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Agression américaine contre l'Iran, capacité de dissuasion, Donald Trump, Etats-Unis, Iran
Mal pris dans un conflit auquel les États-Unis n’étaient pas préparés, Donald Trump joue la carte de la surenchère verbale et militaire. Non sans risques, selon la chercheuse française Tara Varma, directrice « Stratégie » du centre de réflexion German Marshall Fund of the United States.
Valentin Dauchot
Contrairement à ce que laisse entendre Donald Trump, la guerre israélo-américaine en Iran est loin d’évoluer vers une issue rapide et favorable à Washington. L’Iran résiste, l’économie mondiale souffre et l’interventionnisme du président américain l’éloigne radicalement de certaines de ses promesses de campagne.
Retour sur les enjeux et les conséquences du bellicisme de l’administration Trump avec Tara Varma, Directrice « stratégie » du centre de réflexion German Marshall Fund of the United States, de passage à Bruxelles dans le cadre des Grandes conférences catholiques.
Venezuela, Cuba, Iran… Donald Trump est-il en roue libre ?
Tara Varma : Donald Trump génère en permanence une sorte de bruit médiatique et géopolitique qui peut prêter à confusion. Mais derrière cela, il y a quelques lames de fond, des choses que le président américain avait en tête dès son premier mandat. Nicolas Maduro au Venezuela et Ali Khamenei en Iran en faisaient partie. En grands contestataires de la suprématie américaine, ils figuraient tous deux sur la liste des régimes à décapiter. Trump a « réussi » au Venezuela, même s’il ne s’agit en aucun cas d’un changement de régime, puisque le pouvoir actuel n’est autre qu’un régime chaviste aux ordres de l’administration Trump. Et le fait d’avoir pu assez facilement capturer Nicolas Maduro pour le présenter devant un tribunal de New York a sans doute convaincu le président américain de s’attaquer à Téhéran. Aucun de ses conseillers ne l’a dissuadé de le faire, parce que tous les membres des agences gouvernementales qui estimaient qu’il s’agissait d’une erreur colossale ont été éconduits ou mis à la porte. Il ne reste à la Maison-Blanche que des gens qui vont en permanence dans le sens du président.
Le vice-président JD Vance est tout de même resté fort en retrait depuis le début de cette guerre en Iran. Signe d’un certain embarras ?
Oui. JD Vance est très mal à l’aise avec ce qui se déroule actuellement en Iran. Il revient un tout petit peu sur le devant de la scène, mais en mode mineur. D’une part, il y a une forme de calcul politique, il se positionne pour l’avenir, mais aussi une réelle conviction personnelle que les États-Unis ne devraient pas conduire ce genre d’opération militaire. Tout l’inverse du Secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, qui semble particulièrement enthousiaste et qui a personnellement fait la demande d’aide supplémentaire au Congrès à hauteur de 200 milliards de dollars pour le Pentagone. Ce qui est tout à fait paradoxal, parce qu’initialement Pete Hegseth est l’un des tenants d’une ligne MAGA (Mage America Great Again, NdlR) extrêmement dure sur l’isolationnisme.
Qu’en est-il du chef de la diplomatie Marco Rubio ?
Marco Rubio est une figure républicaine plus traditionnelle. Il est très interventionniste et totalement en faveur des changements de régime en Iran, au Venezuela et Cuba. Or, il semblerait que depuis le début des opérations en Iran, ce soit lui qui insiste le plus auprès du Président pour être prudent. Lui, qui recommande d’éviter autant que faire se peut d’envoyer des troupes au sol, et lui qui insiste sur le risque pour les États-Unis de se retrouver dans un bourbier auxquels ils ne sont pas du tout préparés. C’est, ici aussi, une position très éloignée de son profit initial, et c’est peut-être dû au fait que Marco Rubio, diplomate le plus expérimenté autour de Donald Trump, soit le seul à réellement vraiment avoir conscience des risques pour les États-Unis, leurs ressortissants et leurs intérêts dans la région.
Il n’est, ici non plus, pas du tout question de libérer le peuple iranien ?
Israël et les États-Unis ont tué Ali Khamenei ainsi que trente-neuf autres hauts dirigeants iraniens. Mais comme le confirment les propos du président Trump, l’idée initiale était de mettre au pouvoir quelqu’un de l’entourage des mollahs, pas une figure de l’opposition. Comme ce fut le cas au Venezuela avec l’opposante Maria Corina Machado, Reza Pahlavi (fils du dernier Shah d’Iran et figure de l’opposition iranienne en exil, NdlR) n’a jamais fait partie des options de l’administration américaine. Le président américain n’a aucune envie de mettre en place des dirigeants qui seraient à même de lui faire de l’ombre. Or, il est beaucoup plus simple de travailler à Caracas avec la chaviste Delcy Rodriguez (présidente « ad interim ») qui doit lui obéir au doigt et à l’œil si elle veut rester au pouvoir. Le problème avec Téhéran, c’est que l’administration américaine s’est rendu compte qu’elle avait tué les deux ou trois personnes auxquelles elle pensait initialement.
Quelles sont les conséquences de cette guerre pour l’administration américaine ?
La capacité de dissuasion des États-Unis est quand même sérieusement remise en cause. Des ambassades américaines ont été frappées, en Arabie saoudite notamment, et les États-Unis ne répliquent pas. Leurs alliés – notamment les Européens – ont tous dit « non » au président Trump pour venir l’aider à libérer le détroit d’Ormuz. Ces alliés ne sont pas allés jusqu’à réunir le Conseil de sécurité des Nations unies pour dénoncer une opération illégale des États-Unis. Mais dans les faits, cela soulève beaucoup de questions et de problèmes pour Washington, sous les yeux de ses adversaires que sont l’Iran, mais aussi la Chine.
Qu’en est-il aux États-Unis au sein du mouvement MAGA ?
Là, la situation est plus étonnante. On voit dans les derniers sondages que les tenants de la ligne MAGA la plus dure – théoriquement anti-interventionnisme – soutiennent Trump à 90 %, alors que les Républicains plus traditionnels ne le font qu’à 54 %. Ce qui tend à confirmer que le président tient fermement sa base, où il y a une sorte de fascination, d’approbation presque systématique du président. Laquelle pourrait toutefois changer lorsque les Américains subiront les impacts économiques de cette guerre. Si on prend l’ensemble de la population en revanche, plus la guerre dure, plus les risques de voir les démocrates emporter la Chambre mais aussi le Sénat lors des élections de mi-mandat sont élevés. Ce n’est pas un hasard si Donald Trump a déjà plaisanté à plusieurs reprises sur le fait qu’il songeait à annuler ces mid-terms, et dénoncer des résultats tronqués.