Étiquettes

, , ,

Laura-Julie Perreault

Moins de trois semaines après la capture de Nicolás Maduro par l’armée américaine au Venezuela, le chat est sorti du sac.

Selon une enquête du journal britannique The Guardian,l’ancienne vice-présidente Delcy Rodríguez, assistée par son frère, a travaillé en secret avec les États-Unis et le Qatar pour se débarrasser du numéro un du régime. Pour devenir calife à la place du calife.

Que nous disent ces jeux de coulisses sur l’avenir du Venezuela ? Steven Levitsky, directeur du centre David Rockefeller pour les études latino-américaines à l’Université Harvard et superstar universitaire, a répondu à mes questions*.

PHOTO FERNANDO SANGAMA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS Steven Levitsky, professeur à l’Université Harvard spécialisé dans l’Amérique latine

Après les révélations du Guardian, peut-on penser que le régime chaviste de Caracas, sans Nicolás Maduro, pourra encore survivre longtemps ?

Steven Levitsky : La situation est incroyablement instable au Venezuela, mais il y a deux grandes incertitudes. D’abord, on ne sait pas ce que Donald Trump est prêt à y investir, économiquement, diplomatiquement, en capital politique ou militairement. Mes soupçons, c’est qu’il en fera le moins possible.

Par ailleurs, on sait que le régime est toujours en place avec – à l’exception de Nicolás Maduro – les mêmes personnes dans les mêmes postes, mais on ne sait pas dans quel état est cette coalition et quel est le niveau de paranoïa au sein de cette élite politique. Delcy Rodríguez a trahi Maduro. Certaines des figures les plus influentes du régime ont peur de sortir en public, d’être kidnappées ou tuées. C’est à couteaux tirés. Ça veut dire que tout peut arriver et que le régime peut se diviser à tout moment.

Et comment la nouvelle présidente peut-elle survivre politiquement à l’enquête du Guardian ? Lundi, elle disait qu’elle en a « assez » des ordres de Washington, mais ça sonne particulièrement faux, n’est-ce pas ?

Elle est dans une position impossible ! C’est une politicienne de gauche de longue date. Ses liens avec la gauche remontent à son enfance. Et là, elle devient aux yeux de plusieurs la marionnette de l’administration Trump et un laquais de l’impérialisme occidental. C’était un régime avec peu de légitimité, mais il en a encore moins maintenant.

Qu’est-ce que ça veut dire pour l’opposition qui se trouve en partie en exil ? Je pense notamment à María Corina Machado, qui a vécu dans la clandestinité, avant de sortir du pays lorsqu’elle a reçu le prix Nobel de la paix l’an dernier.

Je pense qu’il y a des circonstances opportunes pour les forces démocratiques. Mais ce n’est plus le temps pour María Corina Machado d’encadrer son prix afin de le remettre à Donald Trump ! L’opposition doit arrêter d’agir comme si le président américain avait un pouvoir de veto au Venezuela et d’attendre sa bénédiction. C’est de la bouillie pour les chats !

Et ce n’est pas le chemin vers la démocratie. La démocratie passe par le Venezuela. L’opposition doit rentrer au Venezuela pour mettre de la pression.

Si elle rentre, María Corina Machado ne risque-t-elle pas d’être arrêtée en sortant de l’avion ?

Son arrestation coûterait très cher au régime [de Caracas]. Ce serait embarrassant pour Donald Trump et difficile pour Marco Rubio, le secrétaire d’État américain. Ce n’est pas clair que le régime pourrait l’arrêter sans causer des manifestations de masse et sans entraîner des actions punitives des États-Unis. Si le régime ne l’arrête pas, Mme Machado va demander de l’ouverture, du changement, des élections, une presse plus libre, le droit de manifester, la libération de plus de prisonniers.

Je pense que le régime est tellement faible et illégitime en ce moment qu’une bonne poussée de l’opposition pourrait le faire tomber.

Est-ce que Donald Trump pourrait être un obstacle à cette option, en préférant garder en place un régime qu’il peut manipuler ?

Moins que beaucoup le pensent. Ce qu’il veut, c’est éviter le désordre. Il aime bien l’idée selon laquelle il est le président par intérim, qu’il gouverne le Venezuela. Mais ce n’est pas le cas. Au bout du compte, la seule manière d’avoir du poids au Venezuela, c’est d’envoyer des troupes. Et c’est très peu probable. Même répéter ce que les États-Unis ont fait pour [capturer] Maduro, soit une opération militaire minimaliste, est peu probable. Trump ne veut pas s’investir dans une opération militaire, sa base non plus. C’est une menace vide.

Et de quoi aurait l’air un Venezuela dirigé par l’opposition ? Est-ce que María Corina Machado, qui a soutenu l’intervention militaire américaine, est une démocrate ?

On ne naît pas démocrate, on le devient. En 2002, alors qu’Hugo Chávez venait d’arriver au pouvoir et qu’il n’avait pas fait grand-chose, l’opposition vénézuélienne a soutenu un coup d’État. C’était un comportement autoritaire. Mais 25 ans ont passé, 25 ans de souffrance aux mains d’une dictature. Et nous avons vu ça ailleurs – au Chili, au Brésil, en Argentine –, où l’opposition de gauche qui avait souffert de la dictature, qui était prorévolutionnaire et pro-Cuba par nature, est devenue très favorable à la démocratie libérale. María Corina Machado a vécu la même chose. Elle est très à droite. Sa confiance en Donald Trump me sidère, mais elle a passé les 25 dernières années à parler du retour de la démocratie et je pense que ça compte. Au fond de son cœur, est-elle Nelson Mandela ? Probablement pas, mais tout changement dans la structure de pouvoir serait bon pour la démocratie. Et considérant l’histoire démocratique du Venezuela, je pense que la population va pousser dans cette direction.

*L’entretien a été remanié par souci de concision.

Qui est Steven Levitsky ?

Professeur à l’Université Harvard spécialisé dans l’Amérique latine, Steven Levitsky s’est fait connaître dans le milieu universitaire en élaborant le concept d’autoritarisme compétitif pour parler d’un nombre croissant de régimes à cheval entre la démocratie et l’autoritarisme, dont le Venezuela et la Turquie.

Depuis l’avènement de Donald Trump aux États-Unis, M. Levitsky a signé, avec Daniel Ziblatt, les ouvrages La mort des démocraties et La tyrannie de la minorité, deux grands succès.

Lors des attaques de l’administration Trump contre Harvard l’an dernier, le politologue a été l’un des premiers à appeler son université à la résistance.

La Presse