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chancelier Merz, incertitude, Munich 2007, Munich 2026, OTAN, Poutine, remettre tout à plat, Russie
par Gerry Nolan

Ils aiment prétendre que cela est arrivé de nulle part.
Ils aiment cette histoire à dormir debout : l’Europe vivait paisiblement dans son spa post-historique – frontières ouvertes, énergie bon marché, l’OTAN comme organisation caritative, la Russie comme station-service avec un drapeau… et puis, un jour, les barbares ont enfoncé la porte sans aucune raison.
Cette histoire n’est pas seulement malhonnête. Elle est opérationnelle. C’est la propagande que vous vous racontez pour pouvoir continuer à assouvir votre addiction sans jamais admettre à quel point elle est autodestructrice.
Car la vérité est plus laide et bien plus accablante :
À Munich, le 10 février 2007, Vladimir Poutine s’est tenu sur la scène la plus flatteuse du système atlantique — la Conférence sur la sécurité où les responsables occidentaux s’applaudissent pour avoir maintenu « l’ordre » — et il leur a exposé, en face, les contours du désastre à venir. Il ne l’a pas chuchoté dans les coulisses. Il a utilisé le micro pour administrer un remède indispensable, aussi difficile à avaler que cela puisse être pour l’Empire.
Il a même signalé qu’il n’allait pas jouer le jeu habituel de la politesse, celui où tout le monde est d’accord en public et se poignarde dans les coulisses. Il a déclaré que ce format lui permettait d’éviter « les platitudes diplomatiques agréables mais vides de sens ».
Puis il a commis l’irréparable (oh mon Dieu !) : il a qualifié l’empire d’empire.
Il a nommé l’ivresse unipolaire, cette hallucination de l’après-guerre froide selon laquelle l’histoire était terminée, le pouvoir avait trouvé son propriétaire définitif, l’OTAN pouvait s’étendre indéfiniment sans conséquences, le droit international était facultatif pour la classe dirigeante et obligatoire pour tous les autres.
L’argument central de Poutine était d’une simplicité brutale : un modèle unipolaire est non seulement inacceptable, mais impossible.
Pas « injuste ». Pas grossier. Impossible.
(Car dans un monde où) « il n’y a qu’un seul centre d’autorité, un seul centre de force, un seul centre de décision », la sécurité est privatisée : les forts se réservent le droit d’interpréter les règles (en s’accordant des exemptions) et les faibles sont contraints de l’accepter comme une morale. (Et oui, il l’a formulé exactement en ces termes : un seul centre, une seule force, une seule décision, l’architecture de la domination).
Et lorsque vous construisez ce genre de monde, tous les autres font la seule chose rationnelle qui leur reste : ils cessent de faire confiance au mur de la loi pour les protéger et commencent à s’armer pour survivre.
Poutine l’a dit sans détour : lorsque la force devient le langage par défaut, elle « stimule une course aux armements ».
C’est là que les médias occidentaux, toujours aussi malhonnêtes, ont coupé une ou deux phrases percutantes et ont manqué l’essentiel : Munich 2007 n’était pas « Poutine enragé ». C’était la Russie qui publiait ses lignes rouges devant toute la classe.
Puis vint la partie qui aurait dû glacer l’atmosphère. Poutine l’a nommée : l’expansion de l’OTAN.
Poutine ne l’a pas présentée comme une nostalgie. Il l’a présentée comme une provocation, une réduction délibérée de la confiance. Il a posé la question à laquelle aucun dirigeant occidental ne répond jamais honnêtement :
« Contre qui cette expansion est-elle destinée ? »
Puis il a enfoncé le clou : qu’est-il advenu des garanties données après la dissolution du Pacte de Varsovie ? « Personne ne s’en souvient même. »
Cette phrase est importante car elle va bien au-delà d’un simple grief : elle donne un aperçu de la façon dont la Russie a perçu l’accord post-guerre froide, non pas comme un partenariat, mais comme une tromperie permanente. Élargir l’OTAN, déplacer des infrastructures offensives, puis les qualifier de « défensives ». Construire des bases, mener des exercices, intégrer des systèmes d’armes et insister sur le fait que l’autre partie est paranoïaque de s’en apercevoir.
La formulation de Poutine était claire : l’expansion de l’OTAN « représente une grave provocation qui réduit le niveau de confiance mutuelle ».
Maintenant, faites une pause et observez la psychologie de l’Occident dans cette salle. Ils n’ont pas entendu un avertissement. Ils ont entendu de l’audace. Ils n’ont pas entendu « dilemme de sécurité ». Ils ont entendu « comment osez-vous parler d’égal à égal ».
C’est là le décalage culturel au cœur du projet atlantique : il croit à son propre mensonge fondamental et ne peut accepter la souveraineté des autres sans la traiter comme une agression.
Ainsi, Munich 2007 est devenu, dans la mémoire occidentale, non pas le moment où la Russie a dit la vérité, mais le moment où la Russie a « montré son jeu ». Implication : le « jeu » de la Russie était malveillant, et toute réponse à celui-ci était donc justifiée. C’est exactement ainsi que l’on marche vers la catastrophe.
