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Par Pierre-Emmanuel Thomann

Les États-Unis et Israël ont lancé une offensive militaire aérienne contre l’Iran le 28 février 2026. L’objectif initial annoncé, un changement de régime supposé se dérouler immédiatement après l’assassinat du Guide suprême Khamenei, a visiblement échoué.

Washington a ensuite insisté sur des objectifs militaires commela destruction du programme nucléaire, l’annihilation des capacités balistiques, la neutralisation de la marine iranienne et l’affaiblissement structurel du régime. Derrière ces objectifs tactiques, l’enjeu stratégique est de modifier par la force la configuration géopolitique régionale et mondiale. Cette opération s’inscrit dans le sillage de l’opération israélienne soutenue par les Américains en juin 2025, la « guerre des 12 jours » avec des bombardements sur les supposées capacités nucléaires de l’Iran, qui a donc été un échec puisqu’une nouvelle opération a été jugée nécessaire. Le régime de sanctions contre l’Iran depuis la proclamation de la République islamique d’Iran dure depuis 1979.

Les États-Unis sont un empire déclinant très dangereux pour la stabilité internationale car ils n’acceptent pas la nouvelle configuration géopolitique multicentrée et cherchent à éviter que leurs adversaires en tirent parti selon la géopolitique de la terre brûlée.

Mettons de côté un instant les angles idéologiques, identitaires, religieux et civilisationnels qui sont aussi très présents, particulièrement dans cette nouvelle guerre, notamment les rivalités entre les juifs extrémistes, les chrétiens sionistes et évangéliques et les musulmans chiites. Posons quelques hypothèses sur les enjeux d’ordre systémique, notamment l’évolution de la configuration géopolitique.

Les États-Unis, en recul géopolitique depuis la guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie, suivie de la guerre en Ukraine depuis 2022, pratiquent la politique de terre brûlée dans les espaces géopolitiques qu’ils pourront de moins en moins contrôler. Il s’agit de ne pas laisser leurs adversaires tirer avantage de ces espaces qui s’ouvrent à la multipolarité, en l’occurrence les États membres des BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

L’objectif géopolitique, annoncé dans sa stratégie de sécurité nationale de 2025, est de maintenir les États-Unis au sommet de la hiérarchie géopolitique mondiale et de pratiquer l’équilibre en Europe, au Proche-Orient et en Asie pour ne permettre à aucun adversaire de contrôler ces espaces. Cela se traduit en termes opérationnels par la provocation de conflits géopolitiques, comme la guerre par procuration contre la Russie en soutenant Kiev, aboutissant à la destruction de l’Ukraine, l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, provoquant la destruction de ce pays qui s’était rapproché des routes de la soie chinoises et du nouveau corridor nord-sud initié par la Russie sur l’axe Russie-Azerbaïdjan-Iran-Inde. Une action future de déstabilisation en Asie contre la Chine ne saurait être exclue.

La violence de cette opération contre l’Iran est d’autant plus forte que les États-Unis ont perdu contre la Russie en Ukraine et cherchent une compensation géopolitique. De son côté, Israël, qui considère l’Iran comme une menace qui touche à ses intérêts vitaux, à la différence des États-Unis, a réussi à entrainer Washington dans cette intervention, en fonction de ses propres objectifs géopolitiques. Israël a une influence disproportionnée sur la géopolitique mondiale par rapport à sa taille, notamment avec son entrisme à Washington et vise avant tout la configuration régionale au Proche-Orient. Israël cherche à détruire le potentiel iranien, voire à fragmenter l’Iran, afin de torpiller toute idée d’équilibre géopolitique régional. Israël en profite aussi pour accélérer son projet de Grand Israël, notamment avec une nouvelle invasion du Liban, pour combattre le Hezbollah, proxy de l’Iran. Le régime Netanyahou mise sur l’écrasement militaire, sans égard à la stabilité régionale de long terme.

Les objectifs des États-Unis s’interprètent aux échelles eurasienne et mondiale. Les États-Unis s’attaquent à l’Iran, considéré comme le maillon le plus faible en Eurasie parmi leurs adversaires, puisqu’ils ne peuvent pas s’engager dans une confrontation frontale avec la Russie et la Chine. Derrière les objectifs purement militaires comme la destruction du programme nucléaire iranien, malgré les nombreux doutes des experts à ce sujet, mais aussi les missiles balistiques, c’est surtout une tentative de ralentir l’émergence du monde multipolaire qui menace la suprématie géopolitique des États-Unis. L’objectif est aussi de prendre le contrôle des ressources en pétrole et gaz de l’Iran pour empêcher la Chine d’en tirer profit.

