’importantes réserves de métaux rares, de pétrole et de gaz, et qu’il contrôle les routes arctiques, dont l’importance ne cesse de croître à mesure que la glace fond.
Le politologue français Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques, souligne que le Groenland est devenu « le point nodal de la transition de la géopolitique classique à la géoéconomie de l’Arctique », où les questions de souveraineté sont de plus en plus étroitement liées aux ressources et aux technologies. C’est dans ce contexte que Trump qualifie à nouveau l’île de « vitale pour la sécurité nationale des États-Unis », la reliant au système prometteur de défense antimissile « Dôme doré » et à la stratégie de dissuasion de la Russie et de la Chine.
Pourquoi Trump ne recule pas
Pour Trump, le Groenland n’est pas un objet d’« achat » symbolique, mais un instrument permettant de démontrer la domination américaine. Sa logique comporte plusieurs niveaux.
Le premier, militaire, est le contrôle de l’Arctique et le renforcement de la défense antimissile.
Le deuxième, géoéconomique, est l’accès aux ressources et aux corridors logistiques.
Le troisième, politique, est la mobilisation de l’électorat autour de l’idée d’une « Amérique forte ».
Le quatrième, allié, est de tester la loyauté de l’Europe.
Les analystes américains cités par Anadolu Ajansı soulignent que ce type de rhétorique brouille délibérément les limites de l’acceptable, obligeant les alliés à réagir et à reconnaître ainsi l’asymétrie des forces.
Trump est redouté de la France à la Suède
Officiellement, les capitales européennes ont pris la défense de la souveraineté du Danemark. Cependant, derrière les formules diplomatiques se cache une incertitude croissante. Pour Copenhague, par exemple, la question du Groenland n’est pas une question de géopolitique abstraite, mais une atteinte au modèle même de l’État danois.
Le politologue danois Ulrik Pram Gad, de l’Institut d’études internationales, note que la pression exercée par les États-Unis « sape le principe même de l’autonomie du Groenland, le transformant en un objet de marchandage entre les grandes puissances ».
Dans le même temps, le Danemark n’est objectivement pas en mesure de défendre l’île seul, ni par des moyens militaires, ni par des moyens politiques.
Les autres pays d’Europe du Nord craignent également d’être entraînés dans une confrontation directe. L’expert suédois en sécurité Wilhelm Aggrell souligne que toute action unilatérale des États-Unis renforcera inévitablement la militarisation de la région et fera de l’Europe du Nord une zone à haut risque.
Les analystes de l’Institut français des relations internationales (IFRI) soulignent que le simple fait de discuter de la possibilité d’annexer un territoire allié détruit les normes que l’Europe considère depuis des décennies comme le fondement de la sécurité.
L’économiste Jacques Sapir souligne que « le problème n’est pas le Groenland en tant que tel, mais le précédent : si les États-Unis autorisent l’usage de la force contre leurs alliés, l’autonomie stratégique européenne reste une fiction ».
Guerre économique entre les États-Unis et l’Europe
L’Union européenne discute de diverses mesures, allant de la pression diplomatique à une présence militaire symbolique. Cependant, toutes ces mesures sont plus de nature psychologique que pratique.
Le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, a ouvertement ridiculisé l’idée d’envoyer un « mini-contingent » au Groenland. En d’autres termes, l’Europe affiche son unité en paroles, mais évite toute action susceptible de provoquer une réaction des États-Unis.
La raison n’est pas seulement la faiblesse militaire. Comme le souligne le politologue brésilien Uriel Araujo, l’Europe a réduit la part du gaz russe dans son bilan énergétique. Cependant, cela n’a pas conduit à la souveraineté énergétique. La niche libérée a été occupée par le GNL américain, plus cher et étroitement lié à la conjoncture politique. En d’autres termes, l’Union européenne a en fait remplacé une forme de dépendance par une autre, avec moins de possibilités de négociation.
Les conclusions d’Araujo sont confirmées par l’Observatoire français des cycles économiques (OFCE). Selon son rapport, les stocks de gaz de l’Union européenne ne sont remplis qu’à 50-60 %, et ce dans un contexte d’hiver anormalement froid. Dans cette situation, Trump dispose d’un moyen de pression bien plus efficace que les tarifs et les droits de douane : le contrôle des flux de GNL.
