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1991-2040, échec stratégique, Chine, déclin, Etats-Unis, Géopolitique, Géostratégie, Grande Stratégie, la fin de l'hégémonie, militarisme, Russie, Stratégie, Stratégies asymétriques
Le militarisme affiché et décomplexé de l’Hégémon met à nu son désarroi face à une lutte qu’il est en train de perdre en dépit de ses formidables capacités militaires. Et plus il s’agite violemment, plus il est pris dans la nasse de rivaux plus faibles mais dont la stratégie asymétrique porte ses fruits.
Pendant des décennies, la doctrine de sécurité des États-Unis et de leurs vassaux européens a été définie par un concept unique, redondant, persistant et écrasant : la domination totale. Le principe était simple : dépenser toujours plus, être plus avancé technologiquement et plus puissant que n’importe quel rival potentiel, jusqu’à atteindre une supériorité incontestée. Nous l’avons vu dans les campagnes de choc et de terreur, dans les films d’Hollywood, dans les campagnes hybrides visant les changements de régime de pays récalcitrants, dans la surveillance numérique globale sans limites, dans le réseau mondial de plus de 800 bases militaires à travers le globe, dans des projets de plusieurs centaines de milliards de dollars comme celui de l’avion de combat de 5ème génération F-35 ou du bombardier stratégique B-2. Le message était à la fois clair et simple : « défiez-nous directement et vous serez anéantis ».
Mais voici la vérité dérangeante pour l’alliance atlantique ou de ce qu’on peut désigner d’Empire de la guerre : ce militarisme violent et expéditionnaire n’est pas un signe de force, mais le symptôme ultime et désespéré d’un déclin systémique. C’est le dernier rugissement d’un géant qui sent le sol se dérober sous ses pieds. Et tandis que l’Occident consacre son capital et sa volonté politique déclinants au maintien d’une machine militaire fragile et largement hypertrophiée, ses rivaux jouent un autre jeu – et ils sont en train de gagner la longue guerre. C’est l’implacable logique du marathonien pauvre face à un sprinteur hyper-dopé sur une distance étendue.
Observons bien le bilan depuis 2001 et utilisons la terminologie usitée par l’hégémonie : des guerres anti-insurrectionnelles interminables (la fameuse guerre sans fin contre la terreur) sans victoire stratégique, une « reconstruction nationale » qui a abouti à des États fracturés et l’humiliation des retraits d’Afghanistan et d’Irak. Chaque aventure a épuisé les trésors publics, érodé la cohésion politique intérieure et brûlé la bonne volonté internationale. Le budget militaire américain dépasse désormais celui des dix premières nations suivantes réunies, mais il ne parvient pas à garantir une paix durable ni une victoire claire. Des dizaines de trillions de dollars US ont été littéralement jetés par les fenêtres en pure perte pour un résultat apparent quasiment nul sinon négatif.
Pourquoi ? Parce que ce modèle de militarisme est épuisant, réactif et dépendant d’un conflit perpétuel ou du concept de guerre sans fin. Il a besoin d’un « ennemi » constant pour justifier son existence, qu’il s’agisse du terrorisme, d’États voyous ou, aujourd’hui, de la compétition entre grandes puissances ou encore d’une guerre à haute intensité avec les puissances qualifiées de révisionnistes. Il est conçu pour les batailles de chars dans les plaines d’Europe et la domination des groupes aéronavals, des scénarios qui sont en train de devenir obsolètes. Il a créé un « complexe militaro-industriel-congressionnel » qui est économiquement fort parasitaire et corrompu, détournant des ressources vitales des infrastructures en ruine, de la résilience sociale et des technologies civiles de nouvelle génération. Une puissance hégémonique dont le système profondément militariste sous un léger déguisement pseudo-libéral qui privilégie les missiles aux micropuces et les porte-avions au leadership en matière d’IA a fait un choix quant à son avenir, et elle choisit le passé. Un passé qu’elle tente coûte que coûte à maintenir à coup de menaces et de chantages, de recours aux bombes et aux missiles, et depuis peu au kidnapping de Chefs d’État en exercice et à la piraterie en haute mer.
