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Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères, l’ambiguïté d’Emmanuel Macron sur l’Iran constitue un recul par rapport à la tradition gaulliste d’autonomie stratégique française

Eldar Mamedov

Le président Donald Trump a proféré de nouvelles menaces dans le contexte de la guerre contre l’Iran. Bien qu’il se vante d’avoir anéanti l’armée iranienne, il fait pression sur les alliés européens de Washington au sein de l’OTAN pour qu’ils se joignent aux efforts américains visant à briser le blocus de facto imposé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz, un goulet d’étranglement maritime crucial dans une crise énergétique mondiale qui s’aggrave. Il promet un avenir « très sombre » aux alliés de l’OTAN s’ils ne répondent pas à son appel.

Les alliés ne sont toutefois pas pressés de s’exécuter. Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, qui s’est imposé comme le leader du camp anti-guerre de l’UE, a réitéré ses messages malgré les attaques de Trump et de son allié clé, le sénateur ultra-faucon Lindsey Graham (R-SC).

Les positions de l’Allemagne et de la France sont les plus importantes : ces deux pays font partie de l’E3 (avec le Royaume-Uni) qui a négocié l’accord sur le nucléaire avec l’Iran en 2015.

L’Allemagne a fait part de sa résistance : le ministre de la Défense, Boris Pistorius, s’est demandé à haute voix « ce que Trump attend d’une poignée de frégates européennes que la puissante marine américaine ne peut pas faire ? Ce n’est pas notre guerre, et nous ne l’avons pas déclenchée ». Cela laisse présager des tensions au sein de la coalition au pouvoir à Berlin, le chancelier Friedrich Merz ayant été l’un des rares dirigeants européens à soutenir pleinement, au départ, la guerre américano-israélienne.

La France, quant à elle, a donné une leçon magistrale d’incohérence. Le président Emmanuel Macron a reconnu que la guerre était « en dehors du droit international », mais il a envoyé des moyens français à Chypre pour protéger la base militaire britannique qui s’y trouve, après que celle-ci aurait été prise pour cible en représailles à son utilisation dans le cadre d’opérations contre l’Iran.

Lors de sa conversation avec le président iranien Massoud Pezeshkian ce week-end, Macron a réitéré ses demandes pour que l’Iran cesse ses représailles et rétablisse la « liberté de navigation » dans le détroit. Il a également exigé des concessions sur les programmes nucléaires et de missiles balistiques de l’Iran ainsi que sur ses « activités déstabilisatrices au niveau régional et international » – sans offrir à Téhéran quoi que ce soit qui puisse s’avérer attractif en contrepartie. Au contraire, les ministres des Affaires étrangères de l’UE, y compris le ministre français, semblent s’être mis d’accord sur de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran.

À Paris, un homme observe tout cela avec un sentiment familier d’angoisse – et une profonde déception envers son propre pays et son continent. Dominique de Villepin, ancien ministre français des Affaires étrangères qui a marqué de manière mémorable la diplomatie du XXIe siècle en mettant en garde contre la folie de l’invasion de l’Irak en 2003, affirme aujourd’hui que la guerre contre l’Iran n’est pas simplement une répétition de 2003, mais qu’elle est en réalité « encore plus dangereuse et plus imprudente ».

La guerre en Irak faisait au moins semblant de s’inscrire dans un processus multilatéral. La campagne actuelle, déplore-t-il, n’a « aucun objectif clair ». Elle est menée en dehors de tout cadre onusien ou multilatéral, une « guerre au tâtant » erratique menée par une administration américaine qui, selon Dominique de Villepin, avance à tâtons dans le noir.

Une campagne conjointe dans le détroit d’Ormuz transformerait les nations européennes d’acteurs diplomatiques en participants militaires à une guerre qu’elles n’ont jamais autorisée. La pression pour se conformer — venant de Washington et du chœur habituel des voix atlantistes au sein de la classe dirigeante européenne en matière de politique étrangère — est immense.

Pourtant, de Villepin estime que la France – et l’Europe – devraient dire « non » à Trump aujourd’hui, tout comme lui-même et son patron de l’époque, le président Jacques Chirac, l’avaient fait au président George W. Bush en 2003. Cela impliquerait un message européen unifié selon lequel la guerre lancée par Trump est « illégale, illégitime, inefficace et dangereuse ». Cela signifie également refuser toute participation à cette guerre, la condamner diplomatiquement dans toutes les instances internationales et imposer des sanctions à Israël pour avoir « créé une situation humanitaire tragique au Moyen-Orient », a-t-il déclaré.

