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La reconnaissance du Somaliland par Israël a redessiné la Corne de l’Afrique, reliant l’Inde, Israël, les Émirats arabes unis et l’Éthiopie afin de sécuriser les routes de la mer Rouge et de contrer leurs rivaux.

Le 26 décembre 2025, Israël a officiellement reconnu ce qu’il a appelé la République du Somaliland, marquant ainsi un changement significatif dans sa politique à l’égard de la Corne de l’Afrique.
Cette décision a modifié l’équation politique le long de l’une des routes maritimes les plus sensibles au monde. À Hargeisa, elle a été considérée comme une validation attendue depuis longtemps. À Addis-Abeba, elle a ouvert un nouvel espace stratégique. À Pékin, Ankara, Le Caire et Riyad, elle a immédiatement suscité des inquiétudes.
Elle consolide un alignement quadripartite reliant Israël, l’Inde, les Émirats arabes unis et l’Éthiopie. Cet axe émergent vise à sécuriser les points d’étranglement maritimes dans le golfe d’Aden et le détroit de Bab al-Mandab, tout en jetant les bases d’une alternative à l’initiative chinoise « Belt and Road Initiative » (BRI) en Afrique de l’Est.
Ce timing fait suite à des mois de pression régionale croissante. La confrontation israélo-iranienne de juin 2025, ainsi que le blocus maritime yéménite visant les navires à destination des ports israéliens, ont mis en évidence la vulnérabilité des voies maritimes sud.
La sécurisation de ces voies navigables est devenue un élément central de la planification de la sécurité nationale israélienne. La porte maritime sud s’inscrit désormais fermement dans la stratégie régionale plus large d’Israël.
La géographie du Somaliland explique son importance. Surplombant l’une des artères maritimes les plus fréquentées au monde, il est proche des flux commerciaux reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
Pour Israël et ses partenaires, ce territoire offre une plateforme permettant de renforcer une entité fonctionnelle stable, capable de sécuriser son littoral, d’accueillir des infrastructures et d’attirer des investissements technologiques et sécuritaires dans le cadre d’une reconnaissance officielle.
Cette reconnaissance, en particulier si elle est suivie par les États alliés, confère une légitimité politique à une entité qui exerce de facto son autonomie depuis plus de trois décennies. Elle ouvre la voie à une coopération militaire structurée, à l’expansion des infrastructures et à une intégration technologique avancée, qui étaient auparavant limitées par l’ambiguïté diplomatique.
Construire l’axe maritime
La vision stratégique de l’Inde s’aligne étroitement sur ces développements. New Delhi considère depuis longtemps l’Afrique de l’Est, et en particulier la Corne de l’Afrique, comme une extension de sa sphère maritime dans l’océan Indien.
À travers l’initiative SAGAR (dont le nom signifie « mer » en hindi), lancée par le Premier ministre indien Narendra Modi en 2015 lors de sa visite à Maurice, New Delhi a articulé une vision de « sécurité et croissance pour tous dans la région », se positionnant comme une force de coordination entre les États riverains de l’océan Indien.
Le MAHASAGAR (« Grand Océan »), un cadre de suivi, a renforcé cette orientation en mettant l’accent sur la gestion régionale de la sécurité maritime, la coordination du leadership naval et le partage des systèmes de surveillance.
Ces doctrines placent l’Inde dans le rôle de principal garant de la sécurité maritime dans un vaste espace océanique. Le commerce international, y compris le transport maritime chinois et turc, dépend de plus en plus de l’environnement sécuritaire façonné par l’Inde et ses partenaires, parmi lesquels Israël et les Émirats arabes unis.
Cela réduit progressivement la nécessité d’une implication directe des États-Unis ou de la Russie dans la protection du corridor Asie-Afrique-Europe, remplaçant la surveillance externe par une structure ancrée dans la région.
L’Éthiopie sert de point d’ancrage continental dans ce cadre. Lors de la visite de Modi à Addis-Abeba en décembre 2025, les relations bilatérales ont été élevées au rang de partenariat stratégique, officialisant ainsi la position de l’Éthiopie au sein de l’alignement.
En tant qu’État enclavé comptant environ 126 millions d’habitants, l’accès aux débouchés maritimes est une nécessité structurelle. La dépendance vis-à-vis de Djibouti, où l’influence chinoise reste importante, a imposé des contraintes économiques. Le Somaliland et le port de Berbera offrent à Addis-Abeba un débouché alternatif moins exposé à l’influence de Pékin. Le corridor Berbera-Éthiopie devient ainsi une artère économique centrale au sein de l’alignement indo-israélien au sens large.
Les considérations de défense renforcent cette trajectoire. L’Inde s’était fixé pour objectif de porter ses exportations de défense à environ 5 milliards de dollars d’ici l’exercice 2025-2026, dans le cadre de sa volonté plus large d’étendre son empreinte dans le domaine de la fabrication de matériel de défense.
La Corne de l’Afrique représente un marché réceptif. Le Somaliland offre un environnement dans lequel les systèmes indiens, souvent intégrés à des technologies israéliennes, peuvent être commercialisés, testés et intégrés dans les structures de sécurité locales.
L’Inde contribue au renforcement des capacités et au développement des infrastructures, tandis qu’Israël apporte des capacités technologiques de pointe. Ensemble, ces éléments forment un cadre coordonné de sécurité et de développement.
Réactions régionales et contre-mesures stratégiques
Pour la Chine, cette nouvelle alliance représente un défi direct à son modèle d’influence basé à Djibouti. La stratégie de Pékin dans la Corne de l’Afrique repose sur des accords de financement d’infrastructures et de gestion portuaire qui génèrent un effet de levier à long terme. L’approche indo-israélienne offre un cadre concurrentiel fondé sur des partenariats diversifiés et l’intégration en matière de sécurité.