La véritable prophétie : pas le mysticisme, mais la mécanique
Ce qui était prophétique dans le discours de Poutine, ce n’est pas qu’il avait une boule de cristal.
C’est qu’il comprenait la structure des incitations de l’Occident :
- Un système de sécurité qui, par définition, est en expansion (l’OTAN) a besoin, par définition, de menaces.
- Une idéologie unipolaire a besoin de désobéissance pour punir, sinon le mythe s’effondre.
- Un ordre fondé sur des règles qui enfreint ses propres règles doit constamment produire un discours de couverture.
- Un modèle économique qui délocalise son industrie et importe une « stabilité bon marché » doit sécuriser ses voies d’approvisionnement en énergie, ses chaînes d’approvisionnement et l’obéissance — par la finance, par des sanctions, par la force.
Poutine disait : on ne peut pas construire une architecture de sécurité mondiale sur l’humiliation et s’attendre à ce qu’elle soit stable. La Russie avait vécu les ravages de la Yougoslavie, de l’Afghanistan et de l’Irak, et ce scénario allait se répéter encore et encore, avec la Géorgie, la Syrie, la Libye, l’Iran et la Russie elle-même si Poutine ne faisait rien.
Il disait également, et c’est là que l’hystérie collective russophobe s’accélère, que la Russie n’accepterait pas un rôle subordonné dans son propre voisinage, à ses propres frontières, sous le parapluie militaire d’une puissance hégémonique en herbe.
C’est là qu’intervient le catéchisme occidental : le « voisinage » s’appelle « sphère d’influence » quand c’est la Russie qui le dit, et « garanties de sécurité » quand c’est Washington qui le dit. Et c’est ainsi que la machine à hystérie s’est mise en marche.
Vous l’avez vu dans la réaction immédiate : les élites occidentales, y compris Merkel et McCain, ont traité ce discours comme une insulte plutôt que comme une offre de négociation. Vous l’avez vu dans les années qui ont suivi : la normalisation progressive de l’idée que les préoccupations de la Russie en matière de sécurité étaient illégitimes et pouvaient donc être ignorées par des leçons de morale, sans conséquences.
Ignorer, étendre, accuser, répéter.
Cette boucle est votre chemin vers 2022 et vers aujourd’hui, à Munich 2026. Un jour sans fin, sans tirer les leçons essentielles pour mettre fin à cette boucle de folie totale.
Munich, 13 février (2026) : Merz admet que l’ordre est mort et parle d’« incertitude ».
Avance rapide. Même ville. Même conférence. Même liturgie occidentale, mais avec plus de panique dans les yeux et le noyau d’une prise de conscience terrifiante.
Le chancelier allemand Friedrich Merz, faisant preuve d’un courage performatif exemplaire, a murmuré que l’ordre mondial sur lequel nous comptions n’existait plus. Il a présenté l’« ordre fondé sur des règles » de l’après-guerre froide comme ayant effectivement disparu et a presque supplié une réinitialisation des relations transatlantiques.
Il va plus loin : il prône une posture de défense européenne plus forte et évoque les discussions avec la France sur un concept de dissuasion nucléaire européenne, un « bouclier nucléaire européen ».
Puis vient la phrase qui devrait être gravée dans le marbre de la salle de conférence de Munich comme pièce à conviction n° 1 : Merz affirme qu’à notre époque, même les États-Unis « ne seront pas assez puissants pour faire cavalier seul ».
Relisez cette phrase.
Le chancelier de BlackRock, sur le terrain spirituel de l’OTAN, dit en substance : l’empire est trop étendu, l’illusion des anciennes certitudes a disparu et l’Europe sera laissée pour compte. Quelle vertige stratégique !
Et c’est exactement ce dont parlait Poutine en 2007 : lorsqu’un axe tente d’agir comme le propriétaire de la planète, les coûts s’accumulent – guerres, retours de flamme, courses aux armements, fracture de la confiance – jusqu’à ce que le système commence à vaciller sous le poids de ses propres contradictions.
Merz aurait également supplié les États-Unis et l’Europe de « réparer et raviver » la confiance transatlantique. Réparer la confiance avec quelle monnaie ?
Car la confiance ne se répare pas avec des discours. La confiance se répare en inversant les comportements toxiques et suicidaires qui l’ont détruite.
Et ces comportements sont précisément ceux que Poutine a nommés en 2007 :
- l’expansion des blocs militaires vers les frontières d’une autre puissance,
- le traitement du droit international comme un menu,
- utiliser la coercition économique comme une arme,
- puis prétendre que les conséquences sont « injustifiées ».
L’Europe est aujourd’hui à bout de souffle face à la facture de cette politique : tensions industrielles, insécurité énergétique, dépendance stratégique et une classe politique incapable d’admettre comment elle en est arrivée là sans s’accuser elle-même.
Au lieu d’une confession, on assiste donc à une performance morale. Au lieu d’une stratégie, on assiste à de l’hystérie et à des slogans caricaturaux.
Au lieu d’une architecture de paix, on assiste à une gestion de l’escalade, l’art de marcher vers le précipice tout en appelant cela de la dissuasion.
