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Le Moyen-Orient se trouve à la croisée des chemins entre une guerre sans fin et une paix globale. Un cadre pour la paix existe bel et bien. Les États-Unis vont-ils enfin le saisir ?

Jeffrey D. Sachs, Sybil Fares

L’histoire offre parfois des moments où la vérité sur un conflit est énoncée de manière si claire qu’il devient impossible de l’ignorer. Le discours prononcé le 7 février à Doha, au Qatar, par le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi (transcription ici) devrait être l’un de ces moments. Ses remarques importantes et constructives ont répondu à l’appel des États-Unis en faveur de négociations globales, et il a présenté une proposition solide pour la paix au Moyen-Orient.

La semaine dernière, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a appelé à des négociations globales : « Si les Iraniens veulent se rencontrer, nous sommes prêts. » Il a proposé que les discussions portent sur la question nucléaire, les capacités militaires de l’Iran et son soutien aux groupes mandataires dans la région. À première vue, cela semble être une proposition sérieuse et constructive. Les crises sécuritaires au Moyen-Orient sont interdépendantes, et une diplomatie qui isole les questions nucléaires de la dynamique régionale plus large a peu de chances de durer.

Le 7 février, le ministre iranien des Affaires étrangères, M. Araghchi, a répondu à la proposition américaine de paix globale. Dans son discours au Forum Al Jazeera, le ministre des Affaires étrangères a abordé la cause profonde de l’instabilité régionale : « La Palestine… est la question déterminante de la justice en Asie occidentale et au-delà » et il a proposé une voie à suivre.

La déclaration du ministre des Affaires étrangères est correcte. L’incapacité à résoudre la question de l’État palestinien a en effet alimenté tous les conflits régionaux majeurs depuis 1948. Les guerres israélo-arabes, la montée du militantisme anti-israélien, la polarisation régionale et les cycles répétés de violence découlent tous de l’incapacité à créer un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. Gaza représente le chapitre le plus dévastateur de ce conflit, où l’occupation brutale de la Palestine par Israël a été suivie par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, puis par le génocide perpétré par Israël contre la population de Gaza.

Dans son discours, M. Araghchi a condamné le projet expansionniste d’Israël « mené sous le prétexte de la sécurité ». Il a mis en garde contre l’annexion de la Cisjordanie, que les responsables du gouvernement israélien, comme le ministre de la Sécurité nationale Ben Gvir, ne cessent de réclamer et pour laquelle la Knesset a déjà adopté une motion.

M. Araghchi a également souligné une autre dimension fondamentale de la stratégie israélienne, à savoir la recherche d’une suprématie militaire permanente dans toute la région. Il a déclaré que le projet expansionniste d’Israël exigeait que « les pays voisins soient affaiblis – militairement, technologiquement, économiquement et socialement – afin que le régime israélien conserve définitivement l’avantage ». Il s’agit en effet de la doctrine « Clean Break » du Premier ministre Netanyahu, qui remonte à 30 ans. Elle a été avidement soutenue par les États-Unis à travers une aide militaire de 100 milliards de dollars accordée à Israël depuis 2000, une couverture diplomatique à l’ONU via des vetos répétés et le rejet constant par les États-Unis des mesures de responsabilisation pour les violations du droit international humanitaire par Israël.

L’impunité d’Israël a déstabilisé la région, alimentant la course aux armements, les guerres par procuration et les cycles de vengeance. Elle a également corrompu ce qui reste de l’ordre juridique international. L’abus du droit international par les États-Unis et Israël, alors qu’une grande partie de l’Europe reste silencieuse, a gravement affaibli la Charte des Nations unies, laissant l’ONU au bord de l’effondrement.

Dans les conclusions de son discours, il a proposé aux États-Unis une solution politique et une voie à suivre. « La voie vers la stabilité est claire : justice pour la Palestine, responsabilité pour les crimes, fin de l’occupation et de l’apartheid, et un ordre régional fondé sur la souveraineté, l’égalité et la coopération. Si le monde veut la paix, il doit cesser de récompenser l’agression. Si le monde veut la stabilité, il doit cesser de favoriser l’expansionnisme. »

Il s’agit là d’une réponse valable et constructive à l’appel de Rubio en faveur d’une diplomatie globale.

