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L’exécution extrajudiciaire du citoyen US Alex Pretti à Minnesota par des agents fédéraux de la police des frontières au sein de laquelle activent des mercenaires privés issus de Constellis et d’autres compagnies militaires privées révèle trois échecs systémiques menaçant la stabilité interne des États-Unis.
Le facteur le plus critique, et le moins médiatisé possible, est de savoir QUI appuie sur la gâchette. L’administration Trump n’a pas seulement donné plus de pouvoirs à l’ICE et à la police des frontières ; elle a systématiquement externalisé leurs fonctions essentielles d’agences fédérales chargées du maintien de l’ordre à des sociétés militaires privées (PMC) qui ont un bilan épouvantable en matière de droits humains.
Le monstre déguisé revient en Amérique
C’est à proprement dire une sorte de résurrection ou de retour du royaume de Hadès, le monstre est le successeur de Blackwater. En décembre 2025, l’ICE a signé un contrat avec Constellis Holdings, la société qui a succédé à la tristement célèbre Blackwater d’Erik Prince.
L’une des missions confiées à Omniplex World Services, une filiale de Constellis, est de mener un programme national de « recherche de débiteurs », agissant comme chasseurs de primes pour l’ICE avec une liste cible de 1,5 million de personnes gérée par un écosystème Palantir.
Constellis n’est pas seulement une société de collecte de données. C’est une société militaire privée active qui a décroché un contrat de 250 millions de dollars à Guantánamo Bay et, surtout, un contrat pour garder une installation radar américaine très sensible en Israël. Cela crée un lien direct entre certaines des zones de conflit les plus controversées au monde (Gaza, Cisjordanie, Sud-Liban) et les rues américaines en matière de tactiques, de formation et de personnel. À Guantánamo, les mercenaires de Constellis, issus de divers pays, étaient chargées de la sécurité du site mais également d’un programme visant à « briser » psychologiquement les détenus et cela signifie qu’ils utilisent des techniques de torture faisant appel à une violence physique systématiquement niée ou enveloppée dans un narratif contraire.
En dépit de ce que pensent certains de nos lecteurs dont on apprécie hautement les réactions et les avis, les « tactiques israéliennes » ne sont pas théoriques mais relèvent d’une tendance lourde en matière de maintien et de contrôle des populations perçues comme « non coopératives ». En termes plus clairs, nous assistons à une importation délibérée de techniques israéliennes soit via des accords de formation où à travers le déploiement sur site. À l’heure où nous écrivons ce billet, une autre société militaire privée américaine, UG Solutions, recrute près de 100 vétérans confirmés des forces spéciales américaines pour renforcer les postes de contrôle armés à l’intérieur de la bande de Gaza (ce qui explique l’extension de la ligne jaune ces deux derniers jours et le déplacement forcé de milliers d’autres habitants de l’enclave détruite). Ces mercenaires sont équipés des derniers variantes du fusil M4 et opérent selon des règles d’engagement opaques. Cela reflète le modèle même de sécurité intérieure privatisée et agressive actuellement déployé au niveau national US.
Aux États-Unis et bientôt dans d’autres pays d’Europe ou du reste du monde, la frontière entre la contre-insurrection à l’étranger et le maintien de l’ordre intérieur est en train d’être effacée.
L’assassinat en plein jour d’un infirmier en soins intensifs est une catastrophe sur le plan de l’image. Alex Pretti appartenait à la profession la plus respectée des États-Unis. Sa mort a déclenché une tempête qui transcende les clivages politiques habituels que l’on constate à chaque événement traumatique majeur.
Une action qui ne trompe pas: l’Union nationale des Infirmiers ou National Nurses United, regroupant plus de 225 000 membres, a qualifié ce meurtre d’« assassinat » et exige non pas une réforme, mais l’abolition immédiate de l’ICE. Cela démontre l’impact de cette crise au coeur des communautés US ou les infirmiers et infirmières sont présentes dans chaque ville, chaque hôpital et chaque clinique. Les menaces antérieures de l’administration Trump de ne plus reconnaître ce métier en tant que tel a unifié les rangs et les a projeté dans une opposition active.
