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Analyse du général Cosimato sur les limites du discours occidental sur la guerre.

par Francesco Cosimato

« L’arrivée du train de Normandie, gare de Saint-Lazare », peint par Claude Monet en 1877. Wikimedia Commons. Licence du domaine public.

À une époque où le téléphone portable est devenu un outil de domination, le flux numérique façonne l’opinion publique bien davantage que les données objectives. L’attaque de Washington et Tel-Aviv contre Téhéran est présentée comme une marche triomphale. Pourtant, le brouillard médiatique cache une vérité bien différente : des arsenaux tactiques en difficulté, un blocage stratégique des voies pétrolières, des factures qui montent en flèche. Et un changement de régime qui ressemble davantage à une chimère qu’à une véritable stratégie.

Au-delà de la propagande Le général soutient que le discours sur une victoire imminente en Iran masque une réalité faite d’arsenaux à court de munitions et de voies maritimes pétrolières bloquées, faisant du changement de régime une chimère stratégique.

Limites de la puissance aérienne La doctrine militaire enseigne que les attaques aériennes seules ne sont pas décisives. Sans troupes au sol et sans contrôle maritime, la victoire reste impossible.

Un défi asymétrique Téhéran mène une guerre d’usure économique, détruisant des équipements technologiques valant des millions d’euros à l’aide de drones bon marché.

Crise de sécurité mondiale L’utilisation de missiles à longue portée contre la base de Diego Garcia remet en cause la logistique de la marine américaine, privant les États-Unis du concept de zone de sécurité en mer.

Impasse diplomatique. Malgré les pressions de Washington, les alliés européens ont refusé toute intervention en dehors de leur zone de responsabilité dans le détroit d’Ormuz, mettant en évidence les divisions internes au sein de l’OTAN.


Alors qu’à Washington et à Téhéran, on parle de « négociations en cours » pour un éventuel cessez-le-feu, et que le Pakistan se propose d’accueillir les pourparlers de paix, les téléphones portables continuent de nous servir un récit manichéen. L’accès permanent aux appareils électroniques a transformé l’information en champ de bataille, où les récits des médias grand public finissent souvent par orienter la perception du public. La guerre israélo-américaine en Iran est présentée selon la dichotomie habituelle : une lutte du bien contre le mal, de la liberté contre l’esclavage, de l’Occident bon contre l’Orient mauvais…

– L’Iran lance des salves de missiles sur Israël
– Le président Trump évoque des pourparlers « très fructueux » pour mettre fin à la guerre
– Le Pakistan propose d’accueillir les pourparlers
– L’Iran durcit sa position dans les négociations.

Suivez les dernières informations en direct ici : https://t.co/Aa4XLUTQrH— Reuters (@Reuters) 24 mars 2026

Il est regrettable qu’une vision aussi polarisée empêche une véritable compréhension de la complexité stratégique actuelle. Depuis toujours, pendant les conflits, il est difficile d’accéder à des informations correctes et vérifiées, mais l’appareil de propagande actuel semble aller au-delà du traditionnel « brouillard de guerre ». Le jour où les avions israéliens et nord-américains ont attaqué l’Iran, le 28 février, nous avons appris à la télévision que dans quatre jours, la capacité nucléaire iranienne serait détruite et que le régime au pouvoir serait renversé.

Le temps, cependant, est implacable lorsqu’il s’agit de démasquer les mensonges. La doctrine militaire, enseignée dans les cours d’état-major, indique clairement que les opérations aériennes seules ne peuvent pas être décisives. L’«Art militaire aérien» explique que le contrôle d’un territoire contesté nécessite impérativement un contingent terrestre. C’est un principe bien connu des militaires (je l’ai appris au cours de l’année universitaire 1993-1994), mais il semble avoir du mal à pénétrer l’esprit des politiciens. Et pourtant, c’est une question de logique. Quand on commence une guerre depuis les airs, il faut aussi la conclure sur le terrain et, s’il y a la mer, comme c’est le cas ici, il faut également se battre pour la possession des voies de communication maritimes.

