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Le dirigeant espagnol, avec son gouvernement et son peuple, fait savoir que l’heure est venue de remettre en cause le statu quo transatlantique et, à terme, l’ordre mondial dans son ensemble.

Le Premier ministre Pedro Sanchez au parlement européen en décembre 2023(European Parliament/Flickr/CC BY 2.0)

Par Patrick Lawrence

J’ai vu une vidéo l’autre jour qui m’a rappelé que les images mentent souvent, c’est pourquoi les propagandistes les privilégient (et pourquoi je ne leur fais généralement pas confiance), mais il arrive parfois qu’elles aillent droit au but de manière inoubliable.

Celle à laquelle je pense, une vidéo enregistrée lors du sommet de l’OTAN à La Haye en juin dernier, montre Pedro Sánchez passant devant les autres dirigeants de l’alliance jusqu’à atteindre le bout de la rangée de trois personnes, où il prend place à bonne distance des autres. Le Premier ministre espagnol arbore un sourire discret mais indéniable.

Je l’ai regardée plusieurs fois juste pour le plaisir. Pour la mettre en contexte, Sánchez venait de rejeter la demande du régime Trump qui exigeait que l’Espagne, ainsi que les autres membres européens de l’OTAN, augmentent leur budget de défense à 5 % du PIB : 2,1 % suffiront, a déclaré Sánchez à Mark Rutte, le dernier homme de confiance de Washington à Bruxelles.

D’autres vidéos de ce genre circulent. El Debate, un journal espagnol centenaire passé entièrement au numérique, diffuse une vidéo montrant Sánchez lors d’un sommet de l’OTAN plus récent, cette fois avec le groupe — c’est une séance photo — mais on lui tourne le dos : aucun des autres participants ne lui adresse la parole.

Encore ce petit sourire en coin.

Sánchez, Premier ministre socialiste de l’Espagne depuis juin 2018, s’est distingué, lui et son pays, ces dernières années en prenant fermement position contre le génocide perpétré par le régime terroriste sioniste à Gaza, contre le soutien que lui apporte l’Occident, contre les budgets de défense inutiles et, plus récemment, contre la guerre d’agression américano-israélienne contre l’Iran.

Il est actuellement engagé dans une confrontation très médiatisée avec le président Donald Trump pour avoir refusé de laisser l’armée de l’air américaine utiliser des bases sur le sol espagnol pour ses bombardements sur la République islamique.

À première vue, Sánchez semble se délecter de l’isolement qui lui est imposé en raison de ses positions de principe sur les plus grandes questions de notre époque.

Et, toujours à première vue, cet homme de 54 ans, économiste de formation, fait passer la brochette de soi-disant dirigeants européens pour une bande de lâches incapables de reconnaître une position de principe même si elle leur mordait les fesses.

Voilà l’Europe en quelques images sur quelques minutes. On voit deux choses dans ces vidéos et dans le comportement de ceux qui y apparaissent — pardon, trois : ce qu’est l’Europe, ce qu’elle n’est pas et ce qu’elle pourrait être.

J’ai abandonné depuis longtemps l’idée que les Européens pourraient se forger un pôle de pouvoir indépendant faisant toujours partie de l’Alliance atlantique mais y exerçant une plus grande influence et redéfinissant ainsi ses politiques et sa raison d’être.

Mais les dirigeants européens de l’après-guerre froide se sont révélés, à maintes reprises, lamentablement dépourvus de l’audace nécessaire.

Ces derniers temps, le reste du monde observe les dirigeants “centristes” de l’Europe — Britanniques, Français et Allemands — dévaster leurs économies au nom d’une panique russophobe depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, applaudir les campagnes de terreur et les guerres des sionistes, tout en s’aplatissant devant le régime Trump quel que soit le prix que leurs propres citoyens devront payer.

Et voilà que Pedro Sánchez vient de prouver que j’avais tort d’abandonner mes vieux espoirs.