Ce cadre pourrait aborder toutes les dimensions interdépendantes du conflit dans la région. La fin de l’expansion et de l’occupation de la Palestine par Israël, et le retour d’Israël aux frontières du 4 juin 1967, mettraient fin au financement et à l’armement par des puissances extérieures des groupes mandataires dans la région. La création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël renforcerait la sécurité d’Israël ainsi que celle de ses voisins. Un accord nucléaire renouvelé avec l’Iran, limitant strictement ce dernier à des activités nucléaires pacifiques et assorti de la levée des sanctions américaines et européennes, ajouterait un pilier essentiel à la stabilité régionale. L’Iran a déjà accepté un tel cadre nucléaire il y a dix ans, dans le Plan d’action global conjoint (JCPOA) adopté par le Conseil de sécurité des Nations unies dans sa résolution 2231. Ce sont les États-Unis, sous le premier mandat de Trump, et non l’Iran, qui se sont retirés de l’accord.

Une paix globale reflète les fondements de la doctrine moderne de sécurité collective, y compris la Charte des Nations unies elle-même. Une paix durable nécessite la reconnaissance mutuelle de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de garanties de sécurité égales pour tous les États.

La sécurité régionale est la responsabilité commune de tous les États de la région, et chacun d’entre eux est confronté à une obligation historique. Cette proposition de paix globale n’est pas nouvelle, elle est défendue depuis des décennies par l’Organisation de la coopération islamique (57 pays à majorité musulmane) et la Ligue des États arabes (22 États arabes). Depuis l’Initiative de paix arabe de 2002, tous ces pays ont approuvé, chaque année, le cadre « terre contre paix ». Tous les grands États arabes et islamiques, alliés des États-Unis, ont joué un rôle crucial dans la facilitation du dernier cycle de négociations entre les États-Unis et l’Iran à Oman. En outre, l’Arabie saoudite a clairement rappelé aux États-Unis qu’elle ne normaliserait ses relations avec Israël qu’à la condition de la création d’un État palestinien.

Les États-Unis sont confrontés à un moment de vérité. Veulent-ils vraiment la paix ou veulent-ils suivre l’extrémisme d’Israël ? Pendant des décennies, les États-Unis ont aveuglément suivi les objectifs erronés d’Israël. Les pressions politiques internes, les puissants réseaux de lobbying, les erreurs de calcul stratégiques et peut-être un peu de chantage caché dans les dossiers Epstein (qui sait ?) se sont combinés pour subordonner la diplomatie américaine aux ambitions régionales d’Israël.

La soumission des États-Unis à Israël ne sert pas les intérêts américains. Elle a entraîné les États-Unis dans des guerres régionales répétées, sapé la confiance mondiale dans la politique étrangère américaine et affaibli l’ordre juridique international que Washington lui-même a contribué à construire après 1945.

Une paix globale offre aux États-Unis une occasion rare de corriger le tir. En négociant une paix régionale globale fondée sur le droit international, les États-Unis pourraient renouer avec une véritable diplomatie et contribuer à mettre en place une architecture de sécurité régionale stable qui profite à toutes les parties, y compris Israël et la Palestine.

Le Moyen-Orient se trouve à la croisée des chemins entre une guerre sans fin et une paix globale. Le cadre pour la paix existe. Il nécessite avant tout la création d’un État palestinien, des garanties de sécurité pour Israël et le reste de la région, un accord nucléaire pacifique rétablissant l’accord de base adopté par l’ONU il y a dix ans, la levée des sanctions économiques, l’application impartiale du droit international et une architecture diplomatique qui remplace la force militaire par la coopération en matière de sécurité. Le monde devrait se rallier à un cadre global et saisir cette occasion historique pour parvenir à la paix régionale.

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