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Daniel Ryser
La paix promise, la guerre déclarée : comment le changement de régime apparaît comme une mesure préventive et suspend le contrôle démocratique.
Sur la photo, Donald Trump et JD Vance sourient. En dessous : « THE PRO-PEACE TICKET », « le ticket de la paix ». Deux hommes sous les projecteurs, tirés à quatre épingles comme des militants électoraux, et non comme les architectes d’une guerre.
Puis, à deux heures du matin (heure de la côte est des États-Unis), les bombardements commencent. Le président parle d’« opérations militaires de grande envergure » et de « liberté pour le peuple iranien ». Ce n’est pas un discours dissuasif. Déclarer la liberté d’un autre peuple comme objectif de guerre, c’est formuler un changement de régime.
La guerre n’apparaît plus comme une mesure de dernier recours contre un danger imminent, mais comme un instrument d’ordre politique. Comme un moyen de corriger l’histoire. Le vocabulaire reste moral. L’acte est politique.
La rupture avec la rhétorique pacifiste
Des journalistes comme Glenn Greenwald parlent d’une guerre de changement de régime, un projet qui contredit ouvertement la rhétorique pacifiste et qui est vendu sous le couvert de la sécurité.
Pendant la campagne électorale, il n’était pas question d’une nouvelle « guerre sans fin », mais d’un abandon des interventions néoconservatrices. Aujourd’hui, le vice-président JD Vance déclare : « Nous ne devons pas surinterpréter les leçons du passé. Ce n’est pas parce qu’un président a mal mené une opération militaire que nous devons systématiquement nous abstenir de tout conflit militaire. »
La leçon de l’Irak, selon la logique implicite, n’était pas : évitez les guerres visant à changer de régime. Mais plutôt : ne vous laissez pas paralyser par les erreurs du passé. L’astuce rhétorique est évidente. L’erreur n’était plus la guerre, mais sa mauvaise mise en œuvre. On essaie donc à nouveau, cette fois-ci en étant soi-disant plus avisé.
Mais même si l’on met de côté toute classification journalistique, la question demeure : qui a pris cette décision et qui en avait connaissance ?
Des discussions étaient en cours. Des médiateurs étaient en route. Des propositions étaient sur la table. Le mot « imminent » exige une menace sans alternative. Mais des alternatives existaient. Si la diplomatie est toujours en cours, la guerre n’est pas un événement naturel, mais une option.
Une frappe préventive vise à empêcher quelque chose. Un changement de régime vise à provoquer quelque chose. L’un réagit, l’autre façonne. Et façonner, c’est faire de la politique. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’escalade vers l’extérieur, mais aussi le vide à l’intérieur.
Une guerre sans mandat
Il manque ce qui était auparavant au moins simulé : un large débat parlementaire, une autorisation formelle, un mandat clairement défini. Pas de vote du Congrès. Pas d’audition publique. Pas de résolution votée.
Pas de session extraordinaire dramatique. Pas de lutte nationale. Pas de conflit visible entre le législatif et l’exécutif. Le Parlement n’apparaît pas. Il est contourné. La guerre commence par vidéo, comme s’il s’agissait d’un changement de programme.
En 2003 également, lors de la guerre d’agression menée par les États-Unis contre l’Irak, qui a coûté la vie à un million de civils, il y a eu manipulation, tromperie, exagération. Mais la guerre avait encore besoin de rituels. Elle avait besoin d’un vote du Congrès. Elle avait besoin de résolutions. Elle avait besoin d’une scène. D’un discours du secrétaire d’État américain Colin Powell devant les Nations unies. Elle devait être mise en scène de manière politiquement e, préparée de manière argumentative, légitimée par le Parlement, même si les justifications étaient fausses, si les preuves présentées s’effondraient par la suite et si un mandat explicite pour la guerre n’était pas obtenu. Mais la lutte pour cela existait. Le monde regardait. Aujourd’hui, une déclaration nocturne suffit. L’exécutif décide, le public réagit.
Une morale fragmentée
À cela s’ajoute un revirement médiatique remarquable. Les plateformes d’extrême droite et ultra-sionistes montrent des femmes iraniennes en liesse – des images d’espoir, de libération. À côté, des scènes de manifestations anti-guerre en Occident. Selon le portail The Daily Wire, les femmes de gauche se sont battues contre la liberté des femmes iraniennes. Dans le même temps, les cercles politiques qui s’étaient opposés à la guerre d’agression russe au nom du droit international soutiennent désormais la guerre d’agression menée par les États-Unis et Israël. Le droit international est appliqué de manière sélective : exigé sans compromis à l’égard de la Russie, interprété de manière flexible dans le cadre de ses propres actions militaires, par exemple à Gaza ou maintenant en Iran.
Et sur TikTok, les jeunes Iraniennes célèbrent l’attaque, s’adressent au mouvement queer « Free Palestine » et demandent où est leur solidarité. Ceux qui restent silencieux sur l’Iran, selon le reproche, ne se soucient pas des droits humains, mais seulement de leur image. Les lignes de conflit morales ne suivent plus les clivages classiques. Elles se fragmentent, se reflètent et s’opposent les unes aux autres.
La guerre administrative
Washington parle d’une « frappe préventive », la défense contre un danger imminent qui pourrait être considéré comme de la légitime défense au regard du droit international. Mais en l’absence d’attaque avérée, la préemption devient prévention. Et la défense devient construction. Si l’objectif déclaré est le renversement d’un gouvernement, il ne s’agit plus d’un bouclier, mais d’un levier.
C’est là que réside la véritable rupture : non pas dans l’acte militaire lui-même, mais dans la normalisation de l’état d’urgence. La guerre n’apparaît plus comme une rupture bouleversante, mais comme une décision administrative. Le pouvoir de façonner l’ordre politique est concentré entre les mains de l’exécutif. Le parlement réagit, il ne décide pas.
Et l’affirmation démocratique – débat, mandat, contradiction, lutte publique pour la légitimité – apparaît soudain comme un retard. On parle de sécurité. On veut dire contrôle. On parle de liberté. On veut dire pouvoir.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas que cette guerre ait été déclenchée, mais qu’elle l’ait été sans bruit.