Quand je l’écoute et que je regarde ce que lui et le peuple espagnol accomplissent, je pense à Václav Havel et à “L’espoir de l’Europe”, ce discours célèbre prononcé à Aix-la-Chapelle il y a 30 ans ce printemps.

“Une chose ne prend fin que pour qu’une autre puisse commencer”, a fait remarquer le président tchèque après la chute du Mur.

Remettre en cause le statu quo transatlantique

Manifestation pro-palestinienne à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, le 17 décembre 2023. (Nacho JorganesFlickr/CC BY-SA 2.0)

Sánchez n’est pas aussi isolé qu’il semblait l’être ces derniers temps.

Les Irlandais ont bien montré leur… soutien sans détour à la cause palestinienne. L’année dernière, le gouvernement a pour ainsi dire chassé du pays l’ambassadeur d’Israël, un sioniste déclaré.

Faisal Saleh, qui dirige le Palestine Museum U.S. non loin de l’endroit où j’écris cette chronique, est actuellement en pourparlers avec les autorités compétentes à Dublin pour transformer l’ambassade israélienne désormais abandonnée en un musée dédié à la culture palestinienne.

Encore une raison d’apprécier les Irlandais.

Les pays nordiques méritent également d’être cités. Plusieurs d’entre eux ont précédemment déclaré leur soutien aux décisions de la Cour pénale internationale, qui a émis des mandats d’arrêt contre Bibi Netanyahu et Yoav Gallant, son ancien ministre de la Défense, en novembre 2024.

Aujourd’hui, les cinq pays nordiques — le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande et l’Islande — ont déclaré qu’ils arrêteront le Premier ministre israélien s’il venait à pénétrer dans leur espace aérien.

D’accord, placer quelqu’un en détention à 35 000 pieds d’altitude, c’est un peu osé. Mais comme l’a suggéré IRANWARinfo, un site web de veille, en réponse à l’annonce des pays nordiques : “La guerre contre l’Iran transforme le ‘risque juridique’ en ‘risque opérationnel’”.

En termes simples, les trajectoires de vol habituelles vers l’ouest depuis Israël sont désormais bloquées. Extrait d’IRANWARinfo du 10 mars :

“Si le conflit pousse Netanyahou à voyager davantage — diplomatie d’urgence, réunions à Washington, coordination avec le Golfe —, le mandat de la CPI devient autant un problème de planification aérienne qu’un problème juridique. Les itinéraires sont déterminés par les alliances, pas par les cartes. Plus les pays affirment publiquement leur coopération avec la CPI, moins il reste de couloirs de passage sûrs”.

Tout va bien. Le vent tourne — contre “l’État juif”, comme il se doit — tout comme aux États-Unis il tourne — enfin ! — contre les ingérences de l’AIPAC dans le processus politique américain.

Mais c’est Sánchez qui semble avoir une vision d’ensemble. Avec son gouvernement et son peuple, le dirigeant espagnol a signalé à plusieurs reprises que le moment est venu de remettre en cause le statu quo transatlantique et, en fin de compte, l’ordre mondial tout court.

Dans le discours mentionné plus haut, Havel a présenté l’ère de l’après-guerre froide comme “le moment de définir la mission de l’Europe pour le XXIe siècle”. On dirait bien que c’est ce qu’il s’est attaché à faire.

Les premiers indices laissant penser que Sánchez comptait mener l’Espagne dans une nouvelle direction sont apparus au printemps 2024, lorsque son cabinet a voté officiellement la reconnaissance (après coordination avec l’Irlande et la Norvège) d’un État palestinien indépendant délimité par les frontières de 1967 et ayant Jérusalem-Est pour capitale.

Une mesure qui a devancé d’un an la session de l’Assemblée générale des Nations unies de l’automne dernier, au cours de laquelle 15 nations, pour la plupart membres de l’Alliance atlantique, ont déclaré leur propre reconnaissance officielle.

Certes, l’Espagne et les autres pays se sont prononcés en faveur d’une solution “à deux États”, mais c’est toujours un pas dans la bonne direction. Puisque la poursuite par le régime sioniste d’un “Grand Israël” bloque la formule à deux États, il sera intéressant de voir comment Sánchez s’orientera à l’avenir.

