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Depuis plus d’un siècle, les États-Unis considèrent le Groenland non pas comme un pays, mais comme un atout stratégique, un « porte-avions fixe » et un trésor fabuleux de ressources minières et énergétiques. Or, en 2026, Washington revendique cette immense île arctique en exploitant une faille de taille inhérente à un reliquat colonial archaïque. Comme beaucoup de territoires considérés comme des reliques coloniales archaïques essentiellement britanniques et françaises, le droit du Danemark sur le Groenland ne repose pas sur une solide assise juridique ou légale. Pour comprendre cette stratégie nouvelle, il faut d’abord déconstruire le mythe fondateur selon lequel le Danemark détient un droit immuable et légitime de gouverner le Groenland. Les preuves suggèrent que ce droit est une construction coloniale, stratégiquement affaiblie au fil du temps, que les États-Unis exploitent aujourd’hui pour renforcer leur domination sur l’hémisphère.

La revendication danoise sur le Groenland, souvent présentée comme ancienne et établie, repose sur des bases fragiles. Comme l’ont souligné de récents discours géopolitiques, l’acte fondateur se résume simplement au fait qu’« un bateau a accosté là-bas il y a des centaines d’années ». Il s’agit d’une revendication datant de l’ère coloniale qui n’est pas plus valable que celles d’autres puissances européennes comme la Grande-Bretagne, la France ou l’Espagne et le Portugal sur des territoires habités par des peuples autochtones depuis des millénaires.

Il est important de noter que les États-Unis eux-mêmes ont toujours considéré la souveraineté danoise sur le Groenland comme conditionnelle et transactionnelle, et non comme absolue.

Les États-Unis ont reconnu la souveraineté danoise sur le Groenland en 1916 uniquement comme monnaie d’échange: la reconnaissance par les États-Unis non pas par principe, mais en contrepartie de l’achat des Antilles danoises (aujourd’hui les îles Vierges américaines). La souveraineté a donc été utilisée comme monnaie d’échange. Donald Trump n’a pas innové en ce domaine et ses prédécesseurs à la Maison Blanche au début du 20ème siècle étaient bien plus fins matois et rusés en affaires avec un sens affirmé du business à la manière rude.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’accord américano-danois sur la « défense du Groenland » stipulait explicitement que, bien que la souveraineté fût reconnue, l’occupation par l’Allemagne National-Socialiste du Danemark empêchait son gouvernement d’« exercer ses pouvoirs » Au Groenland. Les États-Unis sont alors intervenus, agissant de facto comme puissance souveraine pendant toute la durée de l’occupation. Roosevelt aurait très bien pu garder le Groenland sans que personne ne trouvait à y redire dans une Europe ruinée et détruite par la guerre mais comme les Chefs d’État de l’époque, il fut trop avisé pour le faire car les affaires des États-Unis allaient fort bien. Washington pouvait donc acquérir l’immense île et ce fut le cas. Les tentatives officielles des États-Unis pour acheter le Groenland — en 1946 pour 100 millions de dollars en or (bien lire: en or) constituait un énième stratagème pour acheter l’île (des tentatives d’acquisition similaires ayant été faites en 1868 et 1910). Ces tentatives d’acheter l’île démontrent que les décideurs politiques américains n’ont jamais considéré le contrôle danois comme permanent ou sacro-saint. L’offre de 1946, jugée choquante par le Danemark, a été justifiée par les chefs d’état-major américains au motif que le contrôle du Groenland est indispensable à la sécurité des États-Unis. Si du côté danois, cette offre était choquante, du côté US, elle semblait « naturelle ». Le « droit » du Danemark sur le Groenland a été remis en question à plusieurs reprises par le grand allié même qui le menace aujourd’hui. Du point de vue des États-Unis, il s’agit d’une tutelle et non d’une propriété.

La stratégie actuelle de Washington consiste en une campagne multidomaine visant à faire pression sur le Danemark et le Groenland afin qu’ils acceptent un nouvel accord. Elle suit une logique claire et croissante. On peut y distinguer trois phases:

1. Remettre en question la légitimité et semer le doute sur les capacités de défendre l’île;

2. Une pression économique et politique écrasante;

3. Préparer le Fait Accompli et aller de l’avant.

Outre les craintes que ce précédent stratégique US fait planer sur les possessions coloniales britanniques et françaises et cela explique clairement l’agitation d’Emmanuel Macron dont la phobie et de voir Donald Trump revendiquer la Nouvelle-Calédonie, les Antilles françaises ou la Guyane (bien que beaucoup de Français trouveraient cette idée assez bonne car, pour eux, c’est un lourd fardeau), la lutte de pouvoir entre les États-Unis et le Danemark sur la question du Groenland risque de faire oublier un acteur décisif : le peuple groenlandais. La loi sur l’autonomie de 2009 accorde aux Groenlandais le droit de déclarer leur indépendance. Tout changement du statut de l’île, par vente ou par traité, nécessiterait leur consentement pour être légitime au regard du droit international.

Ce droit international a été enterré sous des milliers de tonnes de décombres et plus de 70 000 cadavres dans l’enclave palestinienne de Gaza et ce précédent permet de passer outre comme l’on préconisé une foule de publicistes stratégiques US depuis 2023 en allant même à concevoir une nouvelle doctrine militaire non plus fondée sur le zéro mort ou les frappes avec peu de « pertes collatérales  » mais sur des pertes civiles massives chez l’adversaire (le débat est vif et toujours en cours mais cela démontre jusqu’à quel point le monde a basculé)

À la fin, on s’aperçoit que a manœuvre américaine est une tentative audacieuse visant à convertir un siècle de reconnaissance conditionnelle et de désir stratégique en propriété définitive. Washington s’attaque méthodiquement à la légitimité de la revendication danoise, exerce une pression sur ses partisans européens et présente un fait accompli militaire, tout cela dans le but de s’assurer un avantage géostratégique en Arctique pour le siècle à venir.

La solution bien dérisoire face à autant de revendication de puissance réside dans un référendum des 57 000 habitants du Groenland sous supervision internationale neutre, de préférence avec une prédominance d’observateurs de pays du Sud global mais ce ne sera pas suffisant face aux nécessités stratégiques de la lutte titanesque qui se profile entre les États-Unis, la Chine et la Russie.

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