Comparez cela aux stratégies des principaux adversaires déclarés de Washington : la Chine et la Russie. Ils ont étudié le mode opératoire américain pendant 30 ans et en ont tiré la conclusion suivante : pourquoi combattre le tigre enragé et extrêmement dangereux dans son propre repaire ? Les deux puissances ont plutôt perfectionné des approches stratégiques asymétriques conçues pour affaiblir la volonté et les capacités de l’adversaire de l’intérieur, en évitant tout affrontement militaire direct jusqu’à ce que la victoire soit pratiquement assurée.
L’approche stratégique chinoise
L’approche stratégique chinoise à l’égard du Berserk stratégique US est infiniment fascinante à analyser et elle l’est d’autant plus qu’elle semble pas spectaculaire. Elle n’en est pas d’une redoutable efficacité silencieuse. Cette approche est finalement celle d’une guerre de destruction des systèmes avec une domination économique totale de la Chine.
La Chine ne se contente pas de construire une marine de guerre, elle construit tout un système. Il s’agit d’un réseau de missiles balistiques anti-navires (comme le DF-21D « tueur de porte-avions »), de capacités cybernétiques, de systèmes de déni d’accès à l’espace et d’un réseau mondial d’influence économique (l’initiative « Belt and Road »). Son objectif n’est pas d’égaler les États-Unis en termes de porte-avions, mais de rendre les groupes aéronavals américains inutiles, voire trop risqués à déployer, dans les mers proches de la Chine. Parallèlement, ils mènent une campagne constante et de faible intensité dans les domaines cognitif et économique : acquisition de technologies clés, définition de normes mondiales (5G, véhicules électriques) et se rendant indispensables aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Ils conquièrent des marchés, pas des territoires. Leur « militarisme » est modéré, patient, silencieux, calme et subordonné à des objectifs économiques et technologiques à long terme. C’est les caracteristiques de l’eau qui ruisselle dans les échancrures rocheuses. Les Chinois jouent aux échecs sur un échiquier oblique que l’Occident ne voit même pas entièrement.
L’approche stratégique russe
Avec des moyens bien moindres que celle de la Chine et une autre philosophie de la guerre, plus expéditive et un peu téméraire, avec des faiblesses intrinsèques, lesquelles se révèlent également comme des points forts selon les aléas stratégiques, la Russie ne cesse d’étonner. L’approche russe est désormais clairement identifiée comme non linéaire et hybride.
La fédération de Russie, dont l’économie est plus petite que celle de l’Italie, a efficacement freiné l’expansion de l’OTAN et remodelé l’ordre sécuritaire européen. Comment? En utilisant comme armes tout ce qui n’est pas une guerre ouverte : les flux énergétiques, la désinformation, les cyberattaques contre les infrastructures critiques, les sociétés militaires privées (groupe Wagner), les flottes fantômes et l’encouragement de la dissidence politique interne à l’étranger et surtout aux États-Unis. Elle a déployé des « petits hommes verts » et mené des cyberattaques éclair en Crimée, créant ainsi un fait accompli qui a placé l’Occident devant un choix brutal : déclencher la Troisième Guerre mondiale ou accepter la nouvelle réalité. Les armées conventionnelles massives de l’Occident ont été – et sont toujours – paralysées par de telles tactiques. La Russie ne dépense qu’une petite fraction du budget défense américain pour provoquer des perturbations géopolitiques disproportionnées, exposant ainsi la fragilité et la rigidité de la pensée de l’article 5 de l’OTAN. Dans le conflit en Ukraine, tout le monde croyait que la Russie ne réussirait jamais à tenir le coup sur le plan économique et qu’elle allait s’effondrer comme le fut la Russie tsariste lors de la Première guerre mondiale. À la surprise générale, la Russie a réussi à amortir le choc d’une guerre avec l’Empire dominant utilisant une ancienne république soviétique et pas n’importe laquelle-la plus industrialisée et la mieux armée (l’Ukraine était une puissance nucléaire et spatiale au lendemain de la chute de l’ex-URSS). Idem pour le choc technologique. La Russie a également réussi à s’adapter à toutes les armes et techbologies secrètes déployées par l’Empire pour annihiler son avantage militaire, démographique ou technique. Plus que tout, la Russie a réussi à gérer un conflit de haute intensité à sa frontière durant une période allant depasser la durée de la Première guerre mondiale.
