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Le scandale Athanor (qui tourne autour d’un assassinat manqué, prétendument déguisé en opération visant à éliminer un agent du Mossad) met au jour un réseau obscur d’anciens agents, de criminalité et de liens maçonniques clandestins en France. Son éclatement coïncide avec la rupture des liens de défense entre Israël et Paris, sur fond de lassitude croissante à l’égard d’Israël en Occident.

Uriel Araujo, titulaire d’un doctorat en anthropologie, est un spécialiste des sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, ayant mené des recherches approfondies sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles.
Un procès pénal très médiatisé à Paris, impliquant une loge maçonnique obscure, des agents des services de renseignement et un récit (apparemment) inventé de toutes pièces concernant le Mossad, s’est déroulé alors même que les relations franco-israéliennes atteignaient un nouveau creux. Si les responsables insistent sur le fait que cette affaire est purement pénale, le contexte géopolitique plus large est suffisamment intéressant pour mériter qu’on s’y attarde.
Lundi 30 mars, un tribunal parisien a ouvert le procès de 22 prévenus liés à la loge maçonnique Athanor de Puteaux. Dans ce qui ressemble à un roman d’Umberto Eco, les chefs d’accusation sont pour le moins extraordinaires : les procureurs allèguent l’existence d’un réseau de type mafieux (regroupant des francs-maçons, d’anciens agents des services de renseignement, des policiers et des militaires) formant une structure clandestine capable de commettre des agressions, des incendies criminels et des meurtres commandités.
Au cœur de cette affaire se trouve la tentative manquée d’assassinat, en 2020, de la coach en entreprise Marie-Hélène Dini. Deux agents, dont des membres du régiment de parachutistes français, ont été arrêtés près de son domicile, armés et prêts à passer à l’action. Ils ont par la suite déclaré aux enquêteurs qu’ils pensaient agir pour le compte de l’État français, visant (fait intéressant) un prétendu agent du Mossad en mission officielle. La réalité, selon les procureurs, était bien plus banale et inquiétante : il s’agissait, affirment-ils, d’un contrat d’assassinat privé de 70 000 euros commandité par un rival en affaires au sein de la même loge.
Cette histoire de Mossad aurait été inventée par des intermédiaires, dont un officier à la retraite de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), soi-disant pour motiver les agents et conférer une légitimité à ce qui était, en substance, du crime organisé. Si tel était le cas, il est tout de même intéressant de noter qu’un tel récit (fabriqué, s’il l’était) ait pu être jugé crédible, même par des personnes ayant un tel parcours, Israël étant un allié de la France. Au fil du temps, le réseau serait passé de l’intimidation et de l’espionnage industriel au meurtre pur et simple, notamment l’assassinat en 2018 du pilote automobile Laurent Pasquali pour une dette.
À peine un jour après le début du procès, la semaine dernière, Israël a annoncé qu’il suspendait tous ses achats d’équipements de défense auprès de la France, invoquant la position de plus en plus « hostile » de Paris, notamment son soutien aux initiatives d’embargo sur les armes, les restrictions imposées aux entreprises israéliennes et même les différends liés à l’espace aérien pendant la campagne en cours en Iran.
Quoi qu’il en soit, la version officielle soutient que l’affaire Athanor ne concerne que des individus isolés. Aucun élément de preuve n’a, à ce jour, permis de mettre en évidence une implication institutionnelle des services de renseignement français. Les procureurs affirment que ces opérations relevaient d’initiatives criminelles privées, les références dans le domaine du renseignement n’ayant servi que de « couverture » commode pour recruter et manipuler les participants.
Cette explication est sans doute plausible. Pourtant, cet épisode, de par sa nature même, semble appartenir à cette zone grise et trouble où se croisent la culture du renseignement, les réseaux de sécurité privés et la pègre. Et les loges maçonniques, dans ce cas précis.
