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Samir Saul – Michel Seymour

(Crédit image: Stokpic | Pixabay)

Suite aux évènements du 24 février 2022, les dirigeants politiques, les médias établis et les « experts » de plateau ont tous réagi de la même façon. Il s’agissait d’une guerre entre la Russie et l’Ukraine, d’une agression russe non provoquée et d’une intervention qui était motivée par des objectifs impérialistes.

Ces trois volets du récit officiel ne sont toujours pas abandonnés, même après quatre ans de guerre. Nous les examinons ici à tour de rôle.

Une guerre entre l’Ukraine et la Russie?

On n’a pas vu ou voulu voir que les États-Unis se servaient de l’Ukraine pour affaiblir la Russie. Nous disposons pourtant maintenant d’informations qui confirment de plus en plus l’existence d’une telle instrumentalisation. Dès 2015, le représentant démocrate Adam Schiff faisait allusion à l’utilité de se battre contre la Russie en Ukraine au lieu d’avoir à mener le combat aux États-Unis (« United States aids Ukraine and her people so that we can fight Russia over there as a way not to fight Russia over here »)[1]. Le secrétaire d’État à la défense des États-Unis, Lloyd Austin, admettait pour sa part que les Américains cherchaient à affaiblir la Russie[2] weakening Russia… inflicting to Russia a bloody nose »). L’aide américaine à l’Ukraine, selon le sénateur Lindsey Graham, porte-voix du néoconservatisme guerrier, était un combat devant être mené « jusqu’au dernier ukrainien » (« to the last Ukrainian »)[3]. L’ancien secrétaire à la défense Leon Panetta, quant à lui, le reconnut d’emblée : les États-Unis menaient en Ukraine une « guerre par procuration »[4].

On peut même trouver sur Youtube un clip dans lequel Hillary Clinton établit une comparaison entre la stratégie américaine en Afghanistan ayant servi à affaiblir l’URSS et celle qui était présentement en cours en Ukraine[5]. Selon elle, les Américains se sont servis des Moudjahidines pour combattre l’URSS en Afghanistan et ils se servaient maintenant des Ukrainiens pour combattre les Russes. Le scénario promu par les États-Unis en 2021-2022 était de piéger la Russie en Ukraine et d’entraîner une chute de son régime car on était persuadé en Occident que l’intervention en Afghanistan et l’utilisation des Moudjahidines contre elle avaient mené l’URSS à sa perte. Oliver North a décrit la situation comme impliquant « leur sang et nos balles » (« their blood our bullets »)[6]. Le général à la retraite Keith Kellog, conseiller du vice-président Mike Pence, a affirmé que la guerre menée par les États-Unis contre la Russie relevait du plus haut professionnalisme (« acme of professionalism »). Utiliser l’Ukraine pour combattre la Russie permettait d’éliminer un adversaire stratégique (« takes a strategic adversary off the table ») sans faire usage de troupes américaines. Cela permettait de se concentrer ensuite sur le plus important adversaire, la Chine[7]. Lindsay Graham, encore lui, considérait que les cent milliards de dollars consentis à l’Ukraine pour tuer des Russes étaient le meilleur investissement en dépense militaire jamais fait par les États-Unis[8]. Le Sénateur républicain Mitt Romney a répété en toute candeur la même chose[9]. On affaiblissait les Russes sans perte de vie américaine. Cette franchise est aussi celle de Bill Kristol, néocon notoire[10].

On pourrait être tenté de minimiser l’importance de ces déclarations. Certaines d’entre elles ont été faites par des personnes qui ne sont plus au gouvernement. D’autres ont été faites après que la guerre fut enclenchée. Il faudrait pour conforter l’interprétation d’une guerre par procuration être en mesure de prouver l’existence d’un plan préalablement formulé avant le début de la guerre.

