Le Premier ministre britannique est sous pression pour avoir nommé l’an dernier l’ancien ministre du New Labour comme ambassadeur à Washington.
Tristan de Bourbon

En proie à un manque de crédibilité, le Premier ministre britannique Keir Starmer avait décidé de se reposer sur l’un des piliers du New Labour, au pouvoir de 1997 à 2010, pour remonter la pente. En janvier 2025, il avait ainsi nommé Peter Mandelson ambassadeur à Washington. Mal lui en a pris. Les nouveaux documents publiés vendredi aux États-Unis dans le dossier Jeffrey Epstein ont révélé que M. Mandelson avait transmis au proxénète et pédophile américain – décédé en prison en 2019 – des informations confidentielles du temps où il occupait le poste de ministre aux Entreprises de Gordon Brown (2008-2010). « Mandelson a trahi notre pays, notre parlement et mon parti », a affirmé mercredi le dirigeant travailliste lors de la traditionnelle séance de questions au Premier ministre.
Plusieurs faits sont reprochés à celui qui était surnommé « le Prince des ténèbres », en raison de sa réputation d’acteur manigançant dans l’ombre. Le 13 juin 2009, quelques mois après la crise financière de 2008, il avait transmis par courriel à Jeffrey Epstein un rapport interne envoyé au Premier ministre de l’époque, soulignant la relative bonne santé financière du Royaume-Uni et la disponibilité de 20 milliards de livres sterling « d’actifs vendables ». Le financier lui avait immédiatement demandé : « Quels types d’actifs vendables ? » Ce à quoi Peter Mandelson avait répondu : « Des terrains, des propriétés, j’imagine. » Le 9 mai 2010, il avait prévenu l’homme d’affaires américain que l’Union européenne avait créé un fond de soutien de 500 milliards d’euros pour soutenir la monnaie unique, plusieurs heures avant que la nouvelle ne soit rendue publique. Même chose le lendemain à propos de l’imminente démission de Gordon Brown de son poste de Premier ministre.
Payé par Epstein
Nick Butler, l’auteur du rapport du 13 juin 2009, a assuré au journal The Times qu’il n’avait « absolument aucune idée que Peter transmettait des courriels que j’avais rédigés à quelqu’un hors du gouvernement ». D’après lui, ces renseignements « visaient sans doute à donner à Epstein la possibilité de faire de l’argent » sur les marchés financiers. Chacune de ces informations avait en effet fait bouger la valeur de la livre sterling. Leur relation financière ne se limita pas à ces échanges, puisque l’Américain versa l’équivalent de 61 000 euros à l’élu britannique entre 2003 et 2004.
Dès la révélation de ces courriels lundi, Keir Starmer avait réclamé la démission de Peter Mandelson de la Chambre des Lords, ce qu’il a fait mardi, et le retrait de son titre de baron. Mardi, Scotland Yard a indiqué avoir lancé une enquête de police contre l’ancien ministre pour « des fautes commises dans l’exercice de fonctions publiques ».
Une relation « profonde et obscure »
La relation entre Peter Mandelson et Jeffrey Epstein était connue depuis 2023, même si la révélation officielle de leur très grande proximité n’avait eu lieu qu’en septembre, ce qui avait abouti à son rappel immédiat de Washington. « Aucun d’entre nous ne connaissait la profondeur et le côté obscur de cette relation », s’est défendu Keir Starmer jeudi. « Ces informations n’étaient pas connues au moment de sa nomination » comme ambassadeur à Washington, a assuré l’occupant du 10 Downing street. La veille, il avait assuré que l’ancien commissaire européen au Commerce (de 2004 à 2008) avait « menti lors du processus de nomination » sur l’étendue de leur connexion.
Starmer visé par l’opposition et les siens
Cette défense n’a pas empêché tous les partis d’opposition de critiquer sévèrement le manque de jugement dont il avait fait preuve en nommant Peter Mandelson ambassadeur aux États-Unis. Surtout après qu’il a admis qu’il savait alors que les deux hommes avaient continué à se voir après la condamnation de l’Américain à une peine de prison.
La stupéfaction s’est transformée en colère au sein du propre parti du Premier ministre. Celui-ci avait en effet insisté mercredi que son équipe soit chargée de décider des documents à publier sur le processus de nomination, malgré les accusations de « dissimulation » prononcée par la cheffe de l’opposition conservatrice, Kemi Badenoch. Il n’avait cédé qu’en toute fin de journée mercredi suite à l’intervention d’Angela Rainer, l’ancienne vice-première ministre. De quoi atteindre un peu plus sa crédibilité auprès des siens.
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La Commission européenne va examiner si les actes de son ancien membre, Peter Mandelson ont violé les règles
La Commission européenne a indiqué mardi qu’elle allait examiner si dans le cadre de la relation qu’il entretenait avec Jeffrey Epstein, Peter Mandelson avait enfreint les règles que sont tenus de respecter les commissaires pendant mais aussi après leur mandat. Le Britannique a été commissaire au Commerce sous la première présidence de José Manuel Barroso, de 2004 à 2008.
« Comme vous le savez, nous avons des règles émanant de traités et du code de conduite que les commissaires, y compris les anciens commissaires, doivent respecter », a affirmé un porte-parole de l’exécutif européen, Balazs Ujvari. Or, « nous avons reçu des informations selon lesquelles certaines de ces règles n’auraient pas été respectées », a-t-il assuré lors du point de presse quotidien de l’institution.
Si la Commission conclut que tel est le cas, Peter Mandelson pourrait se voir priver de sa pension européenne, qui peut s’élever jusqu’à 70% de son dernier traitement de base.