Mais ce n’est pas tout. D’un point de vue conceptuel, un plan visant à démanteler le programme nucléaire iranien et à renverser le régime devrait prévoir une alternative politique solide, dirigée par une personnalité influente capable de rallier le soutien populaire. Des tentatives en ce sens ont dû être faites, puisque Mike Pompeo, ancien directeur de la CIA et secrétaire d’État sous la première présidence Trump, a déclaré sur les réseaux sociaux : « Bonne année à tous les Iraniens dans la rue. Et aussi à tous les agents du Mossad qui marchent à leurs côtés. »

Le régime iranien est en difficulté. Faire appel à des mercenaires est son dernier espoir.

Des émeutes dans des dizaines de villes et les Basij assiégés — Mashhad, Téhéran, Zahedan. Prochaine étape : le Baloutchistan.

47 ans de ce régime ; le 47e président des États-Unis. Une coïncidence ?

Bonne année à tous les Iraniens dans le… — Mike Pompeo (@mikepompeo) 2 janvier 2026

Il semble toutefois que cette partie de l’opération soit en train d’échouer. Depuis 1979, année de l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini, la préparation d’une alternative crédible au système des ayatollahs semble avoir été menée avec des lacunes similaires à celles constatées en Irak et en Afghanistan. Une question demeure toutefois : comment l’Occident peut-il promouvoir un changement de régime à l’étranger alors qu’il peine à maintenir le consensus en son sein ?

Dans ce contexte, tout ce que les médias nous racontent est contredit par les faits. Alors que le président Donald Trump annonce la fin imminente des hostilités, l’anéantissement de la marine et de l’armée de l’air iraniennes ainsi qu’un effondrement imminent des forces armées, la réalité sur le terrain est tout autre. Les missiles iraniens continuent de frapper les bases américaines dans tout le Golfe. Quant au drone italien détruit sur la base d’Ali Al Salem au Koweït le 15 mars, il s’agissait d’un MQ-9 Reaper (Predator B) piloté à distance, dont la valeur estimée dépasse les 30 millions d’euros.

Des images satellites publiées par l’Iran montrent la frappe contre une installation italienne à la base aérienne d’Ali Al Salem au Koweït, qui a détruit un MQ-9 Reaper dans son hangar et, peut-être, l’antenne satellite associée au système. (29,336° 47,5334°) 1/6 pic.twitter.com/UT52W7A7cr— Fabian Hinz (@fab_hinz) 24 mars 2026

En effet : il a été touché par un drone kamikaze de fabrication iranienne dont le coût est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars. Concrètement, l’Iran détruit des équipements d’une valeur de 30 millions d’euros avec des munitions coûtant au maximum 50 000 dollars. En termes de rapport de dépenses, cela signifie que l’Iran mène une guerre d’usure asymétrique : à titre indicatif, avec le coût d’un seul drone MQ-9 Reaper, on pourrait théoriquement acheter 600 drones kamikazes à 50 000 dollars pièce.

L’Iran ne mène donc pas seulement une guerre tactique, mais aussi une guerre d’usure économique. Neutraliser une cible de grande valeur à l’aide d’un vecteur aussi économique permet à l’Iran de frapper en n’investissant que 0,15 % du capital technologique déployé par son adversaire.

Mais l’événement marquant est tout autre. Le 21 mars, l’Iran a lancé deux missiles à longue portée qui, visant la base anglo-américaine de Diego Garcia, territoire britannique situé dans l’océan Indien, ont explosé près de l’île après un vol d’environ 4 000 kilomètres. De toute évidence, il reste encore quelques capacités résiduelles aux ayatollahs. Mais surtout, l’utilisation de missiles à longue portée prive les États-Unis de la notion de « zone de sécurité » dans l’océan Indien, remettant en cause la logistique globale de la marine américaine. De plus, malgré la diffusion de vidéos montrant la destruction de cibles iraniennes, la persistance des attaques de missiles contre Israël suggère que la fin du conflit est encore loin.

