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Tariq Marzbaan, Nora Hoppe

La puissance de l’Iran ne réside pas seulement dans sa capacité militaire, mais aussi dans une profonde continuité civilisationnelle qui en fait le principal rempart contre la domination impériale et un ordre mondial unipolaire.

L’Iran se dresse comme le gardien à la porte, une expression qui fait écho à la majestueuse « Porte de toutes les nations » à Pasargades (Persépolis). Aujourd’hui, il garde la porte d’un monde de nations souveraines, affirmant son rôle de puissance prééminente en Asie occidentale et de force pivot à travers l’Eurasie. C’est l’expression moderne d’une continuité civilisationnelle qui s’étend sur des millénaires. Sa force durable – sa souveraineté, ses alliances stratégiques et son inviolabilité culturelle – est précisément la raison pour laquelle il a été pris pour cible par l’hégémon moderne et son substitut régional, sans parler du fait qu’il possède également de nombreuses ressources précieuses (par exemple, du pétrole, du gaz et des minéraux).

La menace qui pèse sur l’Iran est une reconnaissance de sa puissance. L’hégémon et l’entité occupant la Palestine cherchent à l’écraser parce qu’ils se sentent menacés par sa souveraineté inébranlable, par son leadership au sein de l’Axe de la résistance, par sa solidarité avec les nations qui rejettent un monde unipolaire, par son contrôle du détroit d’Ormuz, par ses liens de plus en plus étroits avec les puissances eurasiennes et, surtout, par le fait qu’il ne se laissera pas… contraindre. La résistance de l’Iran est ancrée dans une histoire qui ne peut être effacée.

Cette histoire n’est pas seulement une chronique des empires, mais aussi le récit d’une profonde résilience civilisationnelle. Conquis temporairement par les Grecs, les Arabes, les Turcs et les Mongols, l’Iran n’a pas disparu. Il a constamment absorbé ses envahisseurs, les « iranisant » tout en conservant une identité farouche et distincte. Cette résilience a ensuite alimenté l’âge d’or islamique, lorsque l’Iran est devenu un creuset de science, de philosophie et d’art. Sa « nature guerrière » est donc double : une capacité à exercer un pouvoir immense et une profonde capacité d’endurance, forgée au cours de 2 500 ans.

Aujourd’hui, cette civilisation ancienne est confrontée à ce que l’on ne peut qualifier que de barbarie pathétique : une puissance hégémonique et son complice sioniste rapace, proférant des menaces vulgaires et brandissant des armadas pompeuses, menaçant de réduire en poussière un patrimoine mondial de culture et de persévérance. Pourtant, malgré toute leur puissance, leur posture est un faible tango d’hésitations, oscillant entre des frappes immédiates et un « moment opportun » éternellement reporté, paralysés par la résilience même qu’ils cherchent à briser.

L’Iran, en revanche, reste serein et prêt. Une récente tentative de révolution colorée en janvier 2026 a échoué précisément parce qu’elle a mis en évidence la ressource la plus puissante du régime : l’unité profonde de son peuple derrière le projet révolutionnaire. Cette unité n’est pas fortuite, mais résulte de la volonté du peuple de défendre sa souveraineté et son intégrité territoriale, l’accomplissement fondamental de la révolution de 1979.

Le rempart révolutionnaire

Si la révolution iranienne n’avait pas réussi sous la direction cléricale enracinée dans la tradition chiite et les classes ouvrières du pays, l’Asie occidentale serait probablement aujourd’hui sous domination occidentale. Si l’ e du Shah avait perduré, ou si des libéraux, des gauchistes ou des nationalistes pro-occidentaux avaient pris le pouvoir, l’Iran serait aujourd’hui un satellite docile. La Palestine et le Yémen auraient été démantelés. Le projet sioniste d’un « Grand Israël » dominerait la région. Les États-Unis disposeraient alors de leur satrapie militaire la plus importante, leur assurant une hégémonie mondiale indéfinie.

L’Iran est devenu le rempart qui a empêché cela. Dans les années 1970, l’opposition au Shah était fragmentée. Les oppositions libérales démocratiques et de gauche étaient souvent dirigées par des élites occidentalisées, proposant des concepts intellectuels urbains issus de la classe moyenne, déconnectés de la majorité : la classe ouvrière et la population rurale. Leurs cadres, aussi sincères fussent-ils, étaient importés de l’étranger. Malgré leurs luttes et leurs sacrifices, ces forces n’ont jamais compris l’âme profondément spirituelle du peuple iranien.