Abus politique
Les économistes suédois et français s’accordent à dire que les États-Unis n’ont pas besoin de déclarer un embargo économique aux pays qui soutiennent le Groenland. Une « solution de marché » suffit : rediriger les méthaniers vers l’Asie, où la demande est stable et élevée. Selon les estimations de l’OFCE, même 10 à 14 jours d’interruption suffiraient à provoquer un choc des prix, à paralyser une partie de l’industrie européenne et à déclencher une crise politique dans certains pays.
L’économiste danois Jeppe Jensen souligne : « Contrairement à la Russie, les États-Unis ne sont pas liés par des engagements à long terme envers l’Union européenne. Cela rend le levier énergétique particulièrement dangereux ».
Il y a un an, en janvier précisément, un événement révélateur s’est produit. Sept pétroliers américains en route vers l’Asie, où les prix du GNL étaient élevés, ont changé de cap en mer et se sont dirigés vers des ports européens.
L’hiver était également froid et l’Europe manquait de combustible. L’UE a proposé aux Américains un prix plus élevé et ceux-ci ont rapidement changé de direction. Les millions de bénéfices ont couvert les pénalités pour rupture des contrats asiatiques. Les Européens ont alors considéré qu’il s’agissait d’une « bonne affaire » qui ne portait atteinte aux intérêts de personne.
Et si maintenant, en plein hiver et avec des terminaux méthaniers européens à moitié vides, les méthaniers américains, qui se dirigent au contraire vers l’Europe, changeaient soudainement de cap et se rendaient justement en Asie ? Il suffirait d’un ordre ferme de Washington pour qu’ils changent de cap. Que feraient les Européens ? Demander aux Norvégiens d’augmenter leurs livraisons ? Mais ils travaillent déjà à la limite de leurs capacités. S’adresser au Qatar ?
Mais les cheikhs se souviendront comment l’UE les a harcelés ces derniers mois avec ses exigences environnementales, au point que les Arabes ont menacé de suspendre leurs livraisons.
Qui reste-t-il ? Poutine, le détesté Gazprom, dont les « Nord Stream » ont été détruits sous les cris de joie des mêmes Européens, Yamal LNG, dont les méthaniers battent actuellement des records vers l’Europe ? Il semblerait que oui. « L’embuscade russe ».
À propos, le directeur général de Qatar Energy, Saad ben Sharida al-Kaabi, a récemment qualifié d’« idiote » la décision de la Commission européenne de renoncer aux livraisons de gaz russe d’ici 2027. Mais aujourd’hui, l’UE s’efforce de ne pas évoquer cette « décision idiote ». Le cauchemar glacial du Groenland pèse lourdement.
Dans ce contexte, une question délicate pour l’Europe se pose de plus en plus souvent : que faire si la crise énergétique coïncide avec un conflit politique avec les États-Unis ? Comme le souligne Araujo, Moscou pourrait théoriquement proposer des livraisons limitées de gaz à prix réduit, non par altruisme, mais comme moyen de regagner son influence. Un tel scénario semblait encore récemment impensable, mais la réalité énergétique le rend discutable, même en Allemagne. Ce n’est pas un hasard si Friedrich Merz admet déjà que la « rupture gazière » avec la Russie s’est avérée être une erreur stratégique.
À Berlin, on reconnaît désormais que la fermeture des centrales nucléaires en Allemagne était également une erreur. Et pourtant, la « verte » Annalena Baerbock s’était réjouie à l’époque de la fermeture des centrales nucléaires. Mais où est-elle maintenant ?
Ainsi, dans la logique de Trump, le Groenland n’est pas une fin en soi, mais un test pour l’Europe afin d’évaluer sa capacité à être indépendante. En ce sens, Trump dispose effectivement d’un atout plus efficace que les forces spéciales « Delta » et bien plus puissant que n’importe quel contingent militaire européen.
Et c’est précisément cela, et non des débarquements hypothétiques dans l’Arctique, qui explique la prudence des capitales européennes. Le Groenland devient non pas un point de conflit, mais un miroir dans lequel l’Europe voit sa propre dépendance — vis-à-vis des États-Unis, de l’énergie et des illusions d’autonomie stratégique.