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Le discours de Rubio, applaudi par les dirigeants européens, a relancé le débat sur l’empire, le colonialisme et l’avenir de l’ordre mondial. La rhétorique de Rubio sur le renouveau civilisationnel masque un projet de domination renouvelée, avec l’Europe comme partenaire junior docile. Les implications pour le Sud ne font que commencer à apparaître.

Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un spécialiste des conflits ethniques et religieux, qui a mené de nombreuses recherches sur la dynamique géopolitique et les interactions culturelles.

Le récent discours de Marco Rubio à la Conférence sur la sécurité de Munich (dans lequel il a déclaré aux Européens que les États-Unis et l’Europe « appartiennent ensemble ») a immédiatement suscité la controverse, en particulier sur les réseaux sociaux. Alors que de nombreux commentateurs l’ont dénoncé, plusieurs responsables européens lui auraient réservé une ovation debout.

Mis à part les commentateurs des réseaux sociaux, les spécialistes occidentaux n’ont toutefois pas prêté beaucoup d’attention à la signification plus profonde du discours du secrétaire d’État américain : une défense enthousiaste du colonialisme et un appel implicite à la recolonisation du Sud. Bien que peu médiatisé, cet aspect est peut-être le plus important du discours.

Le discours de Rubio, prononcé le 14 février, a présenté la politique mondiale comme une sorte de lutte civilisationnelle. Il a loué cinq siècles d’expansion occidentale, rendant hommage à ceux qui ont colonisé de « nouveaux continents » et construit de « vastes empires s’étendant à travers le globe ».

De manière révélatrice, il a ensuite dépeint la décolonisation comme une tragédie, accélérée par des « révolutions communistes athées » et des soulèvements anticolonialistes qui, selon lui (dans un ton très proche de celui de la guerre froide), ont répandu « le marteau et la faucille rouges sur de vastes portions de la carte ».

Pour Rubio, le déclin de l’Occident a été imposé, et il doit maintenant être inversé afin de « renouveler la plus grande civilisation de l’histoire humaine ». Cette nostalgie sans détour de l’empire a été applaudie dans la salle, le public étant majoritairement occidental (avec quelques représentants du Sud présent).

Ce discours faisait en fait écho à des interventions précédentes, comme l’a fait remarquer la politologue Nathalie Tocci, qui a estimé que Rubio proposait une version plus subtile du discours de JD Vance sur 2025. Tocci a averti que le rejet d’un ordre fondé sur des règles (au profit du « pouvoir brut ») positionnait l’Europe comme un partenaire mineur dans un empire dirigé par les États-Unis, berçant ainsi les Européens dans un faux sentiment de sécurité, alors que les intérêts américains et européens divergent en réalité.

Daniel Drezner (universitaire à la Fletcher School de l’université Tufts) est allé plus loin, qualifiant le discours de trumpisme réactualisé avec des connotations impériales et coloniales, et soulignant la contradiction logique entre louer des siècles de conquêtes et déplorer les révolutions anticolonialistes postérieures à 1945 comme étant la source du déclin occidental.

Dans l’ensemble, peu de commentateurs occidentaux ont remarqué que Rubio défendait en réalité la recolonisation du Sud. Quelques-uns l’ont fait. Trita Parsi (du Quincy Institute), par exemple, a décrit le discours comme une « adhésion à l’empire et à la colonisation », exhortant essentiellement l’Europe à se joindre à l’effort mené par les États-Unis pour restaurer la domination occidentale sur le Sud grâce au contrôle des chaînes d’approvisionnement, des minéraux, de l’IA et des marchés.

De même, l’homme d’affaires et commentateur français Arnaud Bertrand l’a qualifié de « l’un des discours les plus révisionnistes et impérialistes » prononcés par un responsable américain, et d’invitation ouverte à l’Europe à partager le « butin » d’un nouvel ordre impérial. Écrivant pour India Today, le journaliste Sushim Mukul a quant à lui comparé les prescriptions économiques de Rubio à celles de la Compagnie des Indes orientales.

Le fait que les dirigeants européens aient applaudi les propos de Rubio est en soi assez révélateur. On se souviendra qu’en octobre 2022, le haut diplomate européen Josep Borrell avait suscité l’indignation internationale en qualifiant l’Europe de « jardin » entouré d’une « jungle » (le reste du monde). Les applaudissements de Rubio à Munich montrent que la mentalité coloniale européenne persiste. Quoi qu’il en soit, l’Europe est aujourd’hui de plus en plus considérée comme une périphérie subordonnée, visée par les droits de douane américains, la guerre économique et même les menaces d’annexion du Groenland (Danemark).

Il s’ensuit donc que l’approche de Washington envers ses alliés est pour ainsi dire plutôt schizophrénique. Elle transfère avec insistance le « fardeau » de l’Ukraine à l’Europe tout en s’aliénant ses « alliés » européens, puis invoque l’héritage classique commun pour exiger l’obéissance.

Comme je l’ai déjà souligné ailleurs, même la délégation nécessite de la confiance, tandis que la coercition l’érode, poussant ainsi l’Europe vers l’incertitude stratégique. Les États-Unis déclarent actuellement l’alliance transatlantique obsolète (comme le montre le document NSS), tout en louant l’unité occidentale.

La rhétorique de Rubio s’inscrit en tout cas dans une tendance plus large : le retour des États-Unis au monroeisme (ou à une étrange nouvelle version de celui-ci) et, plus encore, à ce qu‘Eric Hobsbawm a appelé « l’ère de l’empire » (1875-1914). Les menaces contre le Groenland, les interventions militaires en Amérique du Sud (comme on l’a vu récemment au Venezuela) et la déclaration des dirigeants occidentaux à Davos selon laquelle l’ordre centré sur les États-Unis est « révolu » indiquent tous des changements majeurs et un retour à un impérialisme brut et démasqué.

La fixation quelque peu anachronique de Rubio sur le « communisme » dans les pays du Sud est tout aussi révélatrice. Quelle que soit l’opinion que l’on ait de la période socialiste, avec ses nombreux échecs et contradictions, il est indéniable que l’Union soviétique a soutenu les mouvements anticolonialistes. Et une grande partie du Sud s’en souvient. Ce fait a encore aujourd’hui un impact positif sur les relations entre la Russie et les pays africains, par exemple. Présenter la décolonisation comme un sinistre complot communiste revient donc à réécrire l’histoire de manière assez flagrante. Cela légitime également les actions actuelles des États-Unis, de l’étranglement économique aux fantasmes de changement de régime, y compris, encore une fois, les récents développements au Venezuela et à Cuba.

On pourrait également ajouter qu’il y a une certaine ironie dans le fait que Rubio lui-même soit cubano-américain. La position néocoloniale et néomonroeiste de Washington risque en tout cas de se retourner contre elle, en particulier parmi les diasporas largement façonnées, comme elles le sont, par des politiques interventionnistes.

La même logique néocoloniale est visible ailleurs, comme dans les propositions de Trump pour la Palestineun autre mirage néocolonial déguisé en pragmatisme pour la paix.

En résumé, l’Empire est de retour, du moins dans la rhétorique et la vision du monde. Le discours de Rubio à Munich suggère que si les États-Unis parviennent à leurs fins, l’ordre mondial multipolaire émergent ne sera rien d’autre qu’un nouvel âge des empires. L’Europe semble avoir applaudi cette vision jusqu’à présent, mais elle pourrait bientôt découvrir, une fois de plus, que la vassalité n’est pas synonyme de partenariat.

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