La Rand Corporation est l’un des plus importants think tanks financés par l’État américain. Or, le document de la Rand de 2019 « Extending Russia » (que l’on peut peut-être traduire par « Distendre la Russie ») semble confirmer l’existence d’un tel plan[11]. On peut y lire : « Ce rapport cherche à définir les domaines dans lesquels les États-Unis peuvent rivaliser à leur avantage… ce rapport examine les vulnérabilités et les inquiétudes économiques, politiques et militaires de la Russie. Il analyse ensuite les options politiques potentielles pour les exploiter. »

Les auteurs ajoutent : « Les mesures que nous examinons n’auraient pas pour objectif premier la défense ou la dissuasion, bien qu’elles puissent contribuer aux deux. Elles sont plutôt conçues comme des éléments d’une campagne destinée à déséquilibrer l’adversaire, en amenant la Russie à se battre dans des domaines ou des régions où les États-Unis ont un avantage concurrentiel, en poussant la Russie à se dépenser militairement ou économiquement ou en faisant perdre au régime son prestige et son influence au niveau national et/ou international. »

Parmi l’ensemble des mesures proposées, on trouve notamment celles-ci :

  • entraver les exportations de pétrole russe
  • réduire les exportations de gaz russe
  • entraver l’expansion des pipelines russes
  • imposer des sanctions aux Russes
  • fournir une aide létale à l’Ukraine
  • augmenter les forces terrestres de l’OTAN en Europe
  • augmenter les exercices de l’OTAN en Europe
  • appuyer les rebelles syriens
  • favoriser le changement de régime en Biélorussie
  • exploiter les tensions dans le Sud du Caucase
  • réduire l’influence russe en Asie centrale
  • défier la présence russe en Moldavie
  • se retirer du traité INF (forces nucléaires à portée intermédiaire).
  • nuire à la réputation internationale de la Russie

Or, les États-Unis ont appliqué à la lettre ces mesures. D’ailleurs, dès son entrée en fonction comme secrétaire d’État après le retour au pouvoir de Donald Trump en 2025, Marco Rubio a confirmé que les États-Unis avaient mené en Ukraine une guerre par procuration contre la Russie[12]. Il est donc difficile de prétendre encore que le conflit en Ukraine oppose seulement la Russie et l’Ukraine. Il ne serait probablement pas survenu sans l’initiative et les nombreuses interventions des États-Unis.

Une agression non provoquée?

On trouve dans le même rapport de la Rand Corporation l’avertissement suivant : « La plupart des mesures abordées dans ce rapport sont, d’une certaine manière, des mesures d’escalade, et la plupart d’entre elles provoqueraient probablement une contre-escalade de la part de la Russie. »

Malgré les dangers d’une escalade et des pertes de vie importantes que cela pourrait entraîner en Ukraine, les États-Unis ont décidé d’aller de l’avant. Mais les avertissements n’ont pas été seulement ceux de la Rand. La Maison blanche a choisi d’appliquer les mesures proposées malgré les interventions de très nombreux experts du domaine, qu’ils soient politiciens, ambassadeurs ou intellectuels la mettant en garde depuis de très nombreuses années.

Les autorités américaines ont dès 1997 été averties par George Kennan (pourtant concepteur de la stratégie d’endiguement (‘containment’) de la Russie), dans l’article intitulé « A Fateful Error », de ne pas élargir l’OTAN. Grâce à wikileaks, on a appris que celui qui a agi dans les fonctions de directeur de la CIA en 2025, William Burns, et qui était à l’époque ambassadeur des États-Unis en Russie, avait écrit de ne pas chercher à inclure la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN, dans un mémo envoyé à la Secrétaire d’État Condoleezza Rice intitulé « Niet means Niet. Russia’s NATO Enlargement redlines ». Dans son livre Provoked, Scott Horton rapporte que, de l’avis de Burns, même Condoleezza Rice et Robert Gates (conseiller adjoint au Conseil de sécurité) avaient des réticences.

