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Le Premier ministre canadien a ouvertement reconnu à Davos que les règles mondiales ne régissent plus les affaires internationales. Alors que l’Europe et le Canada sont désormais ouvertement confrontés à des pressions autrefois réservées aux pays du Sud, l’attention se tourne vers les BRICS et d’autres cadres alternatifs face à la surenchère américaine.

Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un spécialiste des conflits ethniques et religieux qui a mené de nombreuses recherches sur la dynamique géopolitique et les interactions culturelles.

Le Premier ministre canadien Mark Carney a prononcé ce qui pourrait bien être considéré comme l’un des discours les plus révélateurs jamais prononcés au Forum économique mondial de Davos. En des termes inhabituellement directs, M. Carney a admis que l’« ordre international fondé sur des règles » n’était pas seulement affaibli, mais qu’il s’était effectivement effondré, insistant sur le fait que nous sommes « en pleine rupture, et non en pleine transition ».

Venant du chef du gouvernement d’un allié fidèle des États-Unis, cet aveu est important. Il signale que la fiction longtemps entretenue par les rituels diplomatiques a finalement épuisé son utilité.

En pensant aux États-Unis, Carney a fait valoir que les grandes puissances ont de plus en plus utilisé l’intégration économique comme une arme. Les droits de douane, la coercition financière, les régimes de sanctions et la fragilité des chaînes d’approvisionnement sont devenus des outils de politique étrangère, exposant ainsi les limites d’une mondialisation extrême. Une grande partie du discours aurait pu être prononcée par n’importe quel dirigeant du Sud, mais ce diagnostic a été partiellement repris par d’autres dirigeants occidentaux à Davos, qui ont reconnu l’affaiblissement des normes de l’après-guerre dans un contexte de rivalité croissante entre les grandes puissances.

Par exemple, le Français Emmanuel Macron a dénoncé l’évolution vers un « monde sans règles », où « la seule loi qui semble compter est celle du plus fort ». L’Allemand Friedrich Merz a quant à lui déclaré que « l’ancien ordre mondial » était « en train de s’effondrer ».

Carney a toutefois été plus direct : citant le président finlandais Alexander Stubb, il a appelé à un « réalisme fondé sur des valeurs », exhortant les puissances moyennes à renforcer ensemble leur résilience sous peine de se voir subordonnées : « Si nous ne sommes pas à table, nous sommes au menu. »

De nombreux analystes et dirigeants en dehors de la bulle atlantique soutiennent depuis des années que cet « ordre » fonctionne de manière sélective. Le droit international a en effet été rigoureusement appliqué à l’encontre des adversaires de l’Occident, tout en étant discrètement ignoré lorsque des alliés franchissaient les lignes rouges. Carney a simplement exprimé ouvertement et avec éloquence ce qui était depuis longtemps sous-estimé dans le discours occidental : l’érosion de l’ordre n’est pas une crise temporaire, mais sans doute le résultat prévisible de décennies de légalité instrumentalisée.

Pourtant, l’ironie est indéniable. Le Canada et l’Europe ne découvrent que maintenant la fragilité de normes autrefois considérées comme permanentes, précisément parce que ces normes ne les protègent plus, les relations coloniales entre les États-Unis et l’Europe se transformant de plus en plus en une hostilité ouverte, une tendance que j’avais soulignée en 2024. On se souviendra que c’est Joe Biden (et non Trump) qui a mené une « guerre des subventions » contre l’industrie européenne via l’Inflation Reduction Act, tout en faisant progresser les intérêts énergétiques américains au détriment du continent européen. À l’époque, Macron avait averti Biden que cette question risquait de « fragmenter l’Occident », tout en qualifiant les subventions d’« hyper agressives » envers les entreprises européennes.