Nous ne sommes donc pas dans un changement de la configuration géopolitique mondiale avec l’agression de l’Iran par les États-Unis et Israël. Nous sommes dans une nouvelle séquence de la transition du monde unipolaire au monde multipolaire, une réplique des États-Unis au processus d’émergence du monde multicentré inauguré par la Russie avec les interventions en Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2022 pour enrayer l’encerclement de la Russie par Washington au moyen des élargissements de l’OTAN.

L’Ukraine et Israël sont deux États-fronts situés dans le Rimland si l’on se réfère aux doctrines géopolitiques anglo-américaines. On peut décomposer cet espace en un Rimland européen afin de torpiller une entente à l’échelle européenne sur l’axe Paris-Berlin-Moscou et un Rimland proche-oriental afin de torpiller une entente sur les axes Iran-Russie et Iran-Chine. L’Iran a une position stratégique, situé en Asie occidentale et charnière entre le Proche-Orient, l’Asie centrale et l’Asie du Sud. L’Iran a accès à la mer Caspienne au nord et au golfe Persique et à la mer d’Oman au sud, extensions de l’Océan Indien. Selon la stratégie géopolitique des Etats-Unis, le contrôle de l’Iran permettrait d’élargir le Rimland proche-oriental vers l’Asie et affaiblir le monde Chiite. (Voir la carte ci-dessus). Du fait de la proximité entre les États-Unis et Israël, en plus de la présence des ressources énergétiques, le théâtre proche-oriental semble aujourd’hui prioritaire.

Il s’agirait pour Washington d’enrayer la montée en puissance de la mondialisation alternative portée par les BRICS et de l’OCS, et, hypothèse haute, de lui donner un coup d’arrêt, mais c’est une illusion.

Cette opération militaire mal engagée, car elle a échoué à provoquer le changement de régime annoncé de manière immédiate, va provoquer de nombreux effets domino à l’échelle mondiale. Washington risque un nouvel enlisement autant géoéconomique que géostratégique dans un conflit qui risque de durer.

Les États-Unis, géographiquement situés loin du théâtre proche-oriental, font face à des problèmes de logistique pour acheminer les munitions, mais aussi de production de missiles. Les opérations militaires restent limitées à la voie aérienne, avec une course de vitesse avec l’Iran dont les stocks de missiles et de drones sont très importants. L’incertitude est entière sur la capacité et la volonté des belligérants à poursuivre cet affrontement dans la longue durée. Une intervention au sol dans ce pays montagneux et immense serait difficilement concevable pour les États-Unis. La meilleure défense de l’Iran est sa géographie, avec une superficie qui fait trois fois celle de la France et une population de 90 millions d’habitants au niveau d’éducation très élevé, axée sur les sciences et les mathématiques. L’Iran s’est préparé à ce type de conflit et les nombreux tunnels en montagne creusés pour stocker du matériel militaire ne peuvent pas être entièrement éradiqués sans opération au sol.

La défense de l’Iran ressemble à la doctrine chinoise de « la guerre hors limites ». Téhéran élargit non seulement les théâtres d’opérations à l’échelle régionale en visant les bases américaines dans les pays du Golfe, en Arabie saoudite et en Irak, et en s’appuyant sur des milices chiites au Liban, en Irak et au Yémen, en plus des tirs de missiles sur des objectifs militaires en Israël, mais à l’échelle mondiale, en bloquant le détroit d’Ormuz pour déclencher une crise énergétique et économique qui va peser sur les opinions publiques, notamment sur l’électorat de Donald Trump qui se fissure déjà. Les cibles sont aussi élargies aux data center des pays du Golfe, accélérant la guerre numérique.

Dans ce conflit asymétrique, plus longtemps l’Iran résistera sur le plan militaire et géostratégique malgré les destructions croissantes, plus importantes seront les conséquences géoéconomiques défavorables pour les États-Unis et l’Occident en général, Israël, les pays du Golfe, L’UE, notamment si la fermeture du détroit d’Ormuz est durable.

Un scénario éventuel est que Washington, après avoir déclaré détruites toutes les infrastructures iraniennes militaires, notamment celles du programme nucléaire supposé et l’arsenal balistique, va déclarer victoire et suspendre l’opération militaire, même s’il sera difficile d’évaluer réellement les dégâts. Il sera difficile d’éliminer les drones, qui jouent un rôle de plus en plus décisif, et produits en masse par l’Iran.