Jack Matlock fut un ancien ambassadeur des États-Unis en Russie. Il était l’un des rares spécialistes de la Russie dans le corps diplomatique américain. Juste avant l’invasion, il écrivit: « Puisque la principale exigence de Poutine est l’assurance que l’OTAN ne prendra pas de nouveaux membres, et en particulier pas l’Ukraine ni la Géorgie, il est évident que la crise actuelle n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait pas eu d’expansion de l’Alliance après la fin de la guerre froide, ou si l’expansion s’était faite en harmonie avec la construction d’une structure de sécurité en Europe qui incluait la Russie. »

William Perry, secrétaire de la Défense sous Bill Clinton, était aussi contre une expansion incluant l’Ukraine. Chas Freeman, ancien sous-secrétaire à la Défense pour les affaires de sécurité internationale des États-Unis en 1993-1994, envisageait plutôt la création d’un système de sécurité européen de l’après-guerre froide centré sur l’OTAN. Fionna Hill, une experte de la Russie membre du Conseil national de sécurité, déclara au New York Times qu’en 2008, les agences de renseignement ont recommandé de ne pas ouvrir la voie à l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie, parce qu’un grand nombre des membres de l’OTAN s’y opposaient. Scott Horton souligne dans son livre Provoked « qu’elle avait personnellement et sagement averti le président Bush et le vice-président Cheney de ne pas le faire »[13].

John Mearsheimer, professeur de science politique à l’Université de Chicago, Stephen F. Cohen, regretté professeur de la NYU et de Princeton, et Noam Chomsky, intellectuel de renommée internationale, ont été à l’avant-scène de cette discussion. Ils ont tous essayé, eux aussi, de convaincre l’administration américaine de renoncer à promettre l’OTAN à l’Ukraine. Même Barack Obama, ancien président démocrate, a en vain essayé de faire comprendre que l’Ukraine était un intérêt vital pour la Russie, mais pas un intérêt vital pour les États-Unis.

Plus étonnant encore, Zbigniew Brzezinski (auteur en 1997 de The Grand Chessboard) se rendit à l’évidence que l’Ukraine, certes indépendante, devrait rester neutre au même titre que l’Autriche.  En 2014, il écrira : « il doit être clair que l’Ukraine ne sera pas membre de l’OTAN. Je pense que c’est important pour toute une série de raisons politiques. Si vous regardez la carte, c’est important pour la Russie d’un point de vue psychologique et stratégique. L’Ukraine ne sera donc pas membre de l’OTAN.»[14]

En plus des avertissements venant de la Rand Corporation, les interventions de George Kennan, William Burns, Condoleeza Rice, Robert Gates, Jack Matlock, William Perry, Chas Freeman, John Mearsheimer, Fiona Hill ainsi que Zbigniew Brzezinski ont toutes été ignorées par le gouvernement américain. Il semble donc que l’escalade était non seulement acceptée comme conséquence possible, mais même souhaitée comme résultat tangible.

L’une des principales hypothèses que nous examinons dans le livre Le conflit mondial au XXIe siècle (L’Harmattan, 2024) est donc la suivante. Au lieu de voir les « sanctions » économiques contre la Russie (fin de l’achat européen du gaz et du pétrole russe) comme des conséquences qui découlent de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, nous pensons que le découplage de l’Europe et de la Russie pour la vente du gaz et du pétrole et, plus généralement, l’affaiblissement de la Russie, étaient manifestement les véritables objectifs visés par les États-Unis. Le moyen pour y parvenir était de provoquer la Russie jusqu’à ce qu’elle n’ait plus d’autre choix que d’intervenir en Ukraine, ce qui en retour justifierait les « sanctions » visant à affaiblir Moscou.

