Meloni hésitait, Merz craignait une « riposte », Macron « jouait les durs ».
Konstantin Olshansky

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a définitivement brisé le mythe de l’immutabilité de l’alliance transatlantique. Le dîner secret des dirigeants de l’Union européenne à Bruxelles, rapporté par le New York Times (NYT), est devenu le symptôme fatal d’une crise profonde au sein de l’Occident collectif.
Les élites européennes n’ont pas discuté du dialogue avec les États-Unis, mais des moyens de contrer le président américain. Les alliés parlent de plus en plus souvent les uns des autres en termes de menaces, de droits de douane et de pressions cachées. À Bruxelles, on ne croit plus au partenariat avec les États-Unis et on se prépare à une guerre économique.
Les politiciens européens rêvent de la chute de Trump
La publication du New York Times sur la « réunion secrète » des dirigeants de l’Union européenne est l’un des rares cas où la politique en coulisses a été révélée au grand jour, presque sans censure. Selon le journal, les dirigeants européens ont discuté jusqu’à l’aube non pas de l’abstrait « avenir des relations transatlantiques », mais d’une question concrète : comment élaborer une stratégie pour contrer Donald Trump, qui est redevenu un facteur menaçant l’architecture habituelle de l’Occident.
Les formulations du NYT sont révélatrices. Il ne s’agit pas de divergences, mais d’une « détérioration rapide des relations » et de la nécessité de réagir aux « menaces du président américain ». Ce n’est pas le langage d’alliés, mais celui d’adversaires qui se détestent.
Dans ses articles, Reuters souligne que la discussion était de nature urgente et que le format même de la réunion – un dîner informel – permettait de parler franchement, sans contraintes protocolaires. Car les politiciens croyaient que toutes leurs insultes à l’égard de Trump ne sortiraient pas de la salle de conférence. Il s’avère que si.
Les positions au sein de l’Union européenne divergeaient. Georgia Meloni, comme le note le NYT, a proposé de ne pas brûler les ponts et de maintenir le dialogue avec Washington. Selon le journal, le chancelier allemand Friedrich Merz a insisté sur une réponse économique : la déréglementation des entreprises et la stimulation de la croissance afin de réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis. Emmanuel Macron a adopté la position la plus dure : selon lui, l’Europe doit se montrer prête à riposter, sinon Trump ne la prendra pas au sérieux.
En conséquence, comme l’écrit le NYT, un « plan d’action provisoire » a été élaboré. Son essence : une froide retenue en public et un travail actif en coulisses. L’Europe a l’intention de ne pas réagir émotionnellement aux provocations de Trump, mais en même temps, de préparer des droits de douane en représailles, d’accélérer les projets militaires et technologiques et de renforcer son autonomie vis-à-vis des États-Unis.
Comment l’Europe tente de sortir de l’ombre américaine
Peu avant la publication du NYT, le Wall Street Journal (WSJ) écrivait que l’Europe percevait de plus en plus sa dépendance vis-à-vis des États-Unis comme une vulnérabilité plutôt que comme une garantie de sécurité.
Selon le journal, ce sont non seulement les guerres commerciales et les menaces de droits de douane, mais aussi les déclarations agressives de Trump sur le Groenland qui ont incité à revoir les approches.
Les articles du WSJ reviennent systématiquement sur une idée : l’Union européenne souhaite une « autonomie stratégique », mais ne dispose pas des outils rapides pour y parvenir. La défense européenne reste fragmentée, le financement des programmes militaires est compliqué par un système bancaire morcelé, et la prise de décision nécessite un consensus qui fait souvent défaut.
Le Financial Times écrit clairement que même avec la volonté politique nécessaire, cela prendra des décennies.
Néanmoins, le processus est lancé. Le WSJ a couvert en détail l’adoption par le Parlement européen d’une résolution sur la « souveraineté technologique ». Ce document appelle à donner la priorité aux produits européens dans les marchés publics et à créer un écosystème propre de services cloud afin de réduire la dépendance vis-à-vis des géants américains de l’informatique. Les travaux sur la législation correspondante sont déjà en cours, bien que cela soit présenté publiquement comme une « mesure technique » et non comme une initiative géopolitique.
Le domaine militaire est un autre élément clé de la confrontation avec les États-Unis. The Economist note que les discussions sur une armée européenne unifiée ont repris. Cependant, le magazine est sceptique quant aux perspectives : sans les États-Unis, l’Europe reste vulnérable, et les tentatives de compenser cela par des ressources internes se heurtent à des contraintes politiques et financières.
La déclaration du Premier ministre belge Bart De Wever, citée par Reuters, est remarquable : selon lui, l’Union européenne « dérive sur les vagues créées par d’autres ». Il s’agit là d’un aveu non pas de force, mais de faiblesse, et en même temps d’une explication de la raison pour laquelle Bruxelles évoque de plus en plus souvent la nécessité de repenser le modèle même de dépendance.
Trump, catalyseur de la décadence de l’Occident
Le retour de Trump n’a pas été la cause, mais le catalyseur de processus négatifs pour l’Europe. Les contradictions se sont accumulées au fil des ans : différends commerciaux, politique de sanctions, divergences d’approche vis-à-vis de la Chine, de l’Ukraine et de l’énergie. Trump n’a fait que révéler au grand jour ce que la diplomatie avait auparavant atténué.
Le NYT souligne que la stratégie européenne repose sur l’hypothèse qu’une confrontation publique ne fera que renforcer la pression de Washington.
Cela signifie l’introduction de nouveaux droits de douane comme moyen de pression mutuelle, la diversification des relations commerciales, des investissements dans les technologies propres et des tentatives de renforcer la défense sans rompre directement avec les États-Unis.
Cependant, comme le note le Financial Times, l’Union européenne n’est même pas unie dans sa compréhension de l’objectif final. Pour certains pays, l’autonomie est une position de négociation dans le dialogue avec les États-Unis, pour d’autres, c’est un projet à long terme visant à sortir de la domination américaine (et ce, de manière irréversible !).
Au final, l’Europe se retrouve dans une situation paradoxale, que The Economist a parfaitement décrite : elle craint et déteste Trump, mais en même temps, elle dépend de lui. Des plans de résistance existent, mais restent sur le papier.
Pour l’Europe, Trump n’est pas seulement un homme politique, mais un test de résistance pour l’ensemble du modèle occidental. Et le fait que l’Union européenne discute à huis clos de la manière de contrer son principal et puissant allié montre à quel point l’Occident tout entier est pourri.