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Sarra Grira, Journaliste, rédactrice en chef d’Orient XXI.

Bahman Mohasses (Iran), Sans titre, 1987

Le 13 janvier 2026, Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères français, convoque l’ambassadeur de l’Iran en France et dénonce « une répression intolérable » du régime de Téhéran contre les manifestant·e·s. La veille, Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, annonce dans un mail à ses collègues avoir pris la décision d’interdire à tous les diplomates, membres du personnel des missions diplomatiques, fonctionnaires et représentants de la République islamique d’Iran l’accès à tous les locaux de l’institution.

Cela rassurera-t-il celles et ceux qui croyaient qu’il n’y avait plus âme qui vive dans les couloirs du Quai d’Orsay ou de la Commission européenne ? On reconnaîtra au moins cette vertu à la République islamique : sa capacité à faire sauter, chez les Européens, des verrous qui semblaient jusque-là bien cadenassés. Soudain, toutes les sanctions, hier si compliquées à mettre en place pour arrêter le génocide toujours en cours à Gaza, deviennent à portée de main. Ajoutez à cela les menaces étatsuniennes et les manipulations d’Israël qui peine à cacher son enthousiasme pour une intervention militaire, et voilà la famille occidentale à nouveau réunie. Au micro de France Inter, quand Florence Paracuellos demande à Raphaël Glucksman : « Que peut l’Europe, au-delà des mots ? Au-delà des condamnations ? Est-ce qu’on peut faire autre chose que d’être spectateur ? », l’eurodéputé répond, indigné : « Nous ne sommes pas des commentateurs de l’Histoire. » Visiblement, cela dépend de quelle Histoire.

Car les médias mainstream nous surprennent également par leur désir de maintenir l’actualité iranienne en Une, alors que les souffrances d’autres populations de la région pourtant visées par des guerres occidentales avaient si peu de place parmi les grands titres. Internet a été coupé par le régime sur tout le territoire iranien depuis le jeudi 8 janvier, ne parlons même pas d’envoyer des journalistes sur place. Mais dans ces mêmes journaux, sur ces mêmes antennes où l’on a mis trois mois à accorder une place aux massacres des Palestiniens après le 7 octobre 2023, alors qu’il suffisait de se connecter sur n’importe quel réseau social pour recueillir vidéos et témoignages, dans ces mêmes médias où le narratif israélien a souvent été dominant, les « urgents » se succèdent et les analyses font florès. Les chroniqueurs se bousculent pour annoncer la chute prochaine du régime, au risque d’être démentis comme ils l’ont été au cours des précédentes crises.

Une population prise en étau

Faut-il se réjouir que le soulèvement iranien ne soit pas ignoré en Occident comme continue de l’être la situation en Palestine, les bombardements quotidiens d’Israël au Liban ou encore le grignotage du territoire syrien, toujours par Tel-Aviv ? Oui et non.

Un des malheurs de la population iranienne est que sa révolte arrive après Gaza. Or, déjà connue, désormais dénudée, l’hypocrisie occidentale ose encore se déployer, impudique, au vu et au su de tous. On aurait préféré une honnêteté crue, comme celle de Donald Trump orchestrant un coup d’État au Venezuela et déclarant tout de go : je viens pour le pétrole. En lieu et place, les Européens font des circonvolutions, raclent jusqu’au fond les pots du vernis moral et osent encore remettre le costume des droits humains, plus que jamais trop large pour eux.

En face, le « reste du monde » les observe mi-colérique, mi-cynique. L’indignité des uns appelant la réaction des autres, c’est une grille géopolitique faisant fi des aspirations légitimes des peuples qui semble s’imposer. Comme si les sociétés n’étaient que des variables d’ajustement. Or, trois réalités coexistent en Iran : une menace impérialiste américaine et les rêves d’hégémonie régionale d’Israël ; un régime corrompu et oligarchique qui semble faire un chantage au chaos, déjà expérimenté ailleurs, et qui ne fait que retarder l’échéance ; et au milieu, une population prise en étau, dont une partie importante, mais difficile à évaluer, rejette viscéralement ses gouvernants. C’est au milieu de ces trois réalités qu’il faut tracer un chemin.

Oui, une partie — difficilement quantifiable — de la population iranienne est perméable à la propagande des chaînes satellitaires appartenant à la diaspora monarchiste qui capitalisent sur l’amnésie politique de ce qu’ont été les terribles années des Pahlavi et de la Savak1. Oui, la perspective d’un chaos iranien ne peut être réjouissante que pour Tel-Aviv. Mais le passé récent de la région nous a suffisamment enseigné qu’on ne construit l’avenir ni sur l’intervention militaire étrangère ni sans la participation des peuples. Si personne, en 2003, ne doutait de la nature du régime de Saddam Hussein, mise en avant pour justifier l’invasion des États-Unis et de son fidèle allié britannique, il n’en demeure pas moins que l’opération américaine était aussi illégale qu’injuste — sans que les responsables n’en payent le prix devant une instance internationale. Plus de 20 ans plus tard, l’Irak est un État failli et la plus grande partie de sa population est la dernière à profiter des richesses du pays. Entendons la révolte des manifestant·e·s iranien·ne·s, mais ne souhaitons pas à l’Iran un destin similaire à celui de son voisin.

Orient XXI