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Derrière le pacte entre Trump et les pasteurs évangéliques se cache une vision messianique qui voit dans les conflits au Moyen-Orient l’accomplissement des Écritures.

Elisabetta Burba

« Josué ordonne au soleil de s’arrêter », peint par John Martin en 1816. Wikimedia Commons. Licence : domaine public.

Le courant eschatologique qui unit les intérêts d’Israël et des États-Unis transforme l’Ancien Testament en un manuel d’instructions. Alors que l’offensive militaire frappe Téhéran, la rhétorique religieuse s’entremêle avec la doctrine militaire. Premier épisode d’une série qui analyse les racines théologiques à la base de l’opération « Epic Fury » et leur impact sur les équilibres du pouvoir mondial.

EN BREF

Foi et pouvoir militaire La prière d’une vingtaine de pasteurs évangéliques à la Maison Blanche marque une convergence entre foi et pouvoir militaire. Trump reçoit l’imposition des mains tandis que l’offensive contre Téhéran se poursuit.

Chrétiens « born again » Des dizaines de millions de « white born again » influencent la politique américaine, voyant dans l’État d’Israël l’accomplissement des prophéties bibliques. Pour 74 % d’entre eux, le soutien à Jérusalem est une priorité spirituelle.

Les Écritures comme manuel La doctrine militaire se confond avec la Bible : au Pentagone, on cite les Psaumes pour justifier les combats. Les Écritures deviennent ainsi un manuel opérationnel stratégique.

Croisade moderne Trump implique directement les autorités religieuses pour légitimer la guerre. Les critiques parlent d’un conflit transformé en mission messianique sans précédent.

Impact mondial L’axe entre les évangéliques et l’aile droite républicaine transforme la géopolitique en eschatologie. Le destin d’une superpuissance nucléaire s’entremêle avec des visions millénaristes du Moyen-Orient.


« Pas un seul catholique en vue. Des chrétiens sionistes sur toute la ligne ». C’est par ce post cinglant sur X que le journaliste indépendant américain David J. Reilly a commenté, le 6 mars, la désormais célèbre photo de la prière dans le Bureau ovale. La veille, une vingtaine de pasteurs s’étaient réunis à la Maison Blanche en présence de Donald Trump. Le président était assis à son légendaire bureau, les yeux fermés, tandis que les pasteurs l’entouraient debout. Après lui avoir imposé les mains sur les épaules, le dos et les bras, les chefs religieux ont invoqué Dieu, lui demandant de continuer « à donner à notre président la force dont il a besoin pour diriger notre grande nation ». Ainsi que « la grâce et la protection à nos troupes et à tous les hommes et femmes qui servent dans nos forces armées ».

Une scène qui a déclenché des réactions virulentes, les critiques la comparant à une bénédiction politico-militaire. Le magazine progressiste The Nation a titré « Un conflit sans raison est devenu une dangereuse guerre sainte ». Et d’ajouter : « En l’absence de justification claire pour l’attaque contre l’Iran, les partisans de Trump parlent de plus en plus comme des croisés ». En plein conflit militaire, cette scène est tout à fait unique.

Le seul précédent dont on se souvienne aux États-Unis est celui du président William McKinley, qui, en 1898, justifia l’occupation des Philippines en parlant d’une illumination divine. Selon la version de McKinley, alors qu’il s’interrogeait avec angoisse sur le sort des anciennes colonies espagnoles, il décida de « s’agenouiller et d’invoquer Dieu Tout-Puissant ». Après quoi, il eut une intuition : la mission des États-Unis était « d’éduquer les Philippins, de les élever, de les civiliser et de les convertir au christianisme ».

S’il semble difficile d’imaginer Trump à genoux en quête d’une réponse du Ciel, il n’en reste pas moins que le président McKinley avait cherché un dialogue solitaire avec Dieu. Et, contrairement à Trump, il n’avait fait appel à aucune autorité religieuse pour justifier l’occupation des Philippines.