La révolution a réussi parce qu’elle s’exprimait dans une langue native, tant au sens littéral qu’idéologique. Elle a fusionné la résistance politique avec une identité culturelle et religieuse profondément ancrée que les masses comprenaient et vivaient. Cette leçon est universelle : les mouvements qui perdent le contact avec l’esprit authentique du peuple échouent.

La volonté du peuple s’est cristallisée dans les Pâsdârân (qui signifie « gardiens »), le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Issu du peuple, il incarne la souveraineté défensive. Il est ironique que l’Union européenne, qui se définit comme « le summum de la démocratie », qualifie aujourd’hui cette institution nationale d’« organisation terroriste », révélant ainsi l’hypocrisie même que défie l’Axe de la résistance. Les Pâsdârân sont peut-être issus de la révolution islamique, mais l’esprit qui les anime, repris dans des slogans tels que «Jânam fadaye Iran » (« ma vie pour l’Iran ») ou « Si l’Iran n’existe pas, je ne devrais pas exister non plus » (Ferdowsi dans « Le Shâhnâma »), est vieux de plusieurs millénaires.

Ainsi, l’Iran n’est pas seulement un État-nation, mais une entité civilisationnelle devenue gardienne. Il défend le principe selon lequel la diversité souveraine doit résister à l’homogénéité impériale.

La formation d’un leadership gardien

Cette unité est cultivée par un leadership dont la vision du monde n’est pas forgée dans les think tanks occidentaux, mais dans les profondeurs de la culture, de l’histoire et de la discipline philosophique indigènes, ce qui contraste fortement avec la monarchie déchue et la « démocratie libérale ».

L’architecte de la révolution, Seyed Ruhollah Khomeini, était un érudit profond de l’islam, de la philosophie et de l’éthique, mais aussi un poète. Cette profondeur a nourri sa vision : il a présenté la lutte non pas comme un simple changement de pouvoir, mais comme un devoir civilisationnel envers les mustazafin, les opprimés.

Cette tradition intellectuelle a été institutionnalisée. Son successeur, Sayyed Ali Khamenei, également érudit et poète publié, cultive la sagesse à travers la poésie et exige de son entourage une connaissance approfondie de l’histoire. Il s’agit là d’une formation stratégique. Forts de cette conscience profonde, les dirigeants iraniens ont décodé très tôt et avec une précision effrayante le programme de l’hégémon, comprenant que les États-Unis et l’entité occupant la Palestine formaient une seule et même puissance unifiée.

C’est cette clarté de vision qui transforme les menaces extérieures en catalyseurs de l’unité nationale. Lorsque l’Iran a été directement attaqué et a lancé sa riposte mesurée dans la « guerre des 12 jours », le peuple ne s’est pas fracturé. L’abstrait « axe de la résistance » est devenu une lutte personnelle et collective.

Le pouvoir d’un peuple uni

S’appuyant sur une âme collective et un sens transcendant du devoir, la révolution est devenue le pivot de l’axe de la résistance, unissant des peuples divers – musulmans sunnites, chrétiens, nationalistes laïques – sans chercher à les homogénéiser. Leur unité découle de réponses convergentes à des questions fondamentales :

  1. La blessure commune : une histoire collective d’humiliation

Le premier et le plus puissant facteur d’unité entre les peuples est un récit commun de victimisation historique et continue par l’impérialisme et le colonialisme. Il ne s’agit pas d’une notion abstraite. C’est le souvenir vivant du coup d’État de 1953 en Iran soutenu par la CIA, l’héritage de l’accord Sykes-Picot qui a découpé le Moyen-Orient, le soutien aux dictateurs, les sanctions qui étranglent les économies et le soutien inexorable de l’Occident à l’occupation de la Palestine. Cela crée une « histoire commune des opprimés », une blessure partagée qui transcende les sectes, les ethnies et même les idéologies. Lorsque les gens reconnaissent le même oppresseur, leurs différences semblent s’estomper.

  • L’adversaire commun : un « autre » fédérateur

La présence d’un adversaire commun clair, puissant et actif est étroitement liée à la blessure partagée. Dans ce cas, il s’agit du projet hégémonique et néocolonial mené par les États-Unis et leurs alliés. Cet adversaire constitue un point de ralliement pour la résistance. Une lutte commune contre un ennemi puissant est l’un des moyens les plus anciens et les plus efficaces de forger l’unité entre des groupes divers.

