
Le théologien de la « guerre juste » comprenait que la force doit être régie par la prudence, en tenant compte des effets de deuxième et troisième ordre. Nous ne l’avons pas fait en Irak, ni aujourd’hui
Ronald Dodson
La paix n’est pas simplement l’absence de peur. Elle stabilise les conditions dans lesquelles les gens ordinaires peuvent agir, planifier, investir et élever leurs familles.
Le chaos, en revanche, est asymétrique. Il frappe le plus durement ceux qui sont le moins armés pour y faire face, déplaçant des populations, détruisant des moyens de subsistance fragiles et condamnant les acteurs marginaux — qu’il s’agisse de citoyens vivant au jour le jour, d’investisseurs particuliers ou de réfugiés — aux pires issues possibles.
C’est pourquoi la décision d’entrer en guerre ne peut être jugée uniquement à l’aune de l’intention ou du succès immédiat. Sur ce point, saint Augustin d’Hippone reste une référence incontournable. Il comprenait que la force doit être régie par la prudence et orientée vers le rétablissement de la paix, ce qui exige de prendre en compte les effets de second et de troisième ordre. Les échecs passés à cet égard sont instructifs — et le conflit actuel en Iran suit un schéma similaire.
Augustin n’idéalisait pas la paix. Il comprenait que le conflit est une caractéristique permanente de la vie politique depuis la Chute. Mais il insistait sur le fait que le recours à la force doit être guidé par la prudence, et non par l’abstraction. Pour être juste, la guerre doit viser le rétablissement de l’ordre, et non la satisfaction d’impulsions idéologiques ou psychologiques.
Plus précisément, les dirigeants sont responsables non seulement de la justice de leur cause, mais aussi des conséquences que leurs décisions imposent à leur propre peuple, et c’est là que la guerre de l’Irak menée par les États-Unis représente un échec profond.
Les arguments en faveur de la guerre, tels qu’ils ont été présentés, reposaient sur un mélange d’affirmations : armes de destruction massive, démocratisation, transformation régionale, crédibilité. Certaines de ces affirmations étaient empiriques et se sont révélées fausses. D’autres étaient des aspirations qui se sont avérées sans fondement.
Mais même en mettant de côté la question de savoir si la justification initiale était exacte, une erreur plus fondamentale a été commise sur le plan de la prudence. En 2003, les États-Unis ont choisi de démanteler le régime irakien sans plan crédible pour l’ordre qui suivrait. Il ne s’agit pas simplement d’une négligence tactique, mais d’une violation de la logique fondamentale exposée par Augustin. Supprimer une structure politique existante, aussi imparfaite soit-elle, sans avoir la capacité de la remplacer par une structure plus stable, revient à déclencher précisément le genre de chaos que le raisonnement de la guerre juste est censé prévenir, et ce chaos n’était pas abstrait.
À l’intérieur de l’Irak, l’effondrement de l’ordre a engendré des violences sectaires, des déplacements massifs de population et la fragmentation de la vie civile. Ceux qui ont le plus souffert n’étaient pas les élites politiques ou les idéologues, mais les Irakiens ordinaires dont la vie a soudainement été exposée à des forces qu’ils ne pouvaient pas contrôler. L’asymétrie du chaos était pleinement visible. Mais les conséquences ne sont pas restées confinées.
Au niveau régional, la déstabilisation de l’Irak a modifié l’équilibre des pouvoirs de manière à renforcer l’Iran, à donner du pouvoir à des acteurs non étatiques et à contribuer à un arc d’instabilité plus large qui se manifesterait plus tard dans des conflits à travers la Syrie et au-delà. L’idée qu’un simple changement de régime puisse être exécuté de manière chirurgicale sans effets en cascade a révélé une dangereuse sous-estimation de la profondeur avec laquelle les ordres politiques sont ancrés dans l’histoire, l’identité et les structures de pouvoir… et c’est là que l’argument passe de l’histoire au danger présent.
Les goulets d’étranglement stratégiques comme le détroit d’Ormuz ne sont pas de simples caractéristiques géographiques ; ce sont des leviers de l’ordre mondial. Environ un cinquième du pétrole mondial transite par ce corridor étroit, ce qui en fait l’un des points géographiques les plus stratégiques de la planète. Dans des conditions de relative stabilité, même les États adversaires ont tendance à traiter ces points d’étranglement avec retenue. Le jeu est dangereux, mais lisible. Il y a généralement un acteur principal capable de menacer de fermer le passage, et cet acteur est contraint par ses propres intérêts. Mais le chaos change la donne.
Si un État comme l’Iran n’était pas simplement sous pression mais fracturé ; si l’autorité centrale s’affaiblissait ou s’effondrait, il n’en résulterait pas un détroit plus libre ou plus sûr. Il serait plus dangereux. Au lieu d’un seul acteur disposant d’un « bouton d’arrêt d’urgence », on pourrait avoir de multiples acteurs : factions, milices, groupes mandataires, chacun doté de capacités partielles et bien moins enclin à la retenue.