Les remarques de Merz soulignent que l’Europe est contrainte d’envisager un environnement sécuritaire plus difficile et une plus grande responsabilité, qu’elle s’est elle-même infligés de manière suicidaire, mais elle continue de présenter la question russe sous le registre moralisateur habituel.
C’est là toute la tragédie : ils peuvent sentir les plaques tectoniques bouger sous leurs pieds, mais ils continuent à réciter les mêmes vieilles prières qui ont provoqué le tremblement de terre.
Pourquoi en sommes-nous là ? L’addiction occidentale à l’expansion — et la russophobie fabriquée de toutes pièces qui l’a alimentée
La russophobie est plus qu’un simple préjugé sanguinaire. C’est l’outil politique (raté) de choix des derniers empires contre la Russie.
C’est ce que l’on injecte dans le sang des médias Mockingbird pour faire passer l’escalade pour une vertu et le compromis pour une trahison.
Il n’est pas nécessaire d’aimer tout ce que fait la Russie pour comprendre le mécanisme : un discours permanent sur la menace russe fait passer chaque initiative de l’OTAN pour défensive, chaque mesure économique autodestructrice de l’UE pour juste, et chaque sortie diplomatique pour de l’apaisement.
Cela crée un environnement psychologique dans lequel :
- l’expansion de l’OTAN devient « liberté »,
- les coups d’État deviennent des « réveils démocratiques »,
- les sanctions deviennent des « valeurs »,
- la censure devient « intégrité de l’information »,
- et la guerre devient « soutien ».
Et une fois que vous avez installé ce système d’exploitation, vous pouvez mettre le feu à votre propre industrie tout en continuant à parler de leadership moral.
C’est la comédie noire de l’Europe depuis 2014, qui s’accélère après 2022 : auto-sanctions, pression déindustrialisante, chocs des prix de l’énergie et soumission stratégique à l’illusion de Washington de démembrer la Russie, vendue comme une « défense de la démocratie ».
Pendant ce temps, Moscou interprète le comportement de l’Occident de la même manière qu’en 2007 : comme une architecture hostile qui se rapproche, déguisée en vertu.
Le discours de Poutine à Munich – encore une fois, pas du mysticisme – a averti que lorsque les puissants monopolisent la prise de décision et normalisent la force, le monde devient moins sûr, et non plus sûr.
Alors, qu’a fait l’Occident ?
Il a fait de « l’ordre fondé sur des règles » une marque, tout en enfreignant les règles (le droit international) chaque fois que cela lui convenait. Un exceptionnalisme à un niveau presque biblique, le peuple élu de Dieu.
Il a élargi l’OTAN tout en insistant sur le fait que cette expansion était inoffensive.
Il a traité les objections russes comme des preuves de la culpabilité de la Russie, ce qui est un raisonnement circulaire digne d’un inquisiteur.
Et il a nourri une culture médiatique qui ne pouvait imaginer la Russie comme un acteur rationnel réagissant à un comportement déplorable de changement de régime, mais seulement comme un méchant de bande dessinée animé par une pathologie. Pas une analyse, mais une guerre théologique.
La conclusion que Munich ne dira pas à haute voix
Voici la phrase que Munich ne peut toujours pas prononcer, même en 2026, même si Merz admet que l’ancien ordre a disparu :
L’Occident n’a pas mal interprété l’avertissement de Poutine. Il l’a rejeté parce que l’accepter aurait signifié se limiter.
Munich 2007 était une chance — peut-être la dernière — de construire une architecture de sécurité européenne qui ne se résume pas à une OTAN avec une meilleure image. Une chance de traiter la Russie comme une grande puissance ayant des intérêts légitimes, et non comme un adversaire vaincu dont il faut changer le régime et briser l’unité.
Et maintenant, à Munich en 2026, ils se tiennent au milieu des décombres et parlent d’« incertitude », comme si la tempête avait surgi de nulle part. Le chancelier de BlackRock appelle à une remise à zéro, à un regain de confiance, à un renforcement de l’Europe, à de nouvelles idées de dissuasion.
Mais la remise à plat dont Munich a besoin est celle qu’elle refuse :
- remettre à plat le postulat selon lequel l’OTAN restera une alliance viable au-delà de la guerre en Ukraine,
- remettre à plat le principe selon lequel la Russie doit absorber l’humiliation stratégique et accepter l’inverse, la réalité telle qu’elle est – où c’est en fait l’Europe occidentale qui subit l’humiliation.
- remettre à plat le principe selon lequel le droit international est un outil au service des puissants,
- remettre à plat le postulat selon lequel le rôle de l’Europe est d’être une base opérationnelle avancée et de sacrifier sa souveraineté pour gagner du temps à l’Empire.
Tant que cela ne se produira pas, Munich continuera à se reproduire – chaque année, plus anxieuse, plus militarisée, plus rhétorique, plus détachée de la réalité matérielle créée par ses propres politiques désastreuses.
Et la « prophétie » de Poutine continuera de paraître prophétique, non pas parce qu’il a prédit l’avenir, mais parce qu’il a correctement décrit la machine.