Mais qui sont ces hommes de foi qui ont invoqué la grâce de Dieu pour soutenir une guerre qui apporte mort et destruction ? Ce ne sont ni des catholiques, ni des orthodoxes, ni des anglicans. Et ils n’appartiennent pas non plus à ces confessions protestantes traditionnelles – luthériens, méthodistes ou presbytériens – qui faisaient traditionnellement partie de l’establishment religieux américain. Ce sont tous des évangéliques : du premier au dernier. Ils appartiennent donc à ce mouvement vaste et diversifié au sein du protestantisme, centré sur l’autorité biblique, la conversion personnelle et la mission évangélisatrice. Plus encore. Beaucoup de ces pasteurs sont associés à des réseaux qui attribuent une signification théologique particulière à l’État moderne d’Israël.

Il n’existe pas de sioniste chrétien. Les sionistes suivent le Talmud qui affirme que Jésus-Christ est un criminel et qu’il a été bouilli dans des excréments humains, et que la Vierge Marie est une prostituée. On ne peut pas se dire chrétien et soutenir ces abominations. Les sionistes chrétiens sont ceux… pic.twitter.com/FyvlHnTnFG— Megatron (@Megatron_ron) 29 octobre 2025

Il s’agit d’une distinction fondamentale : la vision évangélique de la signification spirituelle d’Israël diffère considérablement de l’approche adoptée par l’Église catholique, les Églises orthodoxes et la plupart des confessions protestantes historiques, dont les enseignements officiels se gardent bien d’identifier les développements politiques au Moyen-Orient à l’accomplissement des prophéties bibliques.

Une aile importante de la direction évangélique a en revanche adopté une position fortement pro-israélienne, inscrivant le soutien politique à l’État juif dans un récit religieux issu de sa propre interprétation des Écritures.

La principale organisatrice de la prière dans le Bureau ovale est Paula White Cain. Conseillère spirituelle de Trump, c’est une télévangéliste connue pour son ministère associé à l’« Évangile de la prospérité ». Selon cette doctrine, la foi en Dieu attirerait automatiquement la richesse, le bien-être et la guérison de toute maladie. Depuis 2016, la prédicatrice joue un rôle clé dans les relations entre Trump et la base évangélique, le bloc d’électeurs qui lui est le plus fidèle.

Les évangéliques représentent un vaste mouvement qui regroupe plusieurs confessions religieuses au sein du christianisme protestant. Issu historiquement de la Réforme, il a connu une explosion mondiale au XXe siècle. Le mouvement se caractérise par deux mots clés : « born-again » (nés de nouveau) et « bibliques ». En substance, les évangéliques mettent l’accent sur une conversion personnelle profonde, une expérience de « renaissance » au cours de laquelle ils acceptent Jésus comme Sauveur, et utilisent la Bible comme seul guide infaillible.

Ils sont des centaines de millions dans le monde (plus de 600 millions selon l’Alliance évangélique mondiale), concentrés en Amérique, en Afrique et en Asie. Mais c’est aux États-Unis qu’ils exercent leur plus grande influence, où, selon une étude du groupe de réflexion Pew, environ 23 % de la population adulte se définit comme évangélique. Une estimation qui porte à environ 78 millions le nombre d’évangéliques aux États-Unis.

La prière de Trump dans le Bureau ovale et l’initiative « America Prays » brouillent la frontière entre foi et politique. Les détracteurs mettent en garde contre ce qu’ils qualifient de manœuvre stratégique « de type sectaire » visant à dissimuler des politiques bellicistes derrière la religion à l’approche du 250e anniversaire en 2026. S’agit-il d’une véritable guidance spirituelle ou d’un enjeu de taille… pic.twitter.com/GGZome6qd0— Qadir Khan Yousufzai🕊️ (@qadiryusfzai) 5 mars 2026

Parmi eux, le sous-groupe le plus influent sur le plan politique est constitué des « white born-again ». Les « blancs nés de nouveau » représentent entre 13 et 17 % de la population adulte (environ 45 à 60 millions de personnes). Ils ont pourtant un impact disproportionné sur la vie publique, grâce à leur forte participation électorale, à leur organisation systématique et à leur ancrage profond au sein du Parti républicain (George W. Bush est un chrétien né de nouveau). Connus pour leurs positions conservatrices sur des thèmes tels que l’avortement et la famille traditionnelle, ils constituent un bloc électoral crucial pour un candidat conservateur. Et c’est à eux que Trump doit ses deux victoires électorales (en 2020, il avait perdu malgré leur soutien). Lors des élections de 2024, ils ont voté pour lui à 80-85 %, surtout dans des États indécis comme la Pennsylvanie, la Géorgie et le Michigan.

