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Par Wolfgang Munchau

Les dirigeants européens ressassent des idées futiles sur la manière d’améliorer la compétitivité. Crédit : Getty

Le débat autour de l’intégration politique a toujours laissé l’Europe à la traîne derrière ses rivaux. Les grandes économies du continent ont toujours craint qu’une Europe plus unie ne les affaiblisse sur les plans politique et économique. Aujourd’hui, ces mêmes États regrettent leur hostilité. Ceux qui ont rejeté la possibilité d’aller au-delà des structures confédérales mises en place par le traité de Lisbonne de 2007 n’en ont pas vu les conséquences immédiates, mais cette décennie a apporté son lot de remises en question.

C’est dans ce contexte que se tient aujourd’hui le sommet de l’Union européenne, où les dirigeants de tout le continent discuteront des réformes du marché unique afin de rendre le bloc plus compétitif. Dans un monde où l’économie européenne stagne derrière ses rivaux tels que les États-Unis et la Chine, les dirigeants espèrent que des changements structurels dans le fonctionnement du bloc pourraient être la clé pour prendre l’avantage. Selon toute vraisemblance, la réunion aboutira à un tour de valse-hésitation, les dirigeants ressassant les discussions stériles précédentes sur la compétitivité. L’économie européenne a besoin d’une intégration à grande échelle pour pouvoir même envisager de revenir dans la course. À la veille du sommet d’aujourd’hui, il ne faut pas trop espérer.

L’ordre du jour de la réunion est déjà clair. Les dirigeants allemands insisteront sur le fait que la priorité doit être donnée à la simplification des lois numériques et à la déréglementation, à l’intégration du marché unique et à la modification de la politique énergétique. D’autre part, Emmanuel Macron fera avancer les politiques « Made in Europe » afin de protéger les industries nationales. Selon lui, c’est le seul moyen pour le continent de se protéger contre l’afflux d’importations chinoises, notamment de voitures et de machines-outils. Le président français souhaite également que les investissements publics affluent vers la défense, les technologies vertes, l’IA et l’informatique quantique, financés par des euro-obligations.

Si ces mesures reflètent une opportunité de changement, elles ne sont pas à la hauteur de l’ampleur du problème auquel l’UE est confrontée. L’idée de Macron selon laquelle l’Europe peut rattraper les États-Unis et la Chine en matière d’IA grâce au financement du secteur public méconnaît les forces qui sous-tendent les investissements technologiques du XXIe siècle. L’IA et l’informatique quantique sont des technologies du secteur privé tirées par les marchés financiers, tant aux États-Unis qu’en Chine. Il n’y a pas de grand écart entre l’UE et les États-Unis en termes d’investissements publics dans la recherche et le développement. La principale différence se situe dans le secteur privé.

Le programme de Macron reflète la méconnaissance générale de ces technologies en Europe. L’IA n’est pas un moteur diesel moderne, et les ordinateurs quantiques ne sont pas comme les semi-conducteurs, une technologie qui a été largement financée par l’armée américaine. L’IA a connu une croissance fulgurante non pas dans le secteur public, soumis à des contraintes budgétaires, mais grâce à un secteur privé qui se consacre à la production de technologies de pointe afin de générer de la valeur pour ses actionnaires. Même les meilleures universités du monde ont du mal à suivre. Il devient évident que dans le monde du « Big Data », les recherches les plus précieuses sont menées dans les entreprises qui possèdent les données.

Les solutions proposées par l’Allemagne lors du sommet d’aujourd’hui sont tout aussi erronées, sinon plus. Macron reconnaît au moins que les Européens sont confrontés à un problème existentiel, mais cette prise de conscience n’existe pas à Berlin. Les lois européennes sur le numérique sont clairement un autogoal dans un monde qui cherche à attirer l’innovation technologique, mais elles sont moins une cause du déclin industriel du continent qu’un symptôme.

En fin de compte, l’Europe, dans son état confédéral actuel, n’a aucune chance sérieuse de résoudre ces problèmes. Les États membres individuels, y compris l’Allemagne, sont trop petits pour générer des investissements privés à l’échelle des grandes entreprises technologiques américaines et chinoises et pour être compétitifs à l’ère de la fabrication basée sur l’IA. Cela ne pourrait se produire qu’au niveau d’un marché des capitaux à l’échelle européenne. Mais même si cela était convenu, cela ne serait efficace que si les monopoles bancaires nationaux étaient brisés et s’il y avait une intégration transfrontalière du secteur. Berlin pourrait souhaiter que l’UE revienne sur sa législation numérique toxique, mais l’Allemagne a depuis longtemps l’habitude de saboter les politiques susceptibles de nuire à sa structure bancaire corporatiste.

L’Allemagne et la France visent à accroître la concurrence en adoptant des solutions d’une époque révolue. Les idées simplistes de déréglementation et d’investissement public ne permettront pas de rivaliser avec la production de leurs concurrents. Ainsi, même si les dirigeants de l’UE parvenaient à un compromis intégrant des éléments de chacune de ces solutions, ils échoueraient tout de même. L’IA et la technologie quantique ne sont pas le fruit des inventeurs et des ingénieurs du XXe siècle, mais celui des financiers du XXIe siècle.

Wolfgang Munchau est directeur d’Eurointelligence

UnHerd.