Alors que l’Assemblée générale était encore en session, l’Espagne a interdit aux avions militaires américains et aux navires transportant des armes à destination d’Israël d’utiliser les bases aériennes espagnoles et les ports de Cadix et de Séville, concrétisant l’embargo total sur les armes contre Israël déjà décrété par Madrid.

Un mois plus tard, les procureurs espagnols ont ouvert une enquête pénale sur Sidenor, le principal sidérurgiste espagnol, pour avoir vendu des produits à Israel Military Industries, une filiale de la tristement célèbre Elbit Systems. La Banco Sabadell, une institution espagnole de premier plan, a par la suite gelé les comptes des Israéliens jusqu’à ce qu’ils signent des déclarations confirmant qu’ils ne font pas affaire avec les colonies israéliennes.

Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement Sánchez se soit vigoureusement opposé à la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Les avions militaires américains sont à nouveau interdits d’accès aux bases situées sur sol espagnol. Dans ce cas précis, l’interdiction s’applique principalement aux avions utilisés pour ravitailler les avions de chasse en vol.

Sánchez n’a pas cédé depuis que Trump a menacé, en réponse, de couper tout commerce avec l’Espagne. Voici ce qu’a déclaré le Premier ministre espagnol dans un reportage de NPR depuis Madrid le 12 mars :

“Nous disons non à la violation du droit international qui nous protège tous, en particulier la population civile. Non à l’idée que le monde ne puisse résoudre ses problèmes que par les conflits et les bombes. Et en bref, quatre mots. No a la guerra. Non à la guerre”.

Sánchez est désormais connu en Espagne et au-delà comme le Premier ministre européen “anti-guerre”.

“Des dirigeants, pas des vassaux”

L’agression américano-israélienne a été accueillie par un tollé de la part des députés espagnols au Parlement européen . Voici ce qu’ont déclaré Irene Montero et Isabel Serra, députées européennes espagnoles, à Strasbourg la semaine dernière :

“L’offensive menée par les États-Unis et Israël — deux puissances nucléaires — constitue un crime d’agression et une grave atteinte à la Charte des Nations unies, à la souveraineté de l’Iran et à la paix régionale et mondiale. Ils [les États-Unis] agissent ainsi tout en maintenant un blocus contre Cuba, en affamant des populations, en poursuivant le génocide à Gaza et en menaçant d’envahir le Groenland”.

Ces propos figurent dans une lettre accessible au public adressée à Ursula von der Leyen, la présidente belliciste de la Commission européenne, dans laquelle Montero et Serra affirment également : “Cette crise montre à quel point l’UE est subordonnée à l’OTAN”.

The Times de Londres a publié un article allant dans ce sens dans son édition du 11 mars sous le titre “L’Espagne accuse l’Allemagne d’agir comme un ‘vassal’ des États-Unis”.

L’article (qui s’appuie en partie sur un précédent reportage publié dans Politico) cite divers membres du gouvernement Sánchez qui s’en prennent à Friedrich Merz, le pire des “centristes” autoritaires au pouvoir en Europe — un fervent partisan du génocide perpétré par les Israéliens et désormais de la guerre contre l’Iran.

Selon Yolanda Díaz, vice-Première ministre et ministre du Travail de Sánchez :

“L’Europe est orpheline en ce un moment d’une gravité historique. Ce dont l’Europe a besoin aujourd’hui, c’est d’un leadership, pas de vassaux qui font allégeance à Trump”.

Díaz en 2021. (AntonMST29/Wikimedia Commons/ CC BY-SA 4.0)

José Manuel Albares, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Sánchez :

“Jamais [Angela] Merkel ou [Olaf] Scholz ne se comporteraient ainsi. C’est trahir Konrad Adenauer et les valeurs sur lesquelles ce parti [l’Union chrétienne-démocrate] a été fondé. Il y a désormais un leadership différent, avec des valeurs différentes”.

