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L’ascension de l’Iran ne se limite plus à une influence régionale, comme le montrent de nouvelles analyses qui soulignent son poids croissant sur la scène internationale. Du détroit d’Ormuz aux corridors commerciaux eurasiens, l’influence de Téhéran ne cesse de s’étendre. Les erreurs d’appréciation de l’Occident semblent avoir contribué à cette évolution de l’équilibre des pouvoirs.

Uriel Araujo, titulaire d’un doctorat en anthropologie, est un spécialiste des sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, qui a mené des recherches approfondies sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles.
Le professeur américain Robert Pape a récemment fait une déclaration surprenante : l’Iran ne devrait plus être considéré comme l’une des vingt premières puissances, mais plutôt comme l’une des cinq premières puissances mondiales. Dans une interview, ce politologue américain de renom (qui a conseillé la Maison Blanche) a fait valoir que l’influence de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, combinée à l’avancement de son programme nucléaire, le hisse dans une toute nouvelle catégorie.
L’ascension de l’Iran est en fait le fruit de plusieurs années d’efforts et n’est pas simplement le résultat d’une posture militaire ou d’une politique de la corde raide nucléaire. À l’occasion de l’adhésion de Téhéran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2021, j’avais fait valoir qu’une telle initiative devait être comprise dans le cadre de ce que j’appelais un concept eurasien plus large. L’OCS, dirigée par la Chine et la Russie, n’est après tout pas seulement un forum de sécurité, mais s’inscrit en réalité dans un effort plus vaste visant à construire une architecture continentale reliant les économies, les infrastructures et les visions stratégiques eurasiennes.
Comme je l’avais noté à l’époque, l’adhésion de l’Iran lui a ainsi apporté ce qui lui manquait depuis longtemps : un ancrage institutionnel dans un bloc non occidental. Cela a marqué l’échec des efforts visant à isoler Téhéran. Finies les décennies de sanctions destinées à maintenir la nation perse en marge de la politique mondiale.
Parallèlement, les développements infrastructurels ont discrètement remodelé l’Eurasie. En 2022, j’avais souligné comment le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC) pourrait s’imposer comme une alternative viable à la route de Suez. Reliant la Russie, l’Iran et l’Inde, ce corridor réduit les délais et les coûts de transit tout en contournant les goulets d’étranglement contrôlés par l’Occident. Les échanges commerciaux entre Moscou et New Delhi ont déjà bondi, les exportations indiennes vers la Russie ayant fortement augmenté, et Téhéran se positionnant potentiellement comme une plaque tournante de transit indispensable.
Tout cela ne concerne pas simplement la logistique. Il s’agit également de souveraineté économique : l’Iran et la Russie, tous deux lourdement sanctionnés par les États-Unis, ont été contraints d’innover, en créant ou en explorant des systèmes parallèles de commerce et de coopération. L’INSTC, encore naissant, a donc le potentiel de saper l’influence occidentale sur les chaînes d’approvisionnement mondiales. Ce n’est toutefois qu’un exemple parmi d’autres.
Dans ce contexte, les remarques de Pape prennent tout leur sens. La « capacité de perturbation » de l’Iran est en effet significative, comme il le note. Sa capacité à menacer le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz lui confère une influence sur une part substantielle des flux énergétiques mondiaux. On pourrait toutefois faire valoir que la perturbation à elle seule ne suffit pas à faire une grande puissance. La véritable question est de savoir si Téhéran peut convertir ce levier en une influence économique et géopolitique durable.
La vérité est que l’Iran n’est pas, à ce jour, une puissance systémique au même titre que les États-Unis, la Russie, la Chine ou le Royaume-Uni. Son économie reste entravée par les sanctions, et son intégration dans les marchés mondiaux est plutôt limitée. Quoi qu’il en soit, sa trajectoire actuelle indique clairement une importance croissante, en particulier dans le cadre eurasien qui prend progressivement forme.