Nous observons déjà les prémices de cette dynamique. Le contrôle du transit par Ormuz est devenu sélectif, politisé et aléatoire — s’apparentant davantage à un système de péage qu’à un passage neutre. Dans le même temps, les menaces pesant sur la navigation, le détournement des flux énergétiques et la fragmentation des mécanismes d’application de la loi répartissent le risque à travers le système plutôt que de le contenir. Il s’agit là d’un équilibre nettement pire.
En termes de théorie des jeux, un acteur rationnel unique disposant d’une menace crédible peut être dissuadé et faire l’objet de négociations. Un ensemble fragmenté d’acteurs disposant d’un contrôle partiel et d’incitations asymétriques ne le peut pas. Le système devient moins prévisible, moins gouvernable et plus sujet à des défaillances en cascade.
En d’autres termes, le passage d’un seul contrôleur de point d’étranglement à plusieurs n’est pas une diversification. C’est une dégradation. Et c’est précisément le genre de conséquence de second ordre que la prudence est censée anticiper.
La guerre en Irak illustre clairement comment ces coûts se manifestent sur le plan intérieur. Des vies américaines ont été perdues. Des capitaux ont été dépensés à une échelle extraordinaire. La confiance dans les institutions s’est érodée à mesure que le fossé se creusait entre ce qui avait été promis et ce qui a été réalisé. Et là encore, le fardeau n’a pas été réparti équitablement. Ceux qui ont combattu et ceux dont la situation économique était la plus sensible à l’instabilité macroéconomique ont fait les frais de la situation.
On pourrait soutenir que ces résultats étaient simplement le fruit d’une mauvaise exécution. Qu’avec une meilleure planification, davantage de troupes ou des décisions différentes, la guerre aurait pu atteindre ses objectifs. Cette réponse passe à côté de l’essentiel.
L’échec n’était pas seulement opérationnel. Il était conceptuel. Il résidait dans l’hypothèse selon laquelle l’ordre politique pouvait être rapidement mis en place de l’extérieur, que le renversement d’un régime donnerait naturellement naissance à un meilleur régime, et que le tissu complexe d’une société pouvait être retissé dans des conditions d’intervention extérieure.
C’est précisément le genre d’abstraction contre laquelle Augustin met en garde. Elle substitue une théorie de la façon dont les choses devraient fonctionner à une évaluation lucide de la façon dont elles fonctionnent réellement.
La prudence, au sens classique du terme, n’est pas de la timidité. Elle n’interdit pas le recours à la force. Mais elle exige que les dirigeants rendent compte de l’ensemble des conséquences que leurs actions vont déclencher. Elle demande non seulement : « Cette cause est-elle juste ? », mais aussi : « Que se passera-t-il si nous agissons – et si nous échouons ? » En Irak, ces questions n’ont pas été suffisamment posées ou n’ont pas reçu de réponses suffisantes.
Le résultat n’a pas été simplement une guerre qui s’est mal déroulée. Ce fut une guerre qui a imposé des coûts asymétriques aux plus vulnérables, tant à l’étranger qu’au pays, tout en ne parvenant pas à instaurer l’ordre durable qui seul aurait pu justifier ces coûts.
C’est pourquoi la leçon de l’Irak ne se résume pas à un débat sur les défaillances des services de renseignement ou les erreurs tactiques. C’est une leçon sur les limites du pouvoir et la nécessité de la prudence. C’est un rappel que les communautés politiques ne sont pas des pages blanches, et que la destruction de l’ordre est bien plus facile que sa création. Par-dessus tout, c’est un rappel de la responsabilité.
Lorsqu’un État choisit d’entrer en guerre, il ne s’engage pas dans un exercice abstrait. Il prend une décision qui aura des répercussions sur la vie de ses citoyens et d’autrui, souvent d’une manière qu’il est impossible de prévoir ou de contrôler entièrement. Ignorer l’asymétrie de ces effets revient à renoncer au devoir même qui justifie l’autorité politique en premier lieu.
La perspicacité d’Augustin perdure parce qu’elle repose sur une compréhension réaliste de la vie humaine et politique. La paix est fragile. L’ordre est durement acquis. Et le chaos, une fois déchaîné, se limite rarement aux intentions de ceux qui l’ont déclenché. La guerre en Irak constitue un cas d’étude de ce qui se passe lorsque ces vérités sont négligées, et un avertissement quant à la gravité que pourrait revêtir la prochaine itération.
Ronald Dodson est PDG de Dallas North Capital Partners et de Dalcor Legacy. Texan de souche basé à Dallas, il écrit sur la géopolitique, les marchés et la théologie politique, apportant un regard chrétien réaliste aux questions de pouvoir, d’ordre et de responsabilité.