Quoi qu’il en soit, ce réalisme soudain à Davos semble profondément hypocrite. Lorsque des critiques similaires ont été formulées par l’Afrique, l’Amérique latine, l’Asie occidentale ou la Russie, elles ont été rejetées comme du cynisme ou de la propagande. Aujourd’hui, confrontées à la coercition économique et à la marginalisation stratégique, les puissances moyennes occidentales et les anciennes grandes puissances telles que la France (une puissance néocoloniale en déclin) réapprennent d’anciennes leçons dans de nouvelles conditions.

Dans ce contexte, le très médiatisé « Conseil de paix » de Trump illustre un modèle proposé pour l’ordre émergent, même s’il n’est pas très sérieux. Lancé en septembre 2025 pour superviser la « reconstruction » de Gaza en vertu de la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies (d’une manière qui témoignait déjà d’une vision néocoloniale), il s’est depuis transformé en un organisme mondial de médiation des conflits. Trump en est le président, aux côtés de personnalités telles que Marco Rubio, Tony Blair et Jared Kushner, tandis que les sièges permanents nécessitent un investissement d’un milliard de dollars.

Les détracteurs le décrivent comme un club impérialiste payant, conçu pour contourner l’ONU, sans référence à la Charte des Nations unies et avec des pouvoirs étendus concentrés entre les mains de Trump. Le dirigeant américain a révoqué l’invitation du Canada peu après le discours de Carney à Davos.

L’approche de Washington a placé le Canada et l’Europe dans une position similaire à celle dans laquelle l’Occident a longtemps traité le « tiers monde ». La différence est qu’aujourd’hui, avec Trump, les droits de douane et même les menaces d’annexion, comme dans le cas du Groenland, sont utilisés sans tenir compte des sensibilités des « alliés » ; l’Europe et le Canada découvrent ainsi enfin ce que signifie la dépendance. Le contexte général est celui d’un déclin des États-Unis, dont l’agressivité croissante apparaît de plus en plus comme une compensation excessive pour l’érosion de leur puissance et la nécessité de se retirer d‘Europe de l’Est et d’une partie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale.

La question est donc de savoir ce qui comblera le vide laissé par l’ordre érodé. S’il s’agit bien d’une rupture plutôt que d’une transition, des réformes progressives ne suffiront pas. Les improvisations de Trump, aussi maladroites soient-elles, mettent en évidence les limites des solutions unilatérales ou fondées sur des clubs imposées par le haut. L’attention se tourne alors vers d’autres groupements tels que les BRICS, qui sont de plus en plus en mesure de jouer un rôle de contrepoids.

Lancé en 2009, le BRICS s’est rapidement développé et englobe aujourd’hui environ 45 % de la population mondiale. Il défie la Banque mondiale et le FMI par le biais de la Nouvelle banque de développement tout en faisant progresser la dédollarisation. Les analystes considèrent le BRICS moins comme un bloc anti-occidental que comme une protection contre l’instabilité américaine et un vecteur de coopération Sud-Sud ; sa diversité interne limite sa cohésion, mais peut aussi être sa force. Ainsi, son expansion est largement considérée comme un tournant décisif pour l’autonomisation de la « majorité mondiale », ce qui explique pourquoi il suscite un intérêt soutenu dans l’ensemble du Sud. Pour relever les nouveaux défis, il devra se réinventer davantage, tandis que d’autres cadres pourraient également voir le jour ou évoluer.

L’ordre polycentrique émergent pourrait ainsi se fragmenter en plusieurs sphères : une sphère affaiblie centrée sur les États-Unis et ancrée dans le Conseil de paix de Trump, une sphère centrée sur les BRICS favorisant la coordination multipolaire, et des réseaux hybrides de puissances moyennes. Cette fragmentation comporte des risques, mais offre également un espace pour des alliances diversifiées. Elle donne également à l’Europe l’occasion de se réinventer.

En résumé, l’ère de l’innocence rhétorique est révolue. L’« ordre international fondé sur des règles » a été nommé pour ce qu’il était, et la manière dont les puissances moyennes navigueront dans cette rupture/transition dangereuse dépendra de l’amélioration des cadres émergents, sinon sur le plan moral, du moins sur le plan réaliste et pragmatique.

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