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Chaque place se mérite, elle n’est pas offerte

Ashes of Pompeii

Le club unipolaire est fermé. Les États-Unis ne détiennent plus la seule clé. Une nouvelle table est en train de se former dans la politique mondiale, et la question n’est pas de savoir si le monde est en train de devenir multipolaire. Il l’est déjà. La question est : qui obtient réellement une place ? Pas qui est invité. Pas qui est espéré. Qui la mérite.

Pendant des années, voire des décennies, il n’y avait pas de table. Il n’y avait qu’un trône. Les États-Unis trônaient seuls à la tête de l’ordre mondial. Tous les autres se tenaient en dessous – soit en tant que vassaux protégés par les États-Unis, soit en tant qu’ennemis visés par la puissance américaine. Il n’y avait pas d’égaux, seulement des sujets et des adversaires. Mais cette hiérarchie s’effrite. Prenez l’exemple des Philippines. Pendant des décennies, un allié par traité, un avant-poste stratégique de l’empire américain. Aujourd’hui, à la lumière des développements dans le golfe Persique, Manille est en pourparlers directs avec Pékin pour développer conjointement des gisements de gaz en mer de Chine méridionale. Ce n’est pas de la prudence. C’est la reconnaissance que le trône est, sinon vacant, du moins vacillant. Lorsqu’un vassal commence à négocier avec le rival de l’hégémon au sujet d’un territoire contesté, ce n’est pas parce que la protection est « insuffisante ». C’est parce que l’hégémon ne peut plus faire respecter pleinement la hiérarchie.

La leçon s’écrit dans le feu au moment même où nous parlons dans le Golfe. Les monarchies du Golfe, qui accueillent toutes des forces américaines, sont pilonnées, non pas malgré les bases, mais à cause d’elles. Les défenses aériennes américaines n’ont pas pu tout arrêter. Le message était brutal : s’aligner sur Washington n’assure pas toujours la sécurité. Cela peut faire de vous une cible. Le parapluie de sécurité a des trous. La garantie n’est plus valable. Pour l’instant, les États du Golfe restent fidèles aux États-Unis, mais pour combien de temps ?

Alors, qui prend place à la nouvelle table ? Les États-Unis, la Chine et la Russie y sont déjà assis. Ils possèdent les arsenaux nucléaires, le poids économique, la portée mondiale. Ils sont des pôles par défaut, par l’histoire, par leurs capacités. Mais la multipolarité exige plus que trois acteurs. Elle exige des centres de gravité régionaux capables de façonner leur voisinage sans demander la permission.

C’est là qu’entre en scène l’Iran. L’Iran ne demande pas de place. Il en prend une. Par la guerre active, il prouve qu’il répond aux critères. Un pôle ne se définit pas uniquement par son PIB ou sa population. Il se définit aussi par sa volonté, sa résilience et son rayonnement. Pouvez-vous encaisser un coup et riposter ? Pouvez-vous projeter votre puissance au-delà de vos frontières sans protecteur ? Pouvez-vous imposer à une superpuissance des coûts qui rendent l’escalade politiquement intenable ? L’Iran, sous le feu direct des attaques, a fait les trois. Il a maintenu ses forces de missiles opérationnelles, activé des réseaux de mandataires à travers la région et déclenché le plus grand choc énergétique mondial depuis les années 1970 en fermant le détroit d’Ormuz. C’est cela, le levier. C’est cela, le comportement d’un pôle. L’Iran semble en passe de sortir du chaos du Golfe en tant que superpuissance régionale. On peut faire une comparaison avec la Prusse du XIXesiècle : une population et une économie plus modestes, mais une puissance de frappe qui lui a permis d’être un acteur à part entière dans le concert des nations européennes de l’époque.

Et à ce propos, qu’en est-il de l’Europe ? Le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie – l’UE dans son ensemble ? L’Europe est un titan économique, une superpuissance réglementaire, un phare culturel. Mais est-elle un pôle ? La France dispose d’armes nucléaires et d’ambitions expéditionnaires, mais elle est surchargée et contrainte sur le plan intérieur. L’Allemagne possède une puissance industrielle mais reste un poids plume sur le plan militaire, dépendante de la sécurité américaine. Le Royaume-Uni parle de « Global Britain », mais manque des ressources pour étayer ce discours. L’UE peut fixer des normes pour les smartphones, mais elle ne parvient pas à s’accorder sur une réponse unifiée à une guerre à ses portes. L’Europe a la richesse, mais pas l’unité ; la capacité, mais pas la volonté. Elle reste dans l’orbite américaine, même si cette orbite s’affaiblit. Peut-on dire qu’elle est une partie prenante, mais pas tout à fait un acteur souverain ? S’il faut un nouveau connecteur USB, l’Europe est la première à être sollicitée. Mais résoudre un problème géopolitique ? Tant que la génération actuelle de dirigeants ne sera pas remplacée, l’Europe sera peut-être invitée au dîner, mais elle ne sera autorisée à entrer dans le bâtiment que par la porte de service.

