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Par Karam Nama

L’invitation lancée par Donald Trump à Benjamin Netanyahu pour rejoindre le “Conseil de paix” proposé pour Gaza ne change en rien les calculs du Premier ministre israélien. Habitué à ignorer les résolutions internationales, Netanyahu ne considère les accords multilatéraux que comme des bouts de papier qu’il peut ignorer ou déchirer sans conséquence, quel que soit le nombre d’États signataires.
L’ironie est flagrante : cette invitation est arrivée quelques mois seulement après que la Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Netanyahu en novembre 2024, l’accusant de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité à Gaza. Pourtant, Washington l’a présenté sans hésitation comme un partenaire de “paix”.
Même l’annonce de Steve Witkoff selon laquelle “20 ou 25 dirigeants internationaux” ont accepté de rejoindre le conseil ne change pas grand-chose à la donne. Les chiffres ne font ni peur ni n’influencent Netanyahu. Il sait que le véritable pouvoir ne repose pas sur le nombre de diplomates, mais sur le contrôle du terrain.
Le “Conseil international pour la paix” proposé n’est pas un mécanisme technocratique destiné à l’administration d’après-guerre. C’est une tentative de redéfinir qui sera en droit de décider de l’avenir de Gaza. Étonnamment, la charte du conseil ne mentionne jamais Gaza, suggérant que l’enclave n’est qu’un projet pilote pour une nouvelle structure politique — un cadre parallèle aux Nations unies, dirigé par Washington et conçu pour projeter l’influence américaine au-delà des institutions traditionnelles.
Le conseil traduit également une évolution plus fondamentale dans la gestion des conflits : la privatisation du processus décisionnel international. Plutôt que d’être traitée par le Conseil de sécurité, la question de Gaza est désormais gérée par des alliances ad hoc, des allégeances politiques et des intérêts transactionnels. Si ce modèle s’avère efficace, il pourrait créer un précédent pour d’autres conflits, remplaçant la légitimité internationale par la légitimité du pouvoir et le droit international par des accords politiques. Gaza est ainsi passée d’une plaie ouverte à un “dossier” sur lequel les puissances mondiales rivalisent, comme si une catastrophe humanitaire pouvait être gérée par un comité de ce genre. Par ailleurs, Gaza devient-elle véritablement un domaine américain, ou Trump se contente-t-il de construire une vitrine internationale pour une domination qu’il ne peut exercer seul ?
On oublie souvent que le Conseil de paix émerge à un moment où la légitimité des institutions internationales vole en éclats. Les Nations unies, autrefois lieu privilégié pour toute discussion sur Gaza, sont désormais incapables de faire respecter leurs résolutions ou même de maintenir la portée symbolique du droit international. Ce vide permet à Washington de proposer un cadre alternatif tout en permettant à Netanyahu de le rejeter. Le Conseil voit le jour dans un contexte mondial fragilisé : il ne dispose ni d’ancrage, ni d’autorité morale, ni d’outils pour faire respecter ses décisions. Le paradoxe est évident : les États-Unis veulent combler ce vide, mais Israël en tire plus d’avantages qu’il ne le craint.
La question est de savoir si nous assistons à la reconstruction du système mondial, ou à son démantèlement progressif.
Les États-Unis veulent jouer un rôle central dans l’élaboration du scénario d’après-guerre. Sous Trump, le Conseil de paix est moins une plateforme multilatérale qu’une tentative de réécrire les règles du jeu — un cadre alternatif qui débute avec Gaza et pourrait s’étendre à d’autres situations de crise. Cependant, cette américanisation se heurte à une réalité simple : Israël conserve le contrôle opérationnel, et son droit de veto s’applique avant même que le Conseil ne se réunisse.
Israël a rapidement rejeté la composition du Conseil, non pas pour le concept en tant que tel, mais parce qu’il inclut des pays qu’il considère comme “indésirables”, comme la Turquie et le Qatar. Comme si Washington essayait de faire entrer les rivaux de Tel-Aviv par la petite porte.
C’est là qu’apparaît la vraie tension entre Trump et Netanyahu. Leur alignement idéologique ne les empêche pas d’être en désaccord sur qui doit définir la “paix” à Gaza. Trump dispose d’un levier sous forme de financement, de soutien politique et de capacité à influer sur le débat international. Cependant, Netanyahu dispose d’une arme plus puissante : la capacité à faire obstruction à toute initiative sur le terrain et à rendre tout cadre international inopérant.
C’est une négociation entre deux hommes qui reconnaissent avoir besoin l’un de l’autre, mais sont en désaccord sur les contours du pouvoir. En incluant la Turquie et le Qatar, Washington envoie un double message : il veut répartir les rôles, mais pas le leadership. Israël y voit une tentative d’internationaliser la question d’une manière qui restreint sa liberté d’action.
Trois scénarios émergent :
- Une américanisation conditionnelle du dossier permettant à Israël de garder le contrôle.
- Un conflit modéré entre Washington et Tel-Aviv se terminant par un compromis permettant de sauver la face.
- L’échec du conseil et un retour à des approches divergentes et concurrentes.
Mais le cœur du problème va au-delà de ces scénarios. Gaza peut-elle être devenir en projet international sans admettre que sa tragédie est politique avant d’être humanitaire ? Et un conseil, quel que soit son nom, peut-il imposer la paix sans justice ?
Aujourd’hui, Gaza n’est plus un simple dossier américain ou israélien. C’est un test moral pour le monde, et un test politique pour tous ceux qui croient que les cartes peuvent être redessinées alors que la blessure reste ouverte.