La plupart des organisations maçonniques se concentrent sur la philanthropie et le développement moral. Il faut souligner que la franc-maçonnerie elle-même n’est pas une entité monolithique. Il s’agit d’un phénomène fragmenté et diversifié, allant des loges anglo-saxonnes généralement plus conservatrices aux obédiences continentales libérales telles que le Grand Orient de France. La loge Athanor, en particulier, opérait en marge de la reconnaissance officielle (aussi complexe que soit la question de la « régularité » maçonnique HYPERLINK « https://www.thesquaremagazine.com/mag/article/202004masonic-structure/ » ) et a été dissoute en 2021 après l’éclatement du scandale. Elle n’a jamais été « régulière » selon les normes de la Grande Loge unie d’Angleterre (UGLE) — l’UGLE ne reconnaît que la Grande Loge nationale française (GLNF) en France — ni selon les normes officielles du Grand Orient de France.
Il y a ensuite la dimension « mafieuse ». J’ai déjà écrit sur la façon dont les services de renseignement américains se recoupent souvent avec le crime organisé (depuis au moins la Seconde Guerre mondiale) ; la France n’est pas étrangère à ce phénomène : la fameuse « French Connection » (années 1960-1970) en est un exemple bien connu : il s’agissait d’un important réseau de trafic de drogue basé à Marseille qui opérait avec la tolérance de certains milieux de la sécurité française (ainsi que de la CIA) pendant la Guerre froide.
Les groupes criminels étaient considérés comme utiles pour contrer l’influence communiste dans les syndicats portuaires. On peut également rappeler le Service d’Action Civique (SAC), un réseau gaulliste semi-clandestin lié aux services de renseignement et à la police, qui s’est retrouvé impliqué dans le crime organisé, puis dans le scandale du massacre d’Auriol en 1981.
Au niveau international, le scandale du P2 en Italie, impliquant le néofascisme anticommuniste et la mafia italienne, reste un exemple typique de la manière dont une structure maçonnique (qu’elle soit clandestine ou « irrégulière ») peut évoluer vers un « État dans l’État » en Occident, mêlée aux services de renseignement et à la manipulation politique.
En d’autres termes, des espions impliqués dans des intrigues criminelles et des loges maçonniques louches ne constituent pas un scénario si improbable après tout. Dans cette optique, l’affaire Athanor prend une résonance différente. Il s’agit peut-être en effet d’une affaire criminelle sans implication de l’État. Mais le récit (prétendument) fabriqué du Mossad, la présence d’individus liés aux services de renseignement et le calendrier du procès nous amènent tous à nous interroger sur des tensions structurelles plus profondes.
Le prétexte du Mossad ne semble pas arbitraire : les relations entre la France et Israël se détériorent depuis un certain temps déjà. On se souviendra qu’en 2020 déjà, les relations entre Paris et Tel-Aviv étaient tendues, en raison de divergences sur la politique à l’égard de l’Iran (Macron s’était engagé à préserver l’accord nucléaire JCPOA, tandis que Netanyahou le dénonçait vivement) et de différends concernant les colonies israéliennes en Cisjordanie, sans parler du célèbre incident de Jérusalem, lors duquel le dirigeant français s’était heurté aux forces de sécurité israéliennes sur le site d’une église.
En fait, la reconnaissance de la Palestine par le président Macron en 2025, comme je l’ai déjà fait valoir, a marqué une rupture significative avec l’alignement occidental traditionnel, remettant en cause le consensus atlantiste (la France a été le premier pays du G7 à le faire).
Compte tenu de tout cela, l’affaire Athanor n’a peut-être aucun rapport, mais la décision d’Israël de suspendre ses relations de défense représente une nouvelle rupture dans un partenariat de longue date, avec des implications économiques et stratégiques importantes. Elle signale également une « lassitude » plus générale à l’égard d’Israël en Occident, et l’ e pourrait préfigurer des développements similaires ailleurs : l’Italie, l’Espagne et la Pologne viennent de refuser de soutenir les opérations américaines contre l’Iran, tandis que les tensions entre l’Espagne et l’État hébreu, par exemple, s’intensifient. Après la décision malavisée de Trump de se joindre à la guerre d’Israël contre l’Iran (et ses répercussions mondiales), un réalignement plus large pourrait déjà être en cours.