Considérons maintenant qui d’autre n’obtient pas de siège, malgré sa richesse ou ses alliances. Le Japon est un géant économique, une puissance technologique, un allié clé des États-Unis. Mais il reste un protectorat, pas un pôle. Son armée est limitée par la Constitution ; sa politique étrangère fait écho à celle de Washington. Il a de l’influence, mais pas d’autonomie. Les États arabes, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, ont des pétrodollars et de l’ambition. Ils négocient des accords, investissent à l’échelle mondiale et se posent en leaders régionaux. Mais lorsque les missiles ont fusé, leurs défenses soutenues par les États-Unis ont failli. La richesse sans volonté, ou les armes sans indépendance, ne valent pas une place à la table. Ce sont des clients, pas des architectes.

Et puis il y a la Turquie. Ankara veut désespérément en faire partie. Elle joue sur tous les tableaux : membre de l’OTAN, acheteuse de systèmes russes, médiatrice en Ukraine, acteur influent dans le Caucase. Mais personne ne lui fait pleinement confiance. Ses ambitions dépassent sa fiabilité. Dans un monde où les pôles doivent être prévisibles pour leurs alliés et redoutables pour leurs adversaires, l’instabilité de la Turquie la maintient en périphérie. C’est un État pivot, pas un centre de gravité.

Et l’Afrique ? Par politesse, pour donner l’impression d’une inclusion, l’Afrique du Sud ou le Nigeria pourraient être invités au dîner multipolaire. Ils ont des populations, des ressources et une voix régionale. Mais à l’échelle mondiale, ils restent des observateurs. Aucun ne peut projeter sa puissance au-delà de sa sous-région, ni protéger son voisinage d’une intervention extérieure. Ils sont importants, mais pas encore indispensables. Leur heure viendra peut-être. Mais la table qui se dresse aujourd’hui n’attend pas.

Ce qui nous amène aux autres prétendants. Le Brésil et l’Indonésie ont des populations massives, des économies en pleine croissance et une influence régionale. Ils font entendre leur voix au sein des BRICS et du G20. Mais l’influence n’est pas synonyme d’imposition. Un pôle peut fixer les règles dans son voisinage ; une puissance régionale les négocie souvent. Le Brésil peut-il empêcher les puissances extérieures d’intervenir en Amérique du Sud si elles le souhaitent ? L’Indonésie peut-elle dissuader la coercition des grandes puissances en Asie du Sud-Est ? Actuellement, ces pays restent des arènes où les trois grands s’affrontent, et non des centres de gravité indépendants capables de dicter leurs conditions. Ils attendent une invitation. Mais à cette table, on n’envoie pas d’invitations. Les places sont prises.

Et puis il y a l’Inde. L’inconnue. Elle dispose des atouts nécessaires : une économie en plein essor, une armée importante, une situation stratégique. Elle pratique l’autonomie, achetant du pétrole russe tout en s’associant aux États-Unis dans le domaine technologique. Mais le véritable statut de pôle exige plus qu’un simple équilibre. Il exige la capacité d’imposer la stabilité régionale sans aide extérieure. L’Inde s’engage dans cette direction, mais elle reste prudente, hésitante à assumer pleinement les responsabilités du leadership. Elle observe, elle calcule. Mais dans un monde où la puissance se démontre en temps réel, l’hésitation peut vous coûter une place. Pour l’instant, l’Inde est à la table, mais en tant que membre junior, dont le principal levier est celui d’un État pivot, et non d’un centre de pouvoir.

Alors, qu’est-ce qui fait réellement une puissance ? L’exemple de l’Iran clarifie le critère. Il s’agit moins de chiffres bruts que de trois éléments : la résilience (pouvez-vous encaisser un coup et continuer à vous battre ?), la portée (pouvez-vous projeter votre influence au-delà de vos frontières ?) et la volonté (êtes-vous prêt à payer le prix de l’autonomie ?). L’économie, la population et la puissance militaire constituent le prix d’entrée. Mais la place se gagne par la manière dont vous les utilisez sous pression.

À cet égard, l’Iran a mérité sa place. Le Japon et les États arabes ont la richesse, mais pas la volonté. La Turquie a l’ambition, mais pas la confiance. L’Afrique a le potentiel, mais pas la projection. Le Brésil et l’Indonésie préparent encore leur candidature. L’Inde est membre, mais pas vraiment un membre pleinement consolidé. L’Europe part du principe qu’elle aura une place d’honneur à la table, mais cela exige que les autres la respectent, même à contrecœur. L’Europe jouit-elle actuellement de ce respect ?

Les anciennes règles ne s’appliquent plus. Dans ce nouvel ordre, l’autonomie est la monnaie suprême – et elle se mérite, elle ne se donne pas. La question n’est pas de savoir qui veut une place. C’est de savoir qui est prêt à faire ce qu’il faut pour en revendiquer une. La table est en train d’être dressée. Les chaises sont en nombre limité. Et le monde observe pour voir qui reste debout, et qui finit par s’asseoir.

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