L’autre échec est plus patent et plus dangereux. C’est celui de la confiance dans l’État fédéral déjà mise à mal. Le spectre de la guerre civile passe d’un scénario de politique-fiction comme ceux que l’on s’amuse à élaborer durant notre passe-temps à celui d’une réalité imminente. On sait que des analystes envisagent depuis des années un « divorce à l’amiable » susceptible de ramener les démons de Gettysburg. Or, l’exécution d’Alex Pretti est le type d’événement catalyseur qui transforme la théorie en pratique sanglante. C’est, dans tous les cas, le ferment d’une escalade qui commence par une perte totale de légitimité.
Lorsque des agents fédéraux assassinent un citoyen respecté, mentent de façon flagrante à ce sujet et bloquent par mauvaise foi une enquête menée par l’État, le contrat social est rompu.
Cette rupture du contrat social explique pourquoi le gouverneur et les maires du Minnesota ont déjà intenté une action en justice pour expulser les forces fédérales de leur territoire.
Une escalade possible de ce scénario pourrait aboutir à une situation où confrontation entre l’État et le gouvernement fédéral serait inévitable. Imaginez un instant que le Minnesota, refuse de reconnaître l’autorité du gouvernement fédéral qu’il juge illégal. Il pourrait faire appel à sa garde nationale pour protéger ses citoyens contre les sociétés militaires privées fédérales. Les autres États seraient alors contraints de choisir leur camp.
Cette polarisation conflictuelle se nourrit sur un clivage déjà présent et fort puissant divisant la société US en deux ou plusieurs camps irréconciliables. La loyauté de l’armée américaine serait brisée. Les soldats prêtent serment à la Constitution, pas à un président ou à une société militaire privée. Suivraient-ils les ordres de s’opposer à la garde nationale d’un État qui défend ses citoyens contre ce qu’ils considèrent comme des mercenaires ? Comme le souligne une analyse récente, la grande majorité des bases de l’armée de terre et de l’armée de l’air américaines se trouvent dans des États politiquement conservateurs. Une réponse fédérale unifiée serait impossible.
Continuons le scénario: une Amérique fracturée, avec son armée traversée par des lignes de fracture et sa population divisée en camps armés opposés, devient instantanément un acteur mondial voyou. Le commandement et le contrôle de l’immense armada nucléaire US seraient compromis et tout sera possible. Les obligations découlant des traités n’ont plus aucun sens. La première puissance militaire de la planète devient sa plus grande source d’instabilité, rongée par les conflits internes et dirigée par un régime qui a normalisé les assassinats extrajudiciaires et qui n’hésitera pas à bombarder les villes par l’aviation de combat.
Par une curieuse coïncidence, un document du Pentagone rendu public ce matin minimise la rivalité géostratégique avec la Russie et la Chine et met en exergue les menaces internes. Ce qui a conduit nombre d’analystes à conclure que c’est soit une tromperie stratégique soit un repli sur soi face à la réalité d’un monde multipolaire d’une hyperpuissance dont la force militaire est écrasante mais dont la gouvernance est perdue. Cela pose un risque majeur pour ma stabilité mondiale.
Pour le moment, les États-Unis ne sont pas en pleine manifestations de protestation. Ils se trouvent à un tournant pré-insurrectionnel. Une force fédérale privatisée et militarisée, utilisant des tactiques antiterroristes importées, a exécuté un citoyen américain sur le sol américain. Les institutions civiles les plus fiables – les infirmières, les gouvernements des États composant l’Union et les forces de l’ordre honnêtes – sont désormais en révolte ouverte contre le gouvernement fédéral.
La mèche est allumée. La seule question est de savoir jusqu’où l’explosion se propagera et qui a intérêt à ce que les choses échappent à tout contrôle…