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génocide à Gaza, Gised, Izzeldin Abuelaish, Militant pour la Paix, UC Louvain
Le médecin et militant pour la paix palestinien recevra ce jeudi un doctorat honoris causa de l’UCLouvain. Son nouveau projet ouvrira ses portes au printemps en Belgique.
Vincent Braun

« La Palestine vit en moi », proclame-t-il avec ce geste des deux mains qu’il ramène à lui. « Elle m’accompagne partout. Elle vole, jusqu’à ce qu’elle atterrisse quand nous aurons notre liberté, notre indépendance, notre pays, à l’instar de tous les autres ». Jusqu’ici, Izzeldine Abuelaish a emmené la Palestine un peu partout dans le monde, d’Israël, où il fut le premier médecin palestinien à exercer (à l’hôpital Tel Hashomer, près de Tel-Aviv), jusqu’au Canada, où il a enseigné à l’université de Toronto. C’est là que cet obstétricien s’est exilé en 2009, peu après avoir perdu trois de ses filles et une nièce dans la destruction de sa maison, percutée par un obus de char israélien – c’était durant les quelques semaines de l’opération Plomb durci, l’un des nombreux conflits armé entre Israël et le Hamas.
À 71 ans, celui qui est devenu un spécialiste en politique de la santé et un infatigable militant pour la paix est de passage en Belgique où il doit recevoir, ce 12 février, un doctorat honoris causa de la part de l’UCLouvain, après vingt autres dans le monde (surtout au Canada) dont celui de l’université d’Anvers en 2021. L’université récompense en lui une personnalité qui fait front et appelle à la résistance face à ce que certains prennent pour des faits établis et immuables, tels la violence, l’extrémisme, la cupidité.La guerre de Gaza menace l’éducation et l’avenir de toute une génération de Palestiniens
« Menace pour la santé publique »
Sa présence en Belgique va prochainement devenir permanente puisque le Dr Abuelaish compte s’y installer. Dans quelques semaines, il va y fonder et diriger le Global Institute for the Study of Socio-Endemic Diseases, Hatred, Health, and Peace (Gised), qui sera hébergé par la KULeuven et appuyé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Il s’agit du premier établissement de ce type à associer les thématiques de santé et de paix dans un seul objet de recherche, permettant entre autres d’étudier et de combattre les causes sociétales de la haine.
« Nous devons immuniser les gens contre la violence en nous attaquant à ses causes profondes. La violence doit être évitée. Elle ne doit pas être simplement documentée. Et c’est pourtant ce qui se passe dans le monde. Nous devons nous immuniser contre les virus, contre la pauvreté, contre les cancers, contre l’ignorance, contre l’arrogance », affirme Izzeldine Abuelaish. « La violence est une menace pour la santé publique. C’est une maladie, contagieuse et destructrice » qui tue 1,6 million de personnes chaque année dans le monde (selon le site du Gised), souligne celui que l’on a surnommé le « Martin Luther King du Moyen-Orient » et dont le nom fut proposé cinq fois pour le prix Nobel de la paix. Ce combat, il l’a commencé en 2010 avec la fondation Daughters for Life, lancée suite à la mort de ses filles et qui œuvre à l’éducation des jeunes femmes au Moyen-Orient, sans aucune discrimination.
Enfant, vie, avenir
C’est l’année suivante que le médecin palestinien s’est fait connaître du grand public grâce à la publication de son livre Je ne haïrai point (Robert Laffont), un véritable manifeste contre la haine où il raconte les circonstances de la mort de ses filles et son parcours dans le camp de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, où il est né en 1955. L’année dernière, son best-seller est devenu un film, quatre ans après une pièce de théâtre montée à Bruxelles. Fin 2010, il intente une action contre Israël pour obtenir sa condamnation pour la mort de ses filles. La Cour suprême rendra finalement un verdict onze ans plus tard, jugeant que la mort de ses filles était consécutive à un « acte de guerre », ce qui dédouane l’État.
Ces deux dernières années, il dit avoir « vécu » dans sa chair la mort des milliers d’enfants fauchés par la guerre à Gaza. « J’ai vécu (leur mort). J’ai vu en chacun de ces enfants mes filles, mes nièces, mes neveux, mes sœurs, mon peuple », admet M. Abuelaish. « Un enfant est fait pour vivre. Les enfants sont l’espoir de la vie, de l’avenir. Quand on tue un enfant, on tue l’avenir, on tue la vie », ajoute-t-il, ce qu’il estime être constitutif d’un « crime contre l’humanité », voire d’un « génocide ». Sans parler des dizaines de milliers d’enfants blessés, répertoriés par l’Onu : « Comment guérir les blessures, non seulement celles des corps mais aussi celles des esprits, des cœurs, de l’âme ? Comment les convaincre de croire à l’avènement d’une nouvelle ère dans ce monde. »Face à la famine à Gaza, l’Unrwa aspire à reprendre son « devoir humanitaire »: « Il n’y a aucune alternative efficace à notre agence »
Pour lui, lutter contre la violence et la haine, c’est l’affaire de tous, et en particulier des responsables politiques à travers la planète, qu’il invite à « imaginer une seconde leurs enfants dans la situation des Palestiniens ». « Que répondraient-ils si leurs enfants les interrogeaient à propos des enfants palestiniens ? Que feraient-ils ? Je leur dis : penser aux autres, agissez pour les autres. C’est une question d’action. Sinon, le silence et l’indifférence dans ces temps d’injustice équivalent à une complicité de crime contre l’humanité », rappelle celui qui œuvre toujours au rapprochement entre Israéliens et Palestiniens. Cela passe également par l’établissement des responsabilités de chacun, estime-t-il, convaincu que « le monde ne sera pas vraiment libre tant que les Palestiniens ne le seront pas ».
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Il appelle les universités belges et le gouvernement fédéral à soutenir les organisations caritatives qu’il a fondées. « Il ne faut pas sous-estimer la Belgique. Elle est petite par la taille mais elle peut être grande par son action ».