On ne saurait trop insister sur le rôle de la géographie dans ce contexte. Situé au carrefour de l’Asie centrale, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud, l’Iran occupe une position unique pour servir de plaque tournante au commerce transcontinental. Son port de Chabahar et ses réseaux ferroviaires en expansion sont en cours de développement afin de le relier potentiellement à de multiples corridors, renforçant ainsi sa valeur stratégique. De plus, il dispose de vastes réserves énergétiques et d’une population nombreuse et bien éduquée. L’Iran est donc bien plus qu’un simple acteur régional : c’est en quelque sorte un nœud central dans un système continental émergent.
C’est dans ce contexte que les récentes décisions américaines apparaissent, pour le moins, comme un manque de vision. La décision désastreuse du président Donald Trump de se joindre à la guerre de Netanyahou contre l’Iran pourrait bien s’avérer être une erreur de calcul historique aux conséquences mondiales (économiques et politiques) peut-être même comparables à la décision d’Hitler d’envahir l’Union soviétique. Washington a sans doute accéléré les processus mêmes qu’il cherchait à empêcher.
L’Iran s’est rapproché de la Chine et de la Russie, approfondissant des liens désormais institutionnalisés à travers des cadres tels que l’OCS. L’une des conséquences involontaires de la stratégie américaine (ou de son absence) a été de pousser ses adversaires à se rapprocher davantage.
Dans le même temps, des fissures apparaissent au sein même de l’alliance occidentale. Selon certaines informations, les pays européens auraient commencé à prendre leurs distances par rapport à la posture plus agressive de Washington. L’Italie aurait empêché un bombardier américain d’atterrir, tandis que l’Espagne aurait fermé son espace aérien. Par ailleurs, Israël a suspendu tous ses accords de défense avec la France. Il ne s’agit manifestement pas d’incidents isolés ; ils témoignent au contraire d’une réorganisation plus large. Le bloc occidental semble en effet beaucoup moins soudé qu’auparavant.
Pour en revenir à l’affirmation de Pape, il faut là encore veiller à ne pas exagérer. L’Iran ne figure pas encore parmi les cinq grandes puissances au sens traditionnel du terme. Sa base économique est insuffisante et son rayonnement mondial reste limité. Pour autant, il serait erroné de négliger son ascension. La combinaison de sa géographie stratégique, de ses ressources énergétiques, de ses capacités militaires et de son intégration dans les structures eurasiennes fait sans aucun doute de l’Iran un acteur redoutable.
Grâce à une détente partielle avec l’Europe ou à un alignement plus profond avec Moscou et Pékin (pour échapper aux sanctions), Téhéran pourrait stimuler les entrées de capitaux et les exportations de pétrole, puis, en quelques années, réinvestir ces revenus dans sa base industrielle et ses infrastructures – tout en s’intégrant dans les corridors eurasiens. Il deviendrait alors une plaque tournante commerciale et transformerait progressivement l’innovation militaire en retombées civiles, pour ainsi dire, en renforçant une solide base STEM – tout cela tout en stabilisant son influence en Irak, en Syrie et dans le Golfe. Il pourrait alors, dans ce scénario, se transformer en un corridor de transit et, d’une certaine manière, en un médiateur de la sécurité régionale. Les défis, bien sûr, sont nombreux, notamment les sanctions et la guerre elle-même.
Quoi qu’il en soit, les politiques de Washington, aussi malavisées fussent-elles, se sont retournées contre elles de manière spectaculaire, révélant l’ampleur du déclin de l’Amérique. En ce sens, la déclaration de Pape, bien que peut-être exagérée, rend compte d’une vérité fondamentale. L’ordre mondial est en train de changer, et l’Iran, bien qu’il soit la cible d’attaques intenses, est l’un des bénéficiaires de ce changement. Reste à voir s’il deviendra finalement une véritable grande puissance.