  • La dignité de la défiance : une position commune

Le facteur d’unification le plus profond est peut-être ce que l’on pourrait appeler «l’éthique spirituelle de la défiance ». C’est là que l’élément spirituel et non doctrinal prend tout son sens. Il ne s’agit pas ici d’adhérer à un ensemble spécifique de lois religieuses, mais d’adopter la posture de la résistance elle-même comme un acte de reconquête de son humanité. Le philosophe Frantz Fanon l’a exprimé avec force : pour les colonisés, la violence (ou, dans ce contexte, la résistance rebelle) est une force purificatrice. Elle débarrasse l’homme de son complexe d’infériorité, de son désespoir et de son inaction ; elle le rend intrépide et lui redonne le respect de soi.

Ce qui unit les peuples, c’est une quête commune de souveraineté, de dignité et d’un monde juste. C’est la reconnaissance que le désir le plus profond est celui du respect et de l’autonomie.

Ce qui unit l’Axe de la Résistance, ce n’est pas un credo homogénéisant, mais une quête convergente visant à analyser ses problèmes et à trouver des solutions :

  • « Quelle est notre situation ? » (oppression, humiliation, colonisation intellectuelle)
  • « Qui en est le principal responsable ? » (impérialisme, sionisme)
  • « Quelle est la ligne de conduite à adopter ? » (résistance, défiance, amélioration personnelle, conscience de classe, patience stratégique, dépassement de la division historique entre les confessions chiite et sunnite)
  • « Quel est l’objectif ? » (souveraineté, dignité, identité distincte, monde plus juste)

Remarque : il existe toujours un manque de conscience de classe, dont l’absence profite à l’oligarchie nationale – l’ineffable cinquième colonne et ses idiots utiles intellectuellement colonisés (une partie de la classe moyenne, la soi-disant petite bourgeoisie) – qui tente de tisser des liens plus étroits avec l’oligarchie mondiale ou, à tout le moins, de préserver sa position et sa richesse actuelles. La gauche a lamentablement échoué à éduquer les masses à la conscience de classe.

Pour persévérer…

L’endurance n’est pas passive ; c’est une réalisation active et perpétuelle. Le leadership doit être ancré dans le peuple, s’adapter à l’évolution de ses besoins et s’engager à nourrir sa conscience politique.

La révolution iranienne a perduré grâce à cette dynamique vivante. Son leadership tire sa légitimité de ses racines dans la lutte des mustazafin. Son développement continu dans les domaines militaire, économique et scientifique est une réponse pragmatique aux besoins du peuple. Sa culture de la mémoire historique alimente la conscience qui protège la nation de la désintégration.

Cela reflète une vérité universelle : la véritable souveraineté est un prix conquis et préservé grâce à « la persévérance, l’endurance et une volonté inébranlable ». C’est une lutte quotidienne sans relâche.

Aujourd’hui, l’Iran est dans la ligne de mire. Sa résilience protège non seulement ses propres frontières, mais aussi un principe fondamental pour la majorité mondiale : le droit des civilisations à tracer leur propre destin.

Lors de la dernière confrontation, certains États ont proposé leur médiation. Et il est question de négociations. Il s’agit là d’une mise en scène diplomatique… car qu’y a-t-il à négocier ou à arbitrer ? Le duo sioniste est déterminé à mener à bien son projet de longue date visant à détruire l’Iran, comme le révèlent des plans tels que ceux du PNAC, de la Foreign Policy Initiative (qui a succédé au PNAC), recommandés par le cofondateur de ces deux organisations, William Kristoll, en 2011, et révélés par le général américain Wesley Clark : « Nous allons éliminer sept pays en cinq ans […] et, pour finir, l’Iran ».

Le Gardien à la Porte est désormais un témoignage vivant et un avertissement sévère : si sa souveraineté venait à être brisée, la porte s’effondrerait et la longue nuit de l’hégémonie s’abattrait sur toutes les nations.

Tariq Marzbaan, Chercheur indépendant en géopolitique et colonialisme ; cinéaste

Nora Hoppe, Cinéaste indépendante, scénariste, essayiste, traductrice.

Al Mayadeen