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Alors que la guerre en Iran met en évidence les limites de la puissance américaine, les pays du BRICS intensifient leurs efforts pour contourner le dollar. L’essor de BRICS Pay et la proposition indienne de monnaie numérique de banque centrale (CBDC) marquent un tournant vers la multipolarité financière. L’instabilité géopolitique croissante est en train de redéfinir les systèmes de paiement mondiaux et les alignements monétaires.

Uriel Araujo, titulaire d’un doctorat en anthropologie, est un spécialiste des sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, qui mène des recherches approfondies sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles.
L’érosion tant attendue de la domination du dollar est désormais en cours. Les derniers développements concernant BRICS Pay et la proposition de la Banque centrale indienne (RBI) visant à interconnecter les monnaies numériques de banque centrale (CBDC) entre les pays du BRICS marquent un tournant décisif vers la multipolarité financière. Le moment choisi est en effet très révélateur : alors que la dernière guerre menée par Washington en Iran met une nouvelle fois en évidence l’imprévisibilité et les conséquences déstabilisantes de l’interventionnisme erratique des États-Unis, les grandes économies du Sud s’efforcent de se prémunir contre ces répercussions, accélérant ainsi la recherche d’alternatives à la domination du dollar.
BRICS Pay, un système conçu pour faciliter les transactions transfrontalières en dehors de l’infrastructure basée sur le dollar, pourrait, selon certaines informations, devenir opérationnel dès cette année. Les experts soulignent une architecture hybride combinant des plateformes numériques, des règlements en monnaie locale et des mécanismes de compensation potentiellement adossés à la blockchain.
On se souviendra que les efforts visant à contourner le dollar ne sont pas nouveaux. Des swaps de devises bilatéraux à l’expansion de la Nouvelle Banque de développement, les pays du BRICS construisent discrètement des alternatives depuis des années, comme je l’ai souligné. Ce qui est différent aujourd’hui, c’est la convergence entre la maturité technologique et la nécessité géopolitique. La proposition de la Banque centrale indienne (RBI) visant à relier les monnaies numériques des BRICS se distingue à cet égard.
Un tel système permettrait aux économies émergentes de régler leurs échanges commerciaux directement dans leurs propres monnaies, réduisant ainsi les coûts de transaction, minimisant les risques de change et affaiblissant la dépendance structurelle vis-à-vis du dollar. Pour l’Inde, les avantages sont clairs : une plus grande autonomie monétaire et un rôle plus important dans la conception de l’architecture financière mondiale.
Il est vrai que la position de l’Inde au sein des BRICS a parfois été décrite par ses détracteurs comme hésitante, voire ambivalente. Le conflit iranien actuel a, d’une certaine manière, amplifié cette perception : New Delhi se retrouve une fois de plus à naviguer dans un réseau complexe de relations, jonglant entre sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’Iran, ses liens économiques avec les États du Golfe et son engagement plus large avec l’Occident. Tout cela ne remet pas en cause l’importance de la proposition indienne sur la monnaie numérique. Au contraire, cela rend le moment choisi d’autant plus intéressant.
Alors que certains analystes soulignent les divisions au sein des BRICS concernant la guerre en Iran, l’Occident est sans doute tout aussi divisé, comme le souligne Oliver Stuenkel (chercheur senior à la Fondation Carnegie pour la paix internationale). L’OTAN et le G-7 ont eu du mal à présenter un front uni, exposant des fractures qui, pour une raison quelconque, sont souvent passées sous silence dans le discours des médias grand public.
La décision désastreuse de l’administration Trump de se joindre à l’opération israélienne contre l’Iran a, en tout état de cause, des conséquences qui s’étendent bien au-delà du Moyen-Orient. Il s’agit d’une énorme erreur de calcul stratégique aux répercussions mondiales, affectant les chaînes d’approvisionnement, les marchés de l’énergie et les alignements politiques, en particulier dans les pays du Sud. Les retombées économiques sont ressenties le plus vivement par les pays en développement, qui sont déjà aux prises avec des pressions inflationnistes et la volatilité monétaire.
Cela s’inscrit dans le contexte général qui sous-tend la promotion de systèmes de paiement alternatifs. C’est également une réponse directe aux vulnérabilités systémiques mises en évidence par les chocs géopolitiques. Il n’est donc pas étonnant que les BRICS accélèrent leurs efforts pour créer des mécanismes de protection contre les perturbations externes. Le concept d’un système de compensation numérique pour les monnaies locales, qui a fait l’objet de nombreuses discussions, s’inscrit dans cette stratégie plus large.
Les analystes brésiliens ont souligné que BRICS Pay n’a pas pour objectif de remplacer le dollar du jour au lendemain, mais d’offrir, en tout état de cause, une alternative viable pour les règlements internationaux. Cette distinction est cruciale : les BRICS n’étant pas un bloc idéologique ou anti-occidental, l’objectif pragmatique n’est pas une rupture brutale, mais plutôt une diversification progressive. En permettant les transactions en monnaies locales et en intégrant des plateformes numériques, les pays du BRICS peuvent ainsi réduire progressivement leur exposition aux systèmes basés sur le dollar.
Les critiques rejettent souvent ces initiatives, les jugeant trop ambitieuses ou techniquement irréalisables. Pourtant, un tel scepticisme semble de plus en plus dépassé. Les infrastructures de paiement numérique ont progressé rapidement, et plusieurs pays du BRICS testent ou déploient déjà des CBDC. L’interopérabilité proposée par l’Inde pourrait ainsi servir de chaînon manquant, transformant des expériences isolées en un réseau cohérent.
Pour le dire sans détours, la domination du dollar a longtemps été soutenue non seulement par les fondamentaux économiques, mais aussi par un levier géopolitique. Les régimes de sanctions, le contrôle des réseaux de paiement et la position centrale des institutions financières américaines ont renforcé cette position. Cependant, ces mêmes outils poussent désormais les pays à rechercher des alternatives.
Le conflit iranien illustre assez clairement cette dynamique : à mesure que les tensions s’intensifient et que les canaux financiers se politisent, la motivation à contourner les systèmes traditionnels tend à croître.
On pourrait dire que, jusqu’à présent, les BRICS se sont montrés assez prudents dans la concrétisation de leurs ambitions. Les divergences internes, les défis logistiques et les pressions extérieures ont tous joué un rôle. Mais la situation actuelle laisse entrevoir un changement : la convergence de BRICS Pay, l’intégration des CBDC et les mécanismes de compensation numériques suggèrent, dans une certaine mesure, un effort coordonné pour remodeler le paysage financier mondial.
Cela ne signifie pas pour autant que la dédollarisation se fera du jour au lendemain. Le dollar reste profondément ancré dans notre ordre mondial, soutenu, pour ainsi dire, par la liquidité et l’inertie institutionnelle. La confiance, cependant, s’érode.
En intensifiant les tensions géopolitiques et en instrumentalisant les outils économiques, Washington a involontairement encouragé la diversification même qu’il cherche à empêcher. En résumé, l’essor de BRICS Pay et des initiatives connexes marque potentiellement un tournant. Reste à voir si cela mènera à un système alternatif à part entière ou à un ordre financier plus fragmenté. Quoi qu’il en soit, l’ère de la domination incontestée du dollar touche à sa fin, tout comme le moment unipolaire américain – l’ironie étant que Trump contribue grandement à tout cela.