Plusieurs provocations survinrent visant à forcer la main de la Russie afin de l’inciter à intervenir. La première est d’avoir procédé à l’élargissement de l’OTAN de 16 à 30 puis à 32 membres qui encerclent la Russie, malgré la promesse de ne pas le faire, malgré les avertissements des chefs d’État russes et malgré les avis répétés des experts. Il s’en est suivi un ensemble de provocations qui n’ont jamais été relayées dans les médias établis. En rafale, mentionnons la présence de la NED (National Endowment for Democracy) dans les pays limitrophes à la Russie, les révolutions de couleur qui ont été fomentées sous son impulsion, le retrait américain des traités ABM (sur les missiles antibalistiques) et INF (sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire), l’installation de boucliers de défense hybrides en Pologne et en Roumanie, les 5 milliards de dollars investis en Ukraine depuis 1991 par les États-Unis, les rencontres répétées de sénateurs (McCain, Graham et Murphy), du vice-président Biden et de Victoria Nuland avec les 3 chefs d’opposition ukrainiens, le financement par les Américains des manifestations de Maïdan (tentes, spectacles, nourriture, autobus), l’appui de facto au renversement violent du régime par le groupe néo-nazi Secteur droit et la présence des États-Unis sur le territoire ukrainien après le coup d’État (Kerry, Brennan, Biden). Ces interventions américaines constituent un ensemble de provocations qui étaient bien réelles, et ce, même si elles n’ont pas été rapportées dans les médias traditionnels.

Cela s’est poursuivi alors que les États-Unis participaient à la constitution du gouvernement: nomination du premier ministre (Arseniy Yatsenyuk); mise en retrait des deux autres chefs de l’opposition (Vitali Klitschko, Oleg Tyanibok). Klitschko se retrouvera maire de Kiev et 4 membres du parti néonazi Liberté dirigé par Tyanibok aboutiront au gouvernement, tout comme le commandant de Maïdan Andriy Parubiy, qui devint secrétaire de défense et de sécurité nationale. Le nouveau gouvernement procéda dès le lendemain du coup d’État au rejet de la loi reconnaissant le caractère public de la langue russe. En réaction à ces lois russophobes, les oblasts de Donetsk et de Lougansk déclarèrent leur souveraineté. Une guerre civile fut aussitôt enclenchée par le groupe néonazi Azov contre les russophones du Donbass et un massacre d’opposants du nouveau gouvernement eut lieu à Odessa, alors qu’une quarantaine de personnes furent brûlées vives dans la maison des syndicats où ils s’étaient réfugiés. Une américaine naturalisée ukrainienne (Natalie Jaresko) deviendra ministre des Finances. Le fils de Joe Biden, Hunter, sera nommé sur le conseil d’administration de l’entreprise Burisma. Joe Biden obtiendra un an plus tard le limogeage du procureur général Viktor Shokin qui faisait enquête sur l’ancien dirigeant de Burisma. Un fidèle des États-Unis, Mikheil Saakashvili, ancien président de la Géorgie, qui avait amorcé les hostilités contre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en 2008, sera nommé gouverneur d’Odessa.

Les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN procédèrent aussi à la formation de l’armée ukrainienne. Les accords de Minsk ne furent jamais appliqués et ils n’ont servi qu’à préparer l’armée ukrainienne à la guerre. Les Américains refusèrent en 2021 de négocier des accords proposés par la Russie portant sur une nouvelle architecture de sécurité pour tous les pays d’Europe. La promesse faite par Joe Biden en décembre 2021 de ne pas installer des missiles nucléaires sur le territoire ukrainien pouvant atteindre Moscou en quelques minutes a ensuite été abandonnée par Biden lui-même quelques semaines plus tard.

Il est donc indéniable que les États-Unis se sont livrés à de très nombreuses provocations. La suggestion qu’il s’agissait d’une agression non provoquée est aussi farfelue et fantaisiste que fausse. Une Ukraine de facto membre de l’OTAN, la menace existentielle 24h/24 qu’un missile puisse y être installé et lancé pour atteindre Moscou en quelques minutes ont forcé les Russes à réagir. En menaçant la Russie, les États-Unis ont été les initiateurs de la guerre. L’origine du conflit était l’extension de l’OTAN jusqu’à la Russie et son encerclement par cette alliance militaire dirigée par les États-Unis.

Une intervention motivée par des ambitions impérialistes?

