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Ibrahim Al-Amine

Le problème de la France dans la gestion du dossier libanais découle d’un ensemble de considérations diverses. La plus importante est que les Français disposaient, il y a encore quelques années, d’un canal de communication efficace avec le Hezbollah, mais qu’ils l’ont perdu. En revanche, ils ont perdu la plupart de leurs canaux de communication avec Israël et les États-Unis. Même l’Arabie saoudite, qui entretient des relations délicates avec Paris, ne semble pas ressentir le besoin réel du rôle français.

Le problème est aggravé par un facteur supplémentaire lié à la personnalité même du président Emmanuel Macron. Il est en effet la cible de brimades répétées de la part de Donald Trump, l’objet des railleries de Benjamin Netanyahou, tandis que Mohammed ben Salmane préfère le contourner lors de toute discussion concernant le rôle européen dans la région.

Pourtant, Paris ne se lasse pas et ne renonce pas, car elle sent qu’elle perd le peu de marge de manœuvre qui lui reste dans la région. C’est pourquoi elle s’est empressée de s’engager dans le plus vaste processus de normalisation avec le nouveau régime en Syrie, et a misé sur son ami proche Nawaf Salam pour construire une nouvelle base pour ses intérêts au Liban. Parallèlement, Paris compte sur le fait que l’Église au Liban continue de considérer la France comme l’un des principaux soutiens occidentaux.

À chaque échéance concernant le Liban, Macron sort de son bureau. Lui qui craint de se promener dans les rues de la capitale française semble prêt à se rendre au Liban, en Syrie, en Israël ou n’importe où ailleurs, si cela peut lui conférer le rôle qu’il recherche.

Le problème, cependant, est que Macron parle beaucoup, qu’il a des idées, des projets et des visions, mais qu’il manque d’une feuille de route concrète, car il ne dispose pas d’une influence réelle lui permettant de transformer ces idées en réalité. Jusqu’à présent, il n’a pas su comment satisfaire Ahmad al-Sharaa à Damas afin de permettre aux entreprises françaises de jouer un rôle et de réaliser des investissements sérieux en Syrie. Quant à Israël, lorsque Netanyahou se voit contraint de répondre aux appels de Macron, il n’a pas grand-chose à dire, avant de mettre fin à la conversation en rappelant que Washington est le centre de décision mondial.

Alors que Trump refusait de se prononcer, le conflit s’intensifiait entre ses conseillers « libanais » pour savoir qui reprendrait le dossier du Liban.

Lorsque la guerre contre l’Iran a éclaté, la France n’était tout simplement pas en mesure de s’y engager. Donald Trump a dit la vérité lorsqu’il a fait remarquer que quiconque souhaite mener une guerre sérieuse ne peut compter sur l’armée française. Paris, tout comme l’Europe dans son ensemble, ne dispose en effet que d’environ 15 % de la puissance de feu de l’OTAN, alors que les Américains considèrent que la Turquie, par exemple, est capable de rivaliser avec l’armée française dans un affrontement direct entre les deux. Pourtant, la France, qui prétend être neutre, cherche toujours à jouer un rôle direct, bien qu’elle soit consciente d’être pratiquement hors jeu.

À peine la première salve de roquettes a-t-elle été tirée depuis le Liban vers les territoires occupés que Macron s’est réveillé, lançant une campagne politique visant à arracher un rôle à son pays au Liban. Cela s’inscrit dans le contexte de sa crainte que les forces françaises opérant au sein de la FINUL soient contraintes de partir avant la fin de l’année, lui qui n’a pas encore trouvé le moyen de convaincre les Américains de la nécessité de les maintenir, tout en cherchant, en coordination avec le secrétaire général de l’ONU António Guterres, à parvenir à un compromis, qui maintiendrait une force limitée d’environ 500 officiers et soldats des forces internationales (à majorité française) en tant qu’observateurs d’un éventuel cessez-le-feu à la fin de la guerre, reproduisant ainsi l’expérience de la Force des Nations unies chargée de surveiller le désengagement (UNDOF) en Syrie.

Cependant, l’ambition de Macron dépasse ce rôle limité. Il s’est empressé de proposer une initiative visant à gérer des négociations directes entre le Liban et Israël. Il n’avait pas besoin d’entendre l’accord du président de la République Joseph Aoun et du chef du gouvernement Nawaf Salam, car il sait qu’ils soutiennent cette idée depuis longtemps. Cette proposition nécessite toutefois une composition « nationale inclusive » pour une délégation libanaise officielle. C’est pourquoi il s’est efforcé de convaincre le président du Parlement, Nabih Berri, d’accepter la participation d’un chiite à la délégation, qui soit acceptable à ses yeux et à ceux du Hezbollah.