La victoire stratégique de Beijing et Moscou ne nécessite pas qu’ils envahissent la baie de San Francisco, parachutent des troupes aéroportées sur Colorado Springs ou marchent sur Paris comme l’avait la Wehrmacht en 1940. Cette victoire sera acquise lorsque l’hégémonie du dollars US s’érodera, remise en cause par des Accords monétaires bilatéraux et des alternatives numériques. En parallèle, les États-Unis seront stratégiquement débordés, contraints de choisir entre défendre Taïwan, les pays Baltes ou Israël avec des moyens et des ressources déjà limitées. À cela s’ajoute la perte de l’opinion publique, en particulier après le recours par Washington à des procédés expéditifs sans aucun déguisement cosmétique en termes de justification. L’opinion publique mondiale, en particulier dans les pays du Sud, considère les États-Unis comme une force de déstabilisation et de propagation du chaos dans le monde tandis que le tandem Chine/Russie est de plus en plus perçu comme une sorte d’alternative moins hypocrite et moins dangereux. Enfin les stratégies chinoise et russe sont renforcées par les divisions internes de l’Empire, alimentées par les difficultés économiques liées au maintien d’une gigantesque machine de guerre et le financement de la guerre sans fin contre le reste du monde ou de l’ennemi érigé comme tel au hasard des aléas.
Nous assistons à tout cela en temps réel. La réponse de l’Occident à chaque crise consiste à sanctionner, armer et menacer d’utiliser la force, autant d’outils issus de sa panoplie de plus en plus réduite. Pendant ce temps, la Chine s’intègre davantage dans l’économie mondiale, et la Russie survit et s’adapte, prouvant ainsi que l’isolement économique n’est pas fatal. Ce n’est point un hasard si la Russie s’est rapprochée d’une Corée du Nord ayant survécu longtemps en autarcie par la faute d’un long blocus et d’un train interminable de sanctions internationales.
Le monde change
Le XXIe siècle ne sera pas remporté par celui qui disposera du plus grand nombre d’avions de combat furtifs ou de porte-avions. Il sera remporté par celui qui maîtrisera les champs de bataille interconnectés que sont l’économie, l’information, la diplomatie et la technologie, tout en conservant une armée redoutable, mais ciblée, comme bouclier. Les États-Unis et l’Europe sont encore optimisés pour mener la guerre de 1991 avec sa panoplie complète jusqu’à la guerre informationnelle outrancière. La Chine et la Russie mènent aujourd’hui la guerre de 2040-2045 et adoptent d’autres stratégies alternatives et asymétriques dont la conclusion est d’achever une victoire sans heurt frontal.
Dans ce sens, leur approche asymétrique est une forme de jiu-jitsu stratégique, qui utilise le poids, la prévisibilité et les contradictions internes de l’Occident contre lui-même. Plus le géant rugit fort, plus il révèle sa peur, son épuisement et son incapacité à s’adapter. Le jeu à long terme est en cours, et les acteurs qui font preuve de patience, de subtilité et d’une volonté d’agir dans l’ombre sont en train de construire discrètement le prochain ordre mondial. Tout cela est d’une logique imparable et le produit d’une mûre réflexion alimenté par une observation patiente d’un Titan sur armé qui se débat et agite ses armes dans toutes les directions et dont il faudra éviter les coups directs tout en cherchant à lui faire dérober le sol sous pieds. Nous sommes les témoins privilégiés d’une période transitoire comme celle des années 1920 avant un autre grand chamboulement surprenant qui coïncidera avec le centenaire de la Seconde guerre mondiale.