Même si on admet que les États-Unis ont provoqué la crise, cela n’implique pas que la Russie ait envahi l’Ukraine seulement pour se défendre. La Russie aurait pu de son côté profiter de cette crise pour élargir son territoire. Qu’est-ce qui permet de dire que l’invasion de l’Ukraine répondait à ce que la Russie percevait comme une menace existentielle? Qu’est-ce qui autorise à penser que l’intervention russe était défensive et non offensive et qu’elle ne procédait pas d’une ambition impérialiste?

Comme nous allons le voir, ce dernier volet du récit officiel est lui aussi le résultat d’une autre désinformation.

Les mille et une provocations des États-Unis plaçaient déjà les Russes sur la défensive. Mais certains ont cru voir dans l’explication de Vladimir Poutine, juste avant l’invasion, de même que dans une lettre du mois de juillet 2021, la preuve que la Russie avait des ambitions de conquête territoriale. Poutine parle à quelques reprises dans cette lettre du fait que les Russes et les Ukrainiens forment un seul et même peuple. La première phrase « litigieuse » est la suivante : « L’Ukraine n’est pas seulement un pays voisin pour nous […] C’est une partie inaliénable de notre propre histoire, de notre culture et de notre espace spirituel ».

Les frontières de l’Ukraine, affirme-t-il, n’ont d’autre signification que de marquer une ancienne division administrative de l’Union soviétique. D’où l’autre citation apparemment « problématique » : « L’Ukraine moderne a été entièrement créée par la Russie. »

Voici cependant la conclusion de son exposé: « Les choses changent : les pays et les communautés ne font pas exception. Bien entendu, une partie d’un peuple, au cours de son développement, influencée par un certain nombre de raisons et de circonstances historiques, peut, à un moment donné, prendre conscience qu’elle constitue une nation distincte. Comment devons-nous traiter cette situation ? Il n’y a qu’une seule réponse : avec respect ! La Fédération de Russie a reconnu les nouvelles réalités géopolitiques : non seulement elle les a reconnues, mais elle a fait beaucoup pour que l’Ukraine s’établisse en tant que pays indépendant. Tout au long des difficiles années 1990 et du nouveau millénaire, nous avons apporté un soutien considérable à l’Ukraine. »[15]

Poutine admet donc que, même si les racines de l’Ukraine et celles de la Russie renvoient selon lui à un seul et même peuple, elle a été appelée à former une nation distincte. Quant à l’affirmation selon laquelle l’Ukraine moderne aurait été créée par la Russie, il est clair qu’il s’agit seulement des frontières de l’Ukraine. Elles furent en effet dessinées tout d’abord par Lénine, puis ensuite transformées suite à la Seconde Guerre mondiale et enfin modifiées une fois de plus par le transfert administratif de la Crimée en 1954 dans le cadre de l’URSS. La Russie avait de bons rapports avec l’Ukraine indépendante après 1991 et lui versait de substantielles redevances pour le passage du gaz russe vers les marchés d’exportation. Le plus vaste pays du monde n’a pas besoin de nouveaux territoires.

A-t-on d’autres raisons de penser que l’enjeu sécuritaire était important pour la Russie? Celle-ci avait-elle de bonnes raisons de se sentir sur la défensive? La Russie aurait-elle quand même dû avoir confiance dans l’OTAN? Le contexte révèle-t-il que l’on ne peut avoir confiance dans l’OTAN? Il semble bien que la perte du lien de confiance a tôt fait d’augmenter la méfiance et l’appréhension à l’égard de ce qui se tramait dans les officines de la Maison Blanche.

La liste des manquements à la parole ou à l’écrit est très longue. Nous savons déjà que les Américains se sont retirés de l’Organisation mondiale de la santé, de l’Accord de Paris sur le climat et de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. S’agissant de la relation avec la Russie, les Occidentaux n’ont pas tenu leur promesse de ne pas élargir l’OTAN. Ils se sont retirés des traités de 2002 sur les systèmes antibalistiques et de 2019 sur les missiles à portée intermédiaire. Les Européens (France, Allemagne et Pologne) n’ont rien fait pour assurer une transition démocratique malgré l’accord signé le 21 février 2014. Ils n’ont pas respecté ensuite les Accords de Minsk I et II. En 2021, le refus occidental de discuter d’une architecture européenne de sécurité, valable pour tous, révélait l’arrière-pensée de priver la Russie de sécurité.