Macron a toutefois été surpris de voir qu’un petit État comme Chypre s’était empressé de présenter une proposition similaire. Mais l’île, qui craint que la guerre ne s’étende à son territoire, s’est montrée plus modeste, annonçant sa disposition à accueillir toute négociation directe entre Israël et le Liban. Macron, quant à lui, pensait pouvoir faire mieux. Car Paris ne veut pas revivre l’expérience des négociations syro-israéliennes, où son rôle s’était limité à fournir des « services hôteliers » pour accueillir les deux délégations. Et même lorsque Macron a tenté d’entrer dans la salle des négociations, l’émissaire américain Tom Barrack lui a répondu qu’il existait d’autres capitales capables d’assurer l’accueil avec plus d’efficacité.

Le projet dont il a été question à Paris était le fruit d’une discussion entre Macron, Aoun et Salam, et de leur accord sur une solution globale commençant par la fin de l’état d’hostilité entre le Liban et Israël, ainsi que la mise en place d’un mécanisme garantissant un cessez-le-feu, qui s’accompagnerait d’un plan opérationnel adopté par le gouvernement libanais pour désarmer le Hezbollah dans tout le Liban, même si cela devait nécessiter le recours à la force. Macron a estimé que ces points seraient suffisants pour amener rapidement Israël à la table des négociations. Il a toutefois été choqué par deux réponses successives de la part des États-Unis et d’Israël. La première lorsqu’on lui a fait savoir que le moment n’était pas opportun pour ouvrir le dossier du Liban, et la seconde lorsqu’on lui a dit que les instances qui lui avaient transmis ces idées n’avaient ni le mandat ni la capacité de mettre en œuvre un quelconque engagement sur le terrain.

Parallèlement, Aoun tentait d’ouvrir un canal de communication avec les Américains. Il a donc demandé à son conseiller Jean Aziz de contacter rapidement l’homme d’affaires Jamal Daniel, un ami de Barak, pour lui demander d’intervenir. Barack a reçu le message, mais n’a pris aucun engagement. Il est revenu plus tard pour informer les personnes concernées que la Maison Blanche n’avait encore pris aucune décision concernant le Liban et que le débat restait ouvert sur des propositions viables.

Aoun a compris la situation comme si Barak était revenu pour prendre en charge le dossier libanais. Cependant, ce dernier a ensuite envoyé un message dans lequel il précisait que l’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, restait chargé de suivre ce dossier, et que les délibérations au sein de la Maison Blanche n’avaient abouti à aucune nouvelle conclusion. Néanmoins, Barak a attiré l’attention de son ami libano-syrien sur un point essentiel : celui qui souhaite négocier une solution sérieuse doit être capable d’imposer des faits sur le terrain. Ce que Barak n’a pas dit ouvertement, son ami l’a répété sous une autre forme : il ne semble pas que les Américains aient confiance en la capacité d’Aoun ou de Salam à prendre des mesures décisives… Qu’en est-il de la position de Berri ?

Israël a fait savoir à Washington qu’il envisageait des négociations après avoir remporté des succès militaires sur le terrain, et ne voit pas de rôle pour la France

Dans le même temps, des informations ont filtré d’Israël selon lesquelles Benjamin Netanyahou aurait fait appel à l’ancien ministre Ron Dermer pour prendre en charge le dossier libanais. Il s’agit d’une évolution qui ne semble pas de bon augure pour Paris, car Dremer n’accorde de toute façon pas beaucoup d’importance à la France, il est un expert du dossier américain, et sa nomination ne signifie pas nécessairement qu’Israël ait décidé d’entamer des négociations pour l’instant.

Macron, qui ne savait pas comment obtenir une décision de Trump, s’est vu contraint de déployer des efforts particuliers pour améliorer ses relations avec l’ambassadeur américain à Paris, Charles Kushner, père du gendre du président américain Jared Kushner, bien que cet ambassadeur n’hésite pas à critiquer Macron lui-même et à l’insulter devant des journalistes français, et qu’il prenne l’initiative de communiquer avec des responsables de premier plan du gouvernement français sans passer par le ministère des Affaires étrangères, qui a dû lui adresser une lettre lui demandant de respecter les règles régissant le travail des ambassadeurs.

Macron s’est néanmoins vu contraint de communiquer avec lui, dans l’espoir de convaincre son fils Jared d’intervenir auprès de Trump pour le persuader de confier à la France la gestion des négociations entre le Liban et Israël, avec l’engagement catégorique que Paris se rangera du côté de la position américaine et continuerait à condamner le Hezbollah, allant même jusqu’à soutenir son interdiction totale au Liban. Les Français sont allés jusqu’à reconnaître que Paris avait joué un rôle essentiel pour convaincre Salam d’adhérer au plan visant à interdire les activités de la résistance, bien qu’il n’ait pas besoin d’encouragement pour adopter des positions hostiles à la résistance au Liban, en Palestine et dans la région.

