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Ibrahim Al-Amine

Jamais auparavant le président américain Donald Trump n’avait abordé en détail la question du Liban et du Hezbollah, ses prises de position s’inscrivant le plus souvent dans le cadre de réponses laconiques aux questions des journalistes.

Le 19 février dernier, lors de la première réunion du « Conseil de la paix », il a indiqué que « le problème du Liban doit être résolu, et ce n’est pas un gros problème », ajoutant qu’il y avait « des choses en cours » et que cette question était « relativement mineure par rapport à ce qui a été accompli ». Deux semaines après son attaque contre l’Iran, Trump a répondu le 16 mars à une question sur le soutien éventuel des États-Unis à une invasion israélienne du Liban, affirmant qu’il s’était entretenu avec des dirigeants israéliens et qualifiant le Hezbollah de « problème de longue date, qui représente un gros problème, et qui est en train d’être éliminé rapidement ».

Au-delà de la mégalomanie qui imprègne les déclarations de Trump, son approche du dossier libanais et du Hezbollah repose sur des rapports à caractère essentiellement politique, rédigés par des instances influentes au sein de la Maison Blanche soutenues par des acteurs politiques, sur la base de données provenant d’Israël, du Liban, de la Syrie et de l’Arabie saoudite. Cependant, le déroulement de la confrontation, avec l’implication du Hezbollah, a montré que, comme à chaque fois, certains rapports professionnels spécialisés sont dissimulés aux décideurs.

Lorsque les dirigeants de l’ennemi ont déclaré que le Hezbollah était « tombé dans le piège » et qu’Israël saisirait l’occasion pour mener à bien la dernière étape de son plan visant à l’éliminer, cela ne s’inscrivait pas isolément dans un contexte international plus large. En effet, la même analyse a circulé dans les milieux officiels en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne, ainsi que dans certaines capitales du Golfe, dont certaines ont cherché à utiliser cette « conclusion » pour faire pression sur les forces et les autorités libanaises, afin de les pousser à adopter des options liées au désarmement du Hezbollah, même par la force. Il faut savoir que les dirigeants officiels au Liban recevaient une évaluation différente de la part du commandement de l’armée, selon laquelle la situation n’était pas telle qu’on la décrivait, et que les autorités devaient tenir compte du fait que le Hezbollah ne souhaitait pas entraîner le pays dans une guerre civile, malgré les pressions et les provocations auxquelles il avait été soumis et qui auraient pu le pousser à réagir par des actions sur le territoire libanais.

Il y avait également une autre partie qui interprétait mal la situation, à savoir les dirigeants du nouveau pouvoir en Syrie, où régnait la conviction que «si le Hezbollah intervenait sérieusement dans les affaires syriennes, les forces syriennes seraient capables d’anéantir le parti en quelques jours». Cette perception reposait sur la conviction, dans ces milieux, que le parti était bien plus faible que n’importe quelle faction rebelle syrienne!

« Al-Akhbar » a appris de sources bien informées que le Commandement central de l’armée américaine, ainsi que trois stations des services de renseignement américains dans la région, dont celle de Beyrouth, ont exprimé « des doutes quant à l’hypothèse d’une élimination du Hezbollah », estimant que son abstention de riposter aux frappes quotidiennes menées par Israël « ne constitue pas une preuve décisive de son affaiblissement ».

Dans le même contexte, il s’avère que les services de renseignement généraux égyptiens ont, quant à eux, mis en garde contre « la sous-estimation de la capacité du Hezbollah à se réorganiser ». Des responsables de haut rang de ces services ont relayé cette analyse lors de discussions internes, en réponse à des conclusions selon lesquelles le parti était effectivement fini ; sinon, comment expliquer qu’il subisse quotidiennement des frappes israéliennes sans riposter ?

Quelle a été la position de ces responsables après le déclenchement de la guerre ?

Selon ces mêmes sources, une semaine à dix jours après le début de la guerre, cette perception s’est complètement effondrée, et les instances militaires et sécuritaires qui doutaient du récit israélien se sont empressées de revoir leurs positions et leurs évaluations, mettant en garde les forces politiques contre les conséquences de prendre de mauvaises décisions.

L’échec de la médiation égypto-française tient au fait qu’elle s’appuyait sur des données antérieures au déclenchement de la guerre et ignorait la réalité du terrain aujourd’hui

En Occident, l’attention des diplomates, et en particulier des attachés de sécurité et militaires, s’est concentrée sur une seule question qu’ils posaient lors de la plupart de leurs rencontres avec les responsables politiques, militaires et de sécurité : le Hezbollah a-t-il la capacité de tenir bon ?