En outre, la menace n’était pas qu’hypothétique. Si le retrait du traité de 2002 sur les systèmes antibalistiques a donné lieu à l’installation de systèmes antibalistiques en Pologne et en Roumanie, était-ce purement hypothétique de penser que le retrait du traité sur les armes nucléaires à portée intermédiaire allait donner lieu à l’installation de missiles à portée intermédiaire sur le territoire ukrainien ? Tout cela tend à confirmer que les préoccupations russes étaient d’ordre sécuritaire et non liées à des ambitions territoriales. Penser le contraire, c’est faire à la Russie un procès d’intention fondé sur une théorie du complot. C’est démontrer les symptômes d’une russophobie chronique.

Enfin et surtout, l’hypothèse d’une ambition de conquête territoriale est infirmée par les nombreux faits et gestes de la Russie. Celle-ci a tout d’abord refusé d’annexer la Crimée malgré le vote référendaire de 1991 approuvé par une quasi-unanimité des suffrages exprimés, avant même l’accession de l’Ukraine à l’indépendance. C’est seulement suite au coup d’État de Maïdan et à l’implication des États-Unis, que les Russes ont récupéré la Crimée. Celle-ci leur avait échappé avec l’accession de l’Ukraine à la souveraineté en 1991. Alors qu’elle avait fait partie de l’empire et de l’URSS depuis des siècles, la Russie l’avait perdue seulement depuis 23 ans. L’existence d’une importante base navale russe et l’accès à la Mer noire devenaient des enjeux prioritaires. Cette base risquait même de leur échapper et de passer aux mains des États-Unis. Le maintien de cette base militaire était compatible avec la souveraineté de l’Ukraine mais, la minorité néonazie ayant plutôt décidé de remettre son destin dans les mains de l’OTAN, il devenait impérieux pour la Russie de récupérer cet oblast. Composée très majoritairement de russophones confrontés aux lois russophobes qui venaient d’être appliquées, elle fut l’objet d’un second référendum qui confirma les résultats du premier. Ce sont ces circonstances particulières et inquiétantes qui expliquent la mainmise russe sur la Crimée et non ses ambitions impérialistes.

Pour démontrer que la Russie avait essentiellement des préoccupations sécuritaires, il faut ensuite noter que tous les dirigeants russes se sont opposés à l’élargissement de l’OTAN. Ils ont préféré s’en tenir aux accords de Minsk de 2014 et de 2015 au lieu d’annexer le Donbass. Il était dans leur intérêt de maintenir au sein de l’Ukraine une importante minorité russophone capable d’infléchir les politiques de l’État ukrainien dans un sens qui pourrait être favorable à la Russie.

Les Russes ont ensuite formulé en 2021 des propositions concernant une nouvelle architecture sécuritaire en Europe qu’ils ont soumises à l’attention de l’OTAN et des États-Unis. Cela confirme une fois de plus que leurs réactions étaient défensives. Ils ont averti les autorités américaines que, sinon, ils allaient intervenir en Ukraine, d’où la capacité de l’État américain à prédire ce qui allait advenir. Les Russes ont ensuite voulu cibler leur intervention. Ils l’ont baptisée « Opération militaire spéciale » parce qu’ils ne voulaient pas faire la guerre. Ils n’ont engagé que 150 000 hommes, alors que pour conquérir l’Ukraine, il aurait fallu en mobiliser au moins dix fois plus.

La Russie a voulu immédiatement après l’invasion amorcer des négociations avec l’Ukraine, qui se sont avérées fructueuses, mais les représentants de l’OTAN ont mis fin aux négociations. L’ancien dirigeant israélien Naftali Bennet a confirmé que ces négociations ont été rompues suite à l’intervention de Boris Johnson. L’entente laissait ouverte la possibilité que Donetsk et Lougansk soient souveraines ou autonomes au sein de l’Ukraine, mais non annexées à la Russie. Encore une fois, tout cela ne concorde pas avec l’idée que la Russie se serait engagée dans un projet expansionniste.