Dans cette guerre asymétrique, la suspension de l’opération militaire après un gain strictement militaire, mais un désastre du point de vue des temps plus longs de la géopolitique, pourra être considérée comme une défaite de Washington et d’Israël et une victoire, non pas militaire, mais géopolitique de l’Iran. Ceci d’autant plus si le changement de régime, objectif initial annoncé, ne se produit pas et si la réorientation géopolitique de l’Iran par la force au sein de la globalisation occidentale sous domination américaine et son éloignement des BRICS et de l’OCS ont échoué. Le scénario du changement de régime est rendu difficile par l’absence d’unité politique dans l’opposition issue de la diaspora et le soutien encore très important au régime actuel. La fragmentation géopolitique interne de l’Iran, sans doute souhaitée par certains réseaux israéliens, est un scénario que de nombreux États vont chercher à éviter, notamment ses voisins, en raison des risques de déflagration géopolitique régionale, notamment avec la question kurde et les Azéris d’Iran.

Le deux-poids-deux-mesures en ce qui concerne les critiques des actions des États-Unis et d’Israël, comparé aux autres pays, n’a jamais été aussi flagrant. En termes de réputation, les États-Unis seront de plus en plus perçus comme une puissance dangereuse et imprévisible, voire fourbe et indigne de confiance. Israël se retrouve isolé au milieu d’un champ de ruines d’où vont irrémédiablement réémerger ses ennemis. Israël n’a gagné qu’un répit. La relation entre les deux États risque de s’aggraver, les Américains de la base électorale de Trump ont l’impression d’être tombés dans un piège tendu par les Israéliens, l’Iran ne représentant aucune menace pour les États-Unis. Les Israéliens ont visiblement poussé à une intervention de manière décisive grâce à leur entrisme parmi les réseaux néoconservateurs de la politique et l’administration américaines. Des désaccords entre Américains et Israéliens sur les cibles commencent à apparaitre, notamment les frappes par l’armée israélienne sur les infrastructures pétrolières iraniennes.

Seuls les grands pôles de puissance comme la Russie, la Chine, l’Inde qui cherchent à éviter d’être aspirés dans un nouveau front contre le monde multipolaire ouvert par Washington pourront tirer parti de cette nouvelle déstabilisation. La Russie, qui tient la position géopolitique centrale en Eurasie grâce à ses ressources énergétiques, pourra alimenter la Chine, la plus affectée par cette guerre, mais aussi l’Inde. Cela va de facto renforcer le partenariat eurasien russo-chinois. Un éventuel découplage entre la Russie et la Chine rêvé par Washington est une illusion. La Chine a intérêt à une victoire russe en Ukraine, pour éviter l’encerclement en Eurasie, et la Russie n’a pas intérêt à s’éloigner de la Chine, afin de poursuivre le projet russe de Grande Eurasie, et de renforcer son partenariat énergétique et géoéconomique qui rééquilibre la relation.

La Chine et la Russie ont un intérêt commun à endiguer les opérations de déstabilisation américaines sur le pourtour du continent eurasien qui les visent indirectement. L’Iran dévasté a plus de chances d’approfondir ses partenariats avec la Russie et la Chine dans l’après-conflit, quel que soit le nouveau régime politique, que d’entrer dans un processus de vassalisation aux États-Unis qui ne pourront pas occuper physiquement le pays. Il faut rappeler qu’ils ont échoué dans ce type d’opérations en Irak et en Afghanistan.

Si l’on compare les objectifs géopolitiques de nature systémique, la Russie et la Chine, au contraire des États-Unis, ne cherchent pas la suprématie géopolitique globale, mais un monde multicentré. Moscou et Pékin ne s’engagent donc pas dans des alliances rigides et évitent ainsi d’être aspirés dans des conflits qui les détourneraient de leurs priorités géopolitiques et géographiques régionales et de construire progressivement un monde alternatif à la globalisation américaine. La Russie et la Chine, pourtant opposées à cette opération, ne tomberont ainsi pas dans le piège de s’impliquer massivement dans un nouveau front en Iran, mais de manière plus discrète et indirecte, ils peuvent aider Téhéran à tenir plus longtemps et à augmenter drastiquement le coût de cette opération pour les États-Unis.

Les États-Unis ont par contre plus à perdre après leur incapacité à assurer la sécurité des pays du Golfe en s’engageant dans une opération contre l’avis de ces pays. Ils provoquent aussi des retombées négatives pour leurs alliés européens de l’OTAN en aggravant les incertitudes à propos du conflit en Ukraine. Les pays du Golfe apprennent à leurs dépens que d’accueillir des bases américaines, c’est devenir des États-Front dans cette guerre d’agression américano-israélienne. C’est comparable au cas de la Géorgie et de l’Ukraine, qui s’étaient positionnées pour entrer dans l’OTAN, dans le cadre de la stratégie des États-Unis de refoulement et d’encerclement de la Russie dans ses terres eurasiennes, et dont les territoires ont été fragmentés à l’occasion de la guerre Russie-Géorgie en 2008 et de la guerre en Ukraine depuis 2014.

