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Deux anciens détenus palestiniens témoignent des violences qu’ils ont subies dans les prisons israéliennes, où les conditions se sont durcies après le 7 octobre 2023. Le Service pénitentiaire israélien dénonce « de fausses allégations ».

Fanny Léonor Crouzet

Palestinian prisoner Khalil Zama' (R) hugs his mother after being released from an Israeli jail in exchange for Israeli hostages released by Hamas from the Gaza Strip, at his home in Halhul village north Hebron in the occupied West Bank on November 27, 2023. Israel's prison service said 39 Palestinian detainees were released on November 26, 2023 under the terms of a truce agreement between Israel and Hamas in the Gaza Strip. The announcement came after 13 Israeli hostages were freed in the Palestinian territory under the deal, along with three Thais and a Russian-Israeli dual citizen. (Photo by HAZEM BADER / AFP)
Un prisonnier palestinien embrasse sa mère après avoir été libéré d’une prison israélienne en échange d’otages israéliens libérés par le Hamas à Gaza. ©AFP or licensors

« Parler maintenant me donne la chair de poule, mon cœur bat trop vite« , confie Najib*, une armoire à glace de près de 2 mètres, les yeux rivés sur ses mains. Ce Palestinien religieux n’est âgé que de 64 ans, mais a les traits marqués d’un hajj – le titre arabe qui désigne les personnes âgées. De 1972 à 2024, Najib a été emprisonné dans les geôles israéliennes pour différents motifs à six reprises au total. Sa dernière arrestation remonte à octobre 2023, où il a été incarcéré sous le statut de « détention administrative ». Une procédure héritée du mandat britannique qui permet à Israël d’emprisonner des personnes sans limite de temps et sans charges ni procès.

Pour la première fois, ce journaliste à la retraite s‘est confié à La Libre, depuis la ville de Naplouse, en Cisjordanie, sur les violences qu’il a subies lors de ces détentions successives. La première scène qu’il raconte se déroule dans la prison de Megiddo, au nord d’Israël, le 26 novembre 2023. « Les gardiens ont fait irruption dans nos cellules et nous ont rassemblés dans une salle de bains, raconte-t-il. Nous étions une quinzaine ; ils ont forcé les prisonniers à s’étendre par terre et à s’empiler les uns sur les autres. » Najib est sur le ventre, couché sur un tas de détenus, lorsqu’il sent qu’on essaie de le sodomiser avec un objet. « J’ai rejeté la chose comme j’ai pu, ils n’ont pas réussi. »

Au moins deux autres Palestiniens soumis au même procédé de torture ont été violés ce jour-là, affirme Najib. « Mourir arrive une fois. Être violé, c’est mourir à chaque fois que vous vous en souvenez », ajoute-t-il. De fines larmes coulent sur ses joues.

Parler par devoir

Assis dans une boutique à Qalqilya, à l’ouest de la Cisjordanie, Sami al-Saei, lui, parle à visage découvert. Ce n’est pas la première fois ; il a déjà témoigné ouvertement dans plusieurs médias arabes et internationaux. Cet ancien journaliste originaire de Tulkarem risque d’être jugé et ostracisé dans la société palestinienne conservatrice, et sa famille craint qu’il soit arrêté à nouveau par l’armée israélienne, mais il prend la parole « par devoir, et par éthique ».

Son témoignage, comme celui d’une cinquantaine d’autres Palestiniens qui ont été détenus par Israël, forme la base d’un rapport de l’ONG israélienne B’Tselem publié en janvier et intitulé « Welcome to Hell » (« Bienvenue en enfer »).

Mi-mars 2024, Sami al-Saei est prisonnier « administratif » à Megiddo. Le jour de son arrivée, raconte-t-il, il reçoit « des coups de pied, et d’autres portés avec un détecteur de métal » sur l’ensemble de son corps nu – un agent lui a intimé de se déshabiller complètement. Trois gardes inquiets d’être filmés par les caméras de sécurité – ce que Sami al-Saei comprend puisqu’il parle hébreu – le déplacent dans une autre salle. Il s’effondre face contre terre. « L’un d’eux s’assied sur mon dos. Un autre me piétine la tête. » Le troisième essaie d’enfoncer quelque chose de dur en lui. « J’ai essayé de contracter mes muscles et de résister, mais ils ont réussi. La douleur était horrible, j’ai hurlé, mais ils ont recommencé six fois. »

Un garde demande à son collègue d’attraperun autre objet. Le viol continue. « J’ai entendu un d’eux dire : « Arrête de filmer ! » Le reste est flou », conclut Sami. L’homme estime avoir passé vingt-cinq à trente minutes dans cette salle, tentant de penser à sa femme et à son dernier-né pour tenir le coup. Victime de saignements pendant vingt-deux jours, il n’a eu accès à aucun examen médical.

Des viols qui s’inscrivent dans une « politique de vengeance »

Ce témoignage n’étonne pas Abdullah Zaghari, directeur de la Société des prisonniers palestiniens (SPP), ONG fondée en 1993 pour assister les prisonniers de l’occupation israélienne. « La torture et les viols en prison, cela ne date pas d’hier », souligne le sexagénaire vêtu d’un costume impeccable. Ces histoires de viol, tous les adhérents de la Société des prisonniers palestiniens en ont entendu « des dizaines », affirme-t-il.

Pour Adbullah Zaghari, l’usage du viol contre les détenus palestiniens s’inscrit dans la « politique de vengeance » en cours dans les prisons israéliennes, en particulier après l’attaque commise par le Hamas en Israël, puis la guerre à Gaza dès le 7 octobre 2023. Depuis cette date, la Société des prisonniers palestiniens (SPP) a décompté 87 décès de détenus qui ont pu être identifiés. Mais ce chiffre pourrait dépasser la centaine, car l’identité d’au moins 14 prisonniers reste inconnue, a déploré la SPP dans un rapport publié en décembre 2025 et coréalisé avec l’association des droits humains Addameer. En deux ans de guerre, précise le rapport en citant des institutions palestiniennes, le nombre de décès au sein des prisons israéliennes équivaudrait au bilan de morts de détenus entre 1967 et 1991.

Pour Emmanuel Daoud, avocat et conseil auprès de la Cour pénale internationale (CPI) qui a pris connaissance du rapport de B’Tselem, ces décès, les violences physiques et l’absence de soins médicaux « constituent des violations graves du droit international » et sont susceptibles de constituer des crimes dits ‘internationaux’, tels que celui contre l’humanité, de guerre, voire de génocide. Si « les ressources de la CPI sont limitées ; elle ne peut, en pratique, enquêter sur toutes les violations du droit international », l’avocat estime que ce genre de témoignages peut être invoqué par le Bureau du procureur de la CPI à des fins de délivrance de mandats d’arrêt. Ils s’inscriraient dans le prolongement de ceux déjà émis à l’encontre du Premier ministre Benyamin Netanyahou et de son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant dans le cadre de la guerre à Gaza.

Interpellé à plusieurs reprises avant la publication de cet article, le Service pénitentiaire israélien a répondu par un e-mail. Il affirme qu’il « rejette catégoriquement les fausses allégations présentées dans le rapport (de B’Tselem, NdlR). (Il) fonctionne conformément à la loi, dans le respect des dispositions légales et des décisions de justice, et est soumis à la surveillance et au contrôle d’organismes officiels d’examen et de contrôle. Tous les détenus sont placés en détention légale, dans le respect de leurs droits, y compris l’accès aux soins médicaux nécessaires et la fourniture de conditions de vie conformes à la loi. »

La Libre