La Russie a longtemps tardé à augmenter ses effectifs sur le terrain. Elle a aussi tardé à viser les infrastructures du pays. Elle a mené une guerre d’attrition et non une guerre de conquête territoriale. La Russie est donc entrée à reculons dans ce conflit. Elle ne voulait pas de cette guerre!

Conclusion

En vertu des accords d’Helsinki de 1975, la Russie ne devait-elle pas reconnaître le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien? Le problème est que les dirigeants d’extrême droite en Ukraine ont agi à l’encontre de la volonté populaire. En 2014, seule une faible minorité d’Ukrainiens (20%?) souhaitaient joindre l’OTAN. Le mouvement populaire rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes sur la place Maïdan favorisait plutôt l’inclusion dans l’Union européenne. Néanmoins les néonazis ont opté en faveur d’une éventuelle intégration au sein de l’OTAN. Ensuite, en 2019, le peuple ukrainien s’est prononcé à 73% en faveur du programme de paix avec la Russie de Volodymyr Zelensky. Encore une fois, le souhait de la population n’a pas été exaucé. Enfin, depuis 2025, le peuple ukrainien veut que l’on mette fin à la guerre et que des négociations soient entamées. Or, à chaque fois, les États-Unis, l’OTAN ou les autorités ukrainiennes ignorent la voix du peuple ukrainien.

Le respect de l’intégrité territoriale est certes un idéal à préserver, mais il arrive parfois que cet idéal soit perturbé par la violence d’un État impérialiste cherchant à déstabiliser une région. Pour se défendre, il devient alors inévitable de recourir aux armes. Les Russes ont alors dû se résoudre à mener une guerre préventive.

Il aura fallu que Trump annonce sa volonté d’annexer le Canada, le Groenland et le Panama, et qu’il s’emploie à décapiter par kidnapping le président du Venezuela pour qu’on parle enfin de l’impérialisme américain. C’est comme si les nombreuses interventions militaires des États-Unis dans le monde, à commencer par la complicité directe du pays dans le génocide des Gazaouis (il a livré à Israël des armes pour 22 milliards de $ après le 7 octobre 2023), ne suffisaient pas pour tirer déjà cette conclusion. Avec myopie, on a mis les récents évènements sur le dos de Donald Trump et non plus généralement sur le dos des États-Unis, alors que l’impérialisme américain se poursuit depuis des décennies, que ce soit sous bannière démocrate ou républicaine. Non seulement a-t-on fait comme si le conflit ukrainien avait commencé le 24 février 2022. On a aussi fait comme si l’impérialisme américain était apparu le 20 janvier 2025.

Depuis quatre ans, de très nombreux intellectuels, experts, journalistes, anciens diplomates ou militaires ont fait l’impossible pour modifier le narratif officiel. On songe en particulier à Benjamin Abelow, Jacques Baud, George Beebe, Medea Benjamin, Brian Berletic, Olivier Berruyer, Max Blumenthal, Anne-Laure Bonnel, Michael Carley, Robert Charvin, Noam Chomsky, Alex Christoforou, Stephen F. Cohen, Michel Collon, Glenn Diesen, Gilbert Doctorow, Pepe Escobar, Sylvain Ferreira, Norman Finkelstein, Chas Freeman, Caroline Galacteros, Glenn Greenwald, Gordon M. Hahn, Katie Halper, Jonathan Haslam, Chris Hedges, Jacques Hogard, Scott Horton, Michael Hudson, Larry Johnson, Caitlin Johnstone, Ivan Katchanovski, Georges Kuzmanovic, Annie Lacroix-Riz, Dimitri Lascaris, Pierre Lellouche, Igor Lopatonok, Pascal Lottaz, Simona Mangiante Papadopoulos, Andrei Martyanov, Aaron Maté, Alexander Mercouris, Paul Moreira, Ray McGovern, Douglas MacGregor, John Mearsheimer, Nicola Mirkovic, Guy Mettan, Xavier Moreau, le juge Napolitano, Christelle Néant, Ben Norton, Laurent Ozon, Benoît Paré, Michael Parenti, Héléna Perroud, Nicolai N Petro, Vijay Prashad, Scott Ritter, Jeffrey Sachs, Richard Sakwa, Jacques Sapir, Mary Elise Sarotte, Jeremy Scahill, Oliver Stone, Emmanuel Todd, Lawrence Wilkinson et Yuliya Yurchenko.