La Chine ne devrait pas rester passive. Parmi les réponses attendues figurent une activité militaire accrue à sa base de Djibouti, des pressions diplomatiques au sein de l’Union africaine pour empêcher la reconnaissance collective du Somaliland, et l’augmentation des investissements dans les infrastructures portuaires de Mogadiscio.
La Turquie est également confrontée à un rééquilibrage stratégique, car Ankara a investi massivement en Somalie, formant ses forces armées et gérant des installations critiques. La reconnaissance d’Israël complique cette position. L’augmentation des livraisons de drones à Mogadiscio et une coordination militaire plus étroite avec le Pakistan visant à contrebalancer l’influence indienne sont des réponses plausibles. La Turquie pourrait également mobiliser ses efforts diplomatiques au sein de l’Organisation de coopération islamique (OCI) pour contester cette reconnaissance.
L’Iran reste partie intégrante de l’équation sécuritaire au sens large. L’alignement indo-israélien vise à réduire les possibilités pour Téhéran d’exercer une pression sur la mer Rouge par des tactiques asymétriques, notamment des cyberopérations ou des systèmes sans pilote. Le renforcement de la sécurité maritime dans le golfe d’Aden limite ces possibilités.
La dimension économique va au-delà de la sécurité. Le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) représente un contrepoids majeur aux réseaux de la Route de la soie chinoise. Dans ce cadre, les Émirats arabes unis apportent un soutien financier et logistique.
La Corne de l’Afrique devient un pivot sud dans ce corridor. Le Somaliland joue un rôle stabilisateur, en particulier alors que l’Inde renforce ses accords commerciaux avec les États-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni. Les capitales occidentales considèrent cet alignement comme un mécanisme permettant de protéger les chaînes d’approvisionnement de la domination portuaire chinoise et de sécuriser les routes maritimes contre les perturbations régionales.
Pressions structurelles et points de friction
Malgré sa cohérence stratégique, cet alignement est confronté à des défis structurels. Le principe des frontières coloniales héritées reste central tant au sein de l’Union africaine que de la Ligue arabe. Une reconnaissance plus large du Somaliland soulève des inquiétudes quant à un précédent territorial.
La diplomatie indienne doit persuader les États africains et arabes sceptiques, notamment l’Égypte, l’Arabie saoudite et le Qatar, que le Somaliland représente un facteur de stabilisation plutôt qu’un déclencheur de fragmentation.
La concurrence technologique reste vive. Les drones turcs conservent leur réputation d’accessibilité et d’efficacité opérationnelle, tandis que le Pakistan continue d’étendre ses exportations dans le domaine de la défense. Le partenariat entre l’Inde et Israël doit démontrer des avantages opérationnels et financiers durables dans le contexte régional.
La stabilité interne de l’Éthiopie est un autre facteur déterminant. Addis-Abeba joue le rôle de pivot continental. Une instabilité politique affecterait la viabilité du corridor de Berbera et affaiblirait les fondements économiques de l’alignement.
La position de l’Arabie saoudite ajoute à la complexité de la situation. Abu Dhabi s’est fermement aligné sur l’axe émergent, considérant la stabilité du Somaliland et de l’Éthiopie comme essentielle pour protéger ses investissements portuaires, en particulier à travers la participation de DP World à Berbera.
Riyad a toujours mené une politique plus souple dans la Corne de l’Afrique, équilibrant parfois l’engagement turc et pakistanais à Mogadiscio. Un alignement plus profond des Émirats arabes unis avec Israël et l’Inde en matière de sécurité pourrait inciter l’Arabie saoudite à revoir sa position.
Équilibre régional et influence extérieure
L’Égypte considère les développements à travers le prisme du conflit autour du Nil. La reconnaissance israélienne croise le dossier du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, renforçant les inquiétudes du Caire quant à un encerclement stratégique.
En outre, l’Égypte a renforcé sa coordination militaire avec Mogadiscio et pris des initiatives juridiques au sein des institutions régionales afin de renforcer les normes d’intégrité territoriale. Le maintien du Somaliland dans une ambiguïté juridique freine les investissements et ralentit l’expansion du corridor.
Officiellement, Washington maintient sa politique d’une Somalie unique. Dans la pratique, elle a élargi sa coopération en matière de sécurité avec le Somaliland. La loi de 2026 sur l’autorisation de la défense nationale a établi un cadre de coopération militaire avec Hargeisa, y compris l’accès aux installations de Berbera.
L’engagement fonctionnel a progressé sans reconnaissance diplomatique officielle. Pour les planificateurs américains, l’alignement quadripartite offre un moyen de réduire la dépendance vis-à-vis de Djibouti, influencé par la Chine, tout en limitant l’influence iranienne dans la mer Rouge. Dans le même temps, Washington maintient des relations de travail avec Mogadiscio afin de préserver la coordination en matière de lutte contre le terrorisme.
L’alliance entre l’Inde et Israël via le Somaliland reflète un rééquilibrage des pouvoirs le long du littoral de la mer Rouge. La sécurité maritime, l’intégration technologique et la politique des corridors se croisent désormais dans un territoire dont le poids stratégique dépasse sa taille.
L’expertise israélienne, l’ambition indienne, le capital émirati et la nécessité éthiopienne convergent dans un projet visant à sécuriser les routes commerciales et à redessiner les alignements régionaux. La durabilité de ce cadre dépendra de la stabilité continentale, de la gestion diplomatique et des réactions des puissances rivales qui ne sont pas disposées à céder leur influence dans la Corne de l’Afrique.