Le gouvernement Sánchez a en effet déclaré que son engagement va bien au-delà du simple “No a la guerra”. C’est non au génocide de Gaza, non à la machine terroriste sioniste, non au silence et à la complicité des puissances européennes, non à l’obséquiosité des homologues de Sánchez ailleurs en Europe.

Mais surtout, et il ne faut pas l’oublier, l’Espagne de Pedro Sánchez, c’est dire non à l’ordre transatlantique actuel.

J’ai trouvé les propos d’Albares particulièrement révélateurs à cet égard. Le ministre des Affaires étrangères de Sánchez a une lecture différente des prédécesseurs de Merz, pour employer un euphémisme — il est bien trop indulgent envers les deux — mais son évocation d’Adenauer en dit long sur le sérieux de la réflexion à Madrid ces derniers temps.

Albares, au siège de l’ONU à New York en février 2024. (Photo ONU/Loey Felipe) [image]

Adenauer, premier chancelier de l’Allemagne d’après-guerre, fut toute sa vie un fervent défenseur de liens étroits avec les États-Unis, mais il a opéré un virage de 45 à 90 degrés dans les années 50.

C’était pendant la crise de Suez, en 1956, lorsque les Soviétiques, qui possédaient alors la bombe atomique depuis sept ans, ont menacé la Grande-Bretagne, la France et Israël de frappes nucléaires s’ils ne mettaient pas fin à leur campagne contre l’Égypte.

Stupéfait par l’indifférence apparente de Washington face à cet avertissement, Adenauer a rapidement compris l’intérêt de l’idée gaulliste d’une Europe en tant que troisième force située entre les deux grandes puissances de l’époque.

D’après ma lecture de Pedro Sánchez et de sa compréhension de notre “moment d’une gravité historique”, lui et ses ministres pensent que l’Europe doit revenir à un projet longtemps en suspens mais jamais réalisé, vers un avenir européen différent.

Emmanuel Macron, qui nourrit un “complexe de Gaulle” à l’instar des Premiers ministres conservateurs britanniques rêvant d’être Churchill, parle depuis longtemps de la nécessité pour l’Europe d’une “autonomie stratégique”. Mais il n’a fait que se pavaner et prendre la pose.

Sánchez, lui, prend au sérieux ce que Macron n’a jamais pris au sérieux. Sánchez pense manifestement que l’heure est venue. Il sera peut-être bientôt justifié de le mentionner avec Havel en tant que dirigeant européen doté d’une vision authentique, originale et imaginative.

J’ai été amusé de voir un article dans l’édition du 7 mars du Guardian sous le titre : “La posture solitaire de Pedro Sánchez contre Trump peut sembler risquée, mais elle est astucieusement pragmatique”.

Eoghan Gilmartin, un journaliste irlandais vivant à Madrid, y avance que les positions très médiatisées de Sánchez sur Gaza, la guerre en Iran, les dépenses de défense, le droit international, etc., reflètent un calcul géopolitique, une politique électorale nationale et un opportunisme pur et dur.

Gilmartin est plus proche de la réalité espagnole que moi, mais je ne suis pas d’accord avec lui. Il est vrai que Sánchez a dû récemment surveiller sa position dans les sondages, notamment depuis qu’il a offert l’amnistie et la grâce aux séparatistes catalans il y a deux ans. Mais il est resté fidèle à cette décision controversée. Est-ce là de l’opportunisme ?

Fin janvier, avant que les États-Unis et Israël n’attaquent l’Iran, Gallup a publié un sondage montrant, entre autres, que la cote de popularité de Trump auprès des Espagnols s’élevait à –51 %, l’un des scores les plus bas d’Europe.

Faire correspondre les souhaits d’un électorat serait désormais considéré comme de la “ruse politicienne” ?

Voilà comment fonctionne l’Europe aujourd’hui. Même les plus intègres ne peuvent plus se permettre d’avoir des principes. N’est-ce pas précisément ce contre quoi Pedro Sánchez a décidé de lutter ?

Consortium News