Contrairement au récit officiel, la guerre en Ukraine est une guerre opposant les États-Unis à la Russie, et une guerre dans laquelle les premiers se servent du peuple ukrainien comme proxy. La Russie faisait face à une provocation à laquelle elle ne pouvait que réagir. Cette réaction était motivée par des objectifs défensifs et non par des objectifs offensifs.

Quatre ans plus tard, les néoconservateurs américains et européens qui ont manigancé la guerre en Ukraine sont toujours à la manœuvre pour la perpétuer dans le vain espoir d’abattre la Russie. Tous leurs calculs se sont avérés erronés. L’Europe s’est appauvrie et le peuple ukrainien, première victime de cette folle aventure, a payé au prix fort la manipulation cynique de ses faux amis.

Notes

[1] https://www.youtube.com/watch?v=4d4rcoPulY4

[2] https://www.washingtonpost.com/world/2022/04/25/russia-weakened-lloyd-austin-ukraine-visit/

[3] https://www.youtube.com/watch?v=yJvXqtYdJqk

[4] https://www.youtube.com/watch?v=ZPWu7cPPVv0

[5] https://www.youtube.com/watch?v=cUu4vVYa9aE

[6] https://www.youtube.com/watch?v=8tsg0MTZv2A

[7] https://www.youtube.com/watch?v=N51j1XN0y64

[8] https://morganton.com/news/lindsey-graham-russians-are-dying-best-money-weve-spent/video_be53de64-9d16-5656-ba0f-2e7f56f46426.html

[9] https://www.youtube.com/watch?v=nXJJw9MV-ak

[10] https://www.youtube.com/watch?v=Y2Ne6QL3M3M

[11] https://apps.dtic.mil/sti/citations/AD1086696

[12] https://www.youtube.com/watch?v=cfZZzYVFcdA

[13] Fiona Hill, “Putin Has the US Right Where He Wants It”, New York Times, January 24, 2022, https://nytimes.com/2022/01/24/opinion/russia-ukraine-putin-biden.html

[14] «The West should arm Ukraine », The Atlantic Council, 2 juillet 2014.
https://www.atlanticcouncil.org/blogs/natosource/brzezinski-the-west-should-arm-ukraine/

[15] Vladimir Putin, « On the Historical Unity of Russians and Ukrainians », July 2021. http://en.kremlin.ru/events/president/news/66181

Michel Seymour est professeur honoraire du département de philosophie à l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1990 à 2019. Il est l’auteur d’une dizaine de monographies incluant A Liberal Theory of Collective Rights, 2017; La nation pluraliste, ouvrage co-écrit avec Jérôme Gosselin-Tapp et pour lequel les auteurs ont remporté le prix de l’Association canadienne de philosophie; De la tolérance à la reconnaissance, 2008, ouvrage pour lequel il a obtenu le prix Jean-Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines. Il a également remporté le prix Richard Arès de la revue l’Action nationale pour l’ouvrage intitulé Le pari de la démesure, paru en 2001. Il a publié conjointement avec Samir Saul Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : seymour@videotron.ca site web: michelseymour.org

Samir Saul est docteur d’État en histoire (Paris) et professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal. Son dernier livre est intitulé Imperialism, As Rampant Today as in the Past (2025). Il est aussi l’auteur de : L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023); Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962) (2016); La France et l’Égypte de 1882 à 1914. Intérêts économiques et implications politiques (1997). Il est enfin le codirecteur de Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales (2003). Il a publié conjointement avec Michel Seymour Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : samir.saul@umontreal.ca

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