L’Iran veut frapper Diego Garcia

Cette carte géoinformatique présente la capacité de frappe de 4 000 km de l’Iran, qui a redessiné la carte stratégique. Traditionnellement, la majeure partie de l’arsenal iranien était estimée avoir une portée comprise entre 2 000 et 3 000 km, mais les récentes attaques contre Diego Garcia, une base conjointe américano-britannique… pic.twitter.com/N3M8oo5iIC— The GEOSTRATA (@TheGeostrata) 23 mars 2026

La réaction effrayée des sociétés occidentales est également frappante : bien que géographiquement éloignée, la guerre fait sentir ses répercussions avec un effet immédiat, notamment sur les coûts de l’énergie. Dans le même temps, en Iran, on assiste à des manifestations de soutien au régime, même sous les bombardements. Je me souviens avoir entendu, lors de nombreuses réunions des commandements de l’OTAN, les élucubrations des experts en « guerre psychologique », qui nous expliquaient comment ils allaient conquérir « les cœurs et les esprits de la population ». De la Bosnie au Kosovo, de l’Irak à l’Afghanistan, et maintenant aussi en Iran, ces stratégies ne semblent pas avoir donné les résultats escomptés.

Alors que les médias occidentaux ne cessent de nous répéter que les Iraniens n’ont plus de marine de guerre, que les ayatollahs restreignent le passage des navires marchands dans le détroit d’Ormuz, que les cours des bourses occidentales s’effondrent, que le prix du pétrole et du gaz grimpe… Mais – pas de panique – selon nos médias, tout va bientôt s’arranger.

Des vidéos montrent d’importantes manifestations à Téhéran, où la foule brandissait des drapeaux iraniens et scandait des slogans en faveur du gouvernement.

Ces rassemblements interviennent alors que les médias iraniens soulignent le soutien de la population face à la guerre menée par les États-Unis et Israël contre le pays. pic.twitter.com/RBOGL4Jx6B— Al Jazeera English (@AJEnglish) 24 mars 2026

Comme si la situation n’était pas déjà assez dramatique, après nous avoir rassurés, Trump a demandé aux alliés européens de l’OTAN de l’aider à garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, ce que les États-Unis ne sont pas en mesure d’assurer. La réponse a été négative. D’ailleurs, l’Alliance opère principalement dans la zone euro-atlantique et les interventions « hors zone » nécessitent des conditions spécifiques bien connues sur le plan diplomatique.

Les officiers d’état-major affectés aux commandements des grandes unités doivent avoir sur leur bureau le manuel de l’Alliance atlantique, qui stipule que celle-ci intervient dans la zone dite « Attu » (Atlantic To Urals : de l’Atlantique à l’Oural). Et non de l’Atlantique au golfe Persique. Les interventions « hors zone » – comme la mission de l’OTAN en Bosnie, autorisée en vertu d’une résolution spécifique du Conseil de sécurité de l’ONU – nécessitent des mandats spécifiques de l . Un fait connu de tous les diplomates et de tous les militaires, mais manifestement pas des politiciens.

Au-delà de la rhétorique, la chute du régime iranien semble aujourd’hui improbable. Les bombardements aériens ne semblent pas avoir réduit la capacité de riposte balistique de l’Iran. Le détroit d’Ormuz reste impraticable pour les navires occidentaux, exposés comme ils le sont à des menaces asymétriques. Le reste, plus que le brouillard de la guerre, ressemble à de la propagande.

Francesco Cosimato, Né à Rome le 12 novembre 1959, il a suivi le 162e cours des élèves officiers à l’Académie militaire de Modène. Il est parachutiste militaire, directeur de saut et inspecteur chargé du contrôle des armements. Il a occupé de nombreux postes de commandement et d’état-major, notamment lors de missions en Somalie (1993), en Bosnie (1998 et 2006) et au Kosovo (2000). Il a commandé des unités telles que le 1er Groupe du 33e Régiment d’artillerie terrestre Acqui et le 21e Régiment d’artillerie Trieste. Il a également exercé ses fonctions à l’état-major de l’armée et à l’OTAN.

Krisis