Mais la raison pour laquelle ce groupe religieux est fondamental dans le conflit en cours – avec ses bombes sur Téhéran, ses fonds aux colons israéliens et la légitimation divine des opérations militaires – est autre, plus profonde et théologique. Parmi les évangéliques américains, une position très enracinée est le christianisme sioniste.

Comme le montre une étude publiée en septembre 2025, la moitié des évangéliques considère les Juifs comme le « peuple élu ». Et pour 74 % d’entre eux, le soutien spirituel à Israël est une priorité. Cette position est particulièrement marquée chez les « blancs nés de nouveau ». Entre 80 et 82 % d’entre eux croient que « Dieu a donné la terre d’Israël au peuple juif » (données du Pew Research Center relatives à 2013, confirmées également en 2025-2026). C’est le paradoxe du sionisme chrétien : les évangéliques américains qui cultivent cette vision sont aujourd’hui plus nombreux que les Juifs eux-mêmes résidant aux États-Unis.

Et ce n’est pas tout. Entre 64 et 70 % des « blancs évangéliques » estiment qu’« Israël défend ses intérêts » et que « ses actions militaires sont justifiées », contre 32 % de la population générale américaine. C’est ce que révèle une enquête réalisée en septembre 2024. Un chiffre confirmé par une étude plus récente, menée en avril 2025. Eh bien, 72 % des évangéliques blancs ont une opinion favorable d’Israël (dont 36 % ont une opinion « très favorable »). Beaucoup d’entre eux voient en Israël l’accomplissement des prophéties bibliques, interprétant la création de l’État en 1948 comme un signe eschatologique, et le soutiennent sans réserve pour accélérer le retour du Christ.

Cinq jours après la prière messianique avec Trump, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a transposé la mystique du Bureau ovale dans les couloirs du Pentagone, clôturant un briefing par une citation du Psaume 144 : « Béni soit le Seigneur, mon rocher, qui forme mes mains à la guerre et mes doigts au combat. » Les mêmes versets que le tireur d’élite américain du film Il faut sauver le soldat Ryan invoque avant d’ouvrir le feu sur les nazis.  

Je suis profondément ému de voir cela : le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, un véritable ami d’Israël, récitant le Psaume 144 pour prier pour la protection de ses troupes. ⚔️📖

« Béni soit le Seigneur, mon Rocher, qui forme mes mains pour la guerre, mes doigts pour le combat. »

Quand un dirigeant se tourne vers la Bible pour… pic.twitter.com/EMI8RK2eeV— AMIRAN 🇮🇱 (@Amiran_Zizovi) 11 mars 2026

Mais pour comprendre comment on en est arrivé à cette convergence inédite, où le destin d’une superpuissance nucléaire s’entremêle avec d’anciennes prophéties bibliques, il faut quitter le confort douillet du Bureau ovale et se rendre dans le Moyen-Orient ensanglanté. Plus précisément en Israël, où le rêve d’un État juif n’est pas né des prières des mystiques, mais des pages d’un livre, la Bible, utilisée comme titre de propriété. C’est là, dans la métamorphose du sionisme, qu’il faut chercher la clé pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui à Washington.

Elisabetta Burba , Fondatrice et directrice en chef de Krisis, elle est journaliste d’investigation et chargée de cours à l’Université d’État de Milan. Elle a été responsable de la rubrique Étranger du magazine Panorama, a collaboré avec des médias internationaux, participé à des missions d’observation électorale pour l’OSCE, écrit des livres et enseigné à l’Université d’Insubria et à la Summer School du Marlborough College (Royaume-Uni). Après une licence en lettres à l’Université d’État de Milan, elle a obtenu un master à l’École polytechnique et suivi des cours à l’Université du Wisconsin, à l’École Sant’Anna de Pise et à la London School of Economics. Lauréate du prix Saint-Vincent.

Krisis