En effet, une puissance à vocation hégémonique, si elle veut être légitime, doit démontrer que son contrôle du système international ancré sur un ordre géopolitique dont elle occupe le centre est profitable aux autres pays et apporte la stabilité et la prospérité. C’est l’inverse qui se produit ici et les États-Unis, refusant la multipolarité, c’est-à-dire un partage plus équilibré du pouvoir mondial avec la Russie, la Chine, l’Inde et les États européens encore acquis à cette idée, en détruisant volontairement l’idée même de système multilatéral pour endiguer les conflits, deviennent avec Israël la principale menace géopolitique mondiale. Les puissances en Eurasie, mais aussi les pays du Sud global vont renforcer leur coopération pour réduire les dépendances aux États-Unis, plus enclins à provoquer le chaos qu’à construire un ordre international stable.

Dans cette configuration de fragmentation géopolitique sur les marges du continent eurasien, les États-Unis peinent de plus en plus à encercler l’Eurasie car ils sont en surextension avec le Rimland européen, proche-oriental, indopacifique et arctique. D’où leur doctrine de sous-traitance géopolitique où ils cherchent à déléguer leurs priorités à des États-fronts, l’Ukraine en première ligne contre la Russie épaulée par les États européens de l’Otan, Israël et les pays du Golfe contre l’Iran. Avec cette opération militaire, les États-Unis risquent à nouveau d’être aspirés en première ligne dans cette opération qui risque de s’avérer contre-productive du point de vue de leur étirement géopolitique.

Le glissement de priorité géopolitique de Washington du théâtre ukrainien au théâtre proche-oriental favorise la Russie, avec l’incapacité à fournir du matériel militaire en quantité suffisante à Kiev, la priorité étant les livraisons à Israël et aux États du Golfe, mais aussi la reconstitution des stocks.

Quel intérêt pour la France et les Européens, s’ils sont aspirés dans cette fuite en avant incontrôlable au bénéfice des intérêts géopolitiques américano-israéliens, alors qu’ils sont déjà confrontés à la défaite inéluctable sur le front ukrainien ? Ils seront à nouveau les grands perdants du monde multipolaire émergent.

Se laisser entraîner dans cette agression américano-israélienne contre l’Iran, au service des pays du Golfe, dont certains, comme le Qatar, exportent l’islamisme, ou à la remorque du suprémacisme géopolitique américano-israélien, n’est pas dans l’intérêt de la France comme puissance d’équilibre qui gagnerait à rester en dehors des blocs. Ces alliances, mal pensées dans une configuration antérieure, risquent de vassaliser la France aux intérêts des puissances maritimes anglo-saxonnes et aux pays sunnites contre l’Iran.

C’est de l’arc de crise au sud de l’Europe que proviennent les vraies menaces pour la France et non pas de l’arc de crise à l’est où la Russie ne menace pas la France. L’Iran n’est pas une menace géopolitique pour la France. Par contre, la guerre contre l’Iran risque de renforcer les islamistes sunnites (L’Iran, avec la Syrie et la Russie, avait combattu contre l’État islamique) et les crises migratoires. La France aurait aussi un rôle à jouer dans la protection du Liban pour endiguer les opérations israéliennes. La crise énergétique qui s’annonce à la suite de la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, décision prévisible directement liée à l’attaque américano-israélienne, va être aggravée par la décision funeste de l’UE de se couper des importations énergétiques russes pourtant incontournables. Il ne revient pas à la France de faire la sous-traitance visant à réparer les déstabilisations américano-israéliennes. Il serait plutôt judicieux de réimporter du gaz et du pétrole de Russie et de réparer Nord Stream. Le moment est venu pour France et avec le plus grand nombre d’Etats à l’échelle mondiale et selon le principe d’équilibre géopolitique, d’endiguer la capacité de nuisance géopolitique des États-Unis, qui restent persuadés d’être investis d’une Destinée Manifeste ».

Dans la dialectique géopolitique, il faut penser aux contre-coups provoqués par cette nouvelle crise. Cela ne sera peut-être pas visible immédiatement, mais la Russie, la Chine et l’Inde vont émerger comme des pôles de stabilité géopolitique construisant patiemment un ordre géopolitique alternatif auquel il serait judicieux pour la France de se rapprocher, afin de surmonter ce qui convient désormais d’appeler « la Question américaine ».

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