Naturellement, les réponses n’étaient pas unanimes. Cela s’explique par le fait qu’une large frange des responsables libanais restait convaincue que le Hezbollah était pratiquement fini, et que son abstention de riposter aux frappes israéliennes incessantes depuis 15 mois reflétait un état de faiblesse et d’impuissance, et non une stratégie particulière. À ce jour, certains d’entre eux continuent de considérer que le parti reste faible et que ses actions ne témoignent d’aucune véritable force. D’autres vont plus loin, estimant que ce qui est rapporté au sujet des succès de la résistance ou des défaillances de l’armée israélienne ne résulte pas d’un véritable équilibre sur le terrain, mais de la concentration des efforts d’Israël sur la guerre contre l’Iran. Il est certain que ces personnes ne se sont pas donné la peine, et ne se donneront pas la peine, de vérifier si les faits sur le terrain corroborent cette estimation ou s’il existe de nouvelles données.

Il est regrettable que les instances étrangères aient été les plus rigoureuses dans la collecte des données, puisqu’elles sont revenues sur des rapports antérieurs à la recherche d’indicateurs écartant l’hypothèse d’un effondrement du Hezbollah, afin d’identifier leurs sources et de les recontacter pour recueillir les informations dont elles disposaient. Cela s’est accompagné d’un flot de questions posées par les diplomates étrangers aux responsables de l’armée et des services de sécurité, ainsi qu’aux journalistes et aux politiciens, dont on estime qu’ils ont une bonne connaissance de la réalité du parti.

Il est à noter que ces ambassades ne s’appuient pas beaucoup sur ce qui est censé leur parvenir d’Israël, bien que leurs missions sur place disposent de données abondantes, même dans un contexte de black-out et de censure. En effet, les diplomates à Tel-Aviv rencontrent des journalistes et d’anciens officiers auprès desquels ils obtiennent des informations non publiables. Dans ce contexte, l’ambassadeur d’un État arabe en Grande-Bretagne a rapporté que ces ambassades avaient accumulé, pendant la « guerre des 12 jours », de nombreuses données, comprenant des rapports sur les coups durs subis par Israël à la suite de la riposte iranienne.

Cependant, l’essentiel dans cette démarche ne se limite pas à la collecte d’informations, mais réside dans la manière de les exploiter dans le cadre de la recherche de négociations visant à mettre fin à la guerre. En effet, tous ceux qui ont tenté d’ouvrir la voie à des négociations se heurtent toujours à des portes closes, que ce soit aux États-Unis ou en Israël. Le président français Emmanuel Macron a reconnu qu’il ne trouvait personne pour l’écouter à Washington et à Tel-Aviv. Il s’est alors tourné vers une coordination sécuritaire et politique avec l’Égypte, partant du constat que les services de renseignement égyptiens entretiennent des relations solides avec les États-Unis et disposent d’un réseau de relations avec Tel-Aviv en raison du rôle qu’ils jouent dans le dossier de Gaza. Paris espère que sa tentative aboutira à un cadre d’initiative susceptible d’intéresser les Américains et les Israéliens.

Cependant, la faille fondamentale réside dans le fait que la plupart des propositions de négociation s’appuient encore sur les réalités de la guerre passée, ce qui a eu un impact négatif sur les chances de succès de la récente visite de la délégation des services de renseignement égyptiens à Beyrouth, étant donné que les Égyptiens partent de leur idée préexistante, qui repose sur « le gel des armes du Hezbollah et la garantie qu’aucune opération ne sera lancée contre Israël, en échange d’un retrait israélien et de la cessation des hostilités ».

Dans ce contexte, une rencontre de haut niveau qui s’est tenue récemment à Beyrouth entre un responsable libanais concerné et un visiteur européen révèle l’ampleur de la complexité du dossier. Lorsque ce dernier a demandé ce qu’il était possible de faire, la réponse a été claire : « Il faut d’abord présenter un document approuvé par les États-Unis et Israël, mais surtout, celui-ci doit inclure un engagement non pas à un cessez-le-feu, mais à la cessation de toutes les violations qui se sont poursuivies pendant 15 mois, sinon vous ne trouverez personne au Liban capable de vous aider ! »

Al Akhbar