Alors même que de Villepin saluait le Espagnol Sanchez comme l’homme qui « sauve l’honneur de l’Europe », il critiquait vertement le dirigeant de son propre pays, Macron, pour n’avoir rien fait de ce qu’il avait préconisé. Pour de Villepin, l’ambiguïté de Macron équivaut à une abdication du rôle français et européen — un abandon de la tradition gaulliste d’autonomie stratégique française qu’il incarne.

À l’approche des élections présidentielles de 2027, et alors que la Constitution interdit à Macron de briguer un troisième mandat, une possibilité intrigante se profile : une candidature de de Villepin à la présidence, qu’il envisagerait selon certaines informations.

À première vue, les chances sont minces. Le retour potentiel de de Villepin sur la scène politique ne se résume pas à apporter une voix dissidente ; il le mettrait aux prises avec un formidable écosystème d’influence qui a profondément remodelé la politique française au cours des deux dernières décennies.

Depuis qu’il a lui-même quitté la scène politique active (en 2007), un puissant lobby pro-israélien s’est consolidé, comprenant notamment le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), connu pour sa ligne politique intransigeante, ainsi qu’un réseau plus informel d’intellectuels et de journalistes engagés dans ce qu’ils perçoivent comme une lutte contre « l’islamisme » dans la politique française.Parmi eux figurent des faucons influents, tels que Bernard-Henri Lévy, et des journalistes de médias comme Le Figaro et Le Point. Ces publications publient sans cesse des révélations sur les « agents d’influence » qatariens ou iraniens, tout en gardant un silence ostensible sur le pouvoir de lobbying de Tel-Aviv.

Ce discours a imprégné la sphère politique. Le Rassemblement national (RN), parti d’extrême droite actuellement en tête dans les sondages, en appelle à la souveraineté nationale, mais est prêt à faire une exception pour Israël.

Cette dynamique a été illustrée par une anecdote révélatrice de Scott McConnell, fondateur de The American Conservative, qui se souvient d’une rencontre avec Marine Le Pen, du RN, il y a plusieurs années : « J’ai fait part de mon mépris pour (le Premier ministre israélien) Netanyahou, et elle m’a lancé un regard qui a quelque peu refroidi notre conversation. J’avais l’habitude de regretter ce moment, mais ce n’est plus le cas. Je me demande ce qu’elle en pense aujourd’hui. »

La réponse à la question de McConnell est claire. Bien que critique envers Macron sur pratiquement tout, Le Pen a soutenu sa décision d’une « intervention défensive au Moyen-Orient » afin de « protéger nos ressortissants, nos bases militaires et aider nos alliés ». Jordan Bardella, probable candidat du RN à la présidentielle et chef du groupe de droite « Patriotes pour l’Europe » au Parlement européen, a aligné son groupe sur Tel-Aviv. Leur rhétorique souverainiste s’effondre dès qu’elle entre en conflit avec le discours de la guerre de civilisation contre l’islam qui les lie à Israël.

Pendant ce temps, à gauche, le chef du parti La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, est une figure trop clivante pour unir le camp anti-guerre. Les socialistes de centre-gauche sont dépourvus d’un leadership inspirant. Le grand espoir du parti, Raphaël Glucksmann, député européen, s’est révélé peu inspirant en tant que candidat potentiel à la présidence, et son interventionnisme belliciste, imprégné de néoconservatisme, s’aligne davantage sur l’establishment atlantiste que sur le respect gaulliste de la souveraineté.

Signe du désespoir des socialistes, certains à Paris ont commencé à murmurer, aussi improbable que cela puisse paraître, au sujet du retour de l’ancien président, profondément impopulaire, François Hollande.

C’est là que la candidature potentielle de de Villepin pourrait prendre toute son importance. Ses positions sur les thèmes centraux du moment — anti-guerre, multipolarité, défense de la souveraineté — offrent un pont pour unir la gauche anti-guerre et la droite souverainiste derrière une vision de l’indépendance française.

C’est un pari risqué. Les élections se gagnent rarement, voire jamais, sur la seule base de la politique étrangère. Et son attitude élitiste pourrait déplaire aux électeurs désabusés par l’establishment. Mais à un moment où les dirigeants européens sont perçus comme désemparés face aux dernières exigences de Washington, la France dispose d’au moins une voix encore disposée à appeler les choses par leur nom. La question de savoir si le pays est encore prêt à écouter pourrait bien définir l’année 2027.

Eldar Mamedov est un expert en politique étrangère basé à Bruxelles et chercheur associé au Quincy Institute.

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