Dans le même temps, Macron informait les responsables à Beyrouth que ses efforts progressaient, demandant que la formation de la délégation de négociation soit accélérée. Mais cette confiance n’avait aucun fondement. Dès qu’il a envoyé sa proposition à Kushner fils, ce dernier l’a divulguée à la presse américaine et israélienne, en ajoutant une remarque selon laquelle rien n’indiquait qu’Israël soit prêt à entamer des négociations pour le moment.

C’est ce qu’a également confirmé vendredi un diplomate américain à un médiateur arabe, indiquant qu’il avait personnellement contacté des responsables israéliens, qui lui avaient répondu que Tel-Aviv ne voyait aucune raison de négocier pour l’instant. Interrogé sur la raison de cette position, le diplomate américain a répondu sans détour : les Israéliens se préparent à une invasion terrestre et pensent qu’ils pourront ensuite imposer leurs conditions au Hezbollah et au Liban.

À peine quelques heures après la fuite de l’initiative française, qui comprenait des ajouts à l’initiative envoyée par Aoun en concertation avec le chef du gouvernement, des fuites en provenance de Washington ont indiqué que ce n’était pas le moment de négocier et que tout le monde se concentrait actuellement sur le terrain.


Salam et le remaniement ministériel reporté : il faut exclure le Hezbollah du gouvernement

Alors que tout le monde est préoccupé par l’évolution de la guerre avec Israël, les forces et personnalités politiques se concentrent sur ce qu’elles considèrent comme leurs intérêts directs. La décision de prolonger le mandat du Parlement est venue imposer une nouvelle réalité aux différentes forces politiques, d’autant plus que la plupart d’entre elles s’apprêtaient à apporter des modifications importantes à leur représentation parlementaire ou à leurs listes de candidats pour les prochaines élections.

Dans ce contexte, le chef des « Forces libanaises », Samir Geagea, a peut-être pris la décision précipitée de dispenser un certain nombre de députés actuels de se représenter. En effet, bien qu’il parie que ceux qu’il a décidé de remplacer ne quitteront pas son bloc après la prolongation, la question ne semble pas tranchée, selon plusieurs sources, d’autant plus qu’il est question d’un projet prévoyant l’intégration de certains « députés indépendants » membres du bloc des Forces dans un cadre politique opérant sous l’égide du président de la République Joseph Aoun.

De son côté, le chef du gouvernement Nawaf Salam, au Grand Palais, s’occupe de suivre ce qu’il considère comme des campagnes d’incitation à la haine à son encontre. Il vit dans la crainte de complots qu’il attribue à différentes parties, tout en accusant constamment le Hezbollah de tenter d’entraîner le Liban dans le bourbier de guerres ouvertes, non seulement avec Israël, mais aussi avec la Syrie et au sein même du Liban.

Cependant, Salam, qui semble vivre dans un autre monde, n’a pas encore pris conscience que l’équilibre politique qui l’a conduit à son poste n’existe plus, et que ce sont peut-être les résultats de la guerre qui décideront s’il doit rester en fonction ou si son destin sera de rentrer chez lui, comme l’a fait le défunt chef du gouvernement Chafiq al-Wazzan.

Pourtant, Salam agit comme si son gouvernement allait rester en place pendant au moins deux ans supplémentaires. Dans ce contexte, il a commencé à discuter de sa propre vision d’un éventuel remaniement ministériel. Il est vrai qu’il s’est mis d’accord, en principe, avec le président de la République Joseph Aoun et le président du Parlement Nabih Berri sur la tenue d’un remaniement ministériel lié à la décision de prolongation du mandat du Parlement, mais il a sa propre vision de ce remaniement, puisqu’il cherche à prendre le contrôle total du ministère des Affaires étrangères, en nommant un ministre de son choix, loin de la logique des portefeuilles souverains traditionnellement répartis entre les grandes confessions.

Alors que des rumeurs laissaient entendre que les « Forces libanaises » envisageaient de changer au moins trois de leurs ministres, tout comme l’équipe du président Aoun, Salam a demandé, de manière indirecte, ce que souhaitaient le duo Amal-Hezbollah. Et lorsqu’il a appris qu’ils envisageaient eux aussi de modifier leur représentation au sein du gouvernement, il a élevé la voix pour protester : ils n’en ont pas le droit, et leur demande pourrait bien constituer une occasion propice pour écarter définitivement le Hezbollah du gouvernement !

Al Akhbar