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L’escalade américano-israélienne accélère, plutôt qu’elle n’affaiblit, l’axe Russie-Iran, transformant la mer Caspienne en un corridor stratégique disputé.

Hazal Yalin

Quelques heures après que les États-Unis et Israël – de plus en plus souvent qualifiés dans certains cercles de « coalition Epstein » – ont attaqué l’Iran le 28 février, le ministère russe des Affaires étrangères a publié une réponse en termes très fermes, qualifiant cette attaque d’« acte d’agression armée délibéré, prémédité et non provoqué contre un État membre souverain et indépendant de l’ONU, en violation directe des principes et normes fondamentaux du droit international ».

Lorsqu’on interprète des textes diplomatiques en général – et les déclarations de la Russie en particulier, compte tenu de son adhésion quasi obsessionnelle à la diplomatie traditionnelle –, on néglige souvent l’importance de la terminologie. Le concept d’« agression » n’est pas anodin ; il signifie une violation de l’esprit même de la Charte des Nations unies, en particulier de son article 2(4).

Une réponse ferme à l’agression

Son absence ailleurs est tout aussi significative que son utilisation. Hormis la Russie, la Corée du Nord et Cuba, aucun autre État n’a initialement utilisé le terme « agression » pour condamner l’attaque — pas même la Chine, qui n’a adopté cette formulation qu’après le 2 mars.

Ce cadre a été constant dans toutes les déclarations russes et dans les communiqués diplomatiques du président Vladimir Poutine. Dans le même temps, Moscou a adopté une ligne de conduite prudente dans ses relations avec les monarchies du golfe Persique.

Tout en évitant d’approuver les frappes iraniennes contre des cibles liées aux États-Unis et à Israël dans le Golfe, les responsables russes ont souligné à plusieurs reprises que la question centrale restait l’agression américano-israélienne — et que les critiques à l’égard de l’Iran ne devaient pas occulter ce fait.

Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a bien saisi cet équilibre le 5 mars lors de la table ronde des ambassadeurs sur la crise ukrainienne. Tout en s’opposant aux frappes iraniennes contre les États du Golfe et en remettant en question leur utilité militaire, il a averti que « se contenter de dire que l’Iran n’a pas le droit d’agir revient en fait à encourager ouvertement les États-Unis et Israël à poursuivre leurs agissements ».

Conformément à cette approche, la Russie (et la Chine) n’ont pas opposé leur veto à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU du 11 mars condamnant l’Iran. Cependant, le représentant permanent de la Russie auprès de l’ONU, Vasiliy Nebenzya, a déclaré que la résolution était partiale et « confondait cause et effet ».

Cette position est largement liée au rôle crucial joué par les Émirats arabes unis dans la facilitation des mouvements de capitaux pour la Russie soumise aux sanctions occidentales.

Irritation et escalade israéliennes

Une définition aussi intransigeante de l’agression – et la décision apparente du Kremlin d’éviter même les contacts de routine avec le gouvernement israélien – ne pouvait guère passer inaperçue à Tel-Aviv.

La première rupture notable est survenue lors d’une interview de la porte-parole de l’armée israélienne, Anna Ukolova, sur Radio RBK. Faisant référence à des informations selon lesquelles Israël aurait piraté les caméras de circulation de Téhéran pour suivre des responsables iraniens, on lui a demandé si un accès similaire existait à Moscou. Sa réponse a été frappante :

« L’élimination de figures clés – les dirigeants de tous ces groupes mandataires, y compris le Guide suprême iranien, Ali Khamenei – démontre déjà que nous disposons de capacités tout à fait redoutables, et que quiconque cherche à nous nuire n’en sortira pas indemne. »

« Cela dit, la question est : qui voudrait nous nuire ? J’espère qu’à l’heure actuelle, Moscou ne souhaite pas de mal à Israël. Je veux y croire. »

Le gouvernement extrémiste du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a traditionnellement adopté une posture prudente et diplomatique dans ses relations avec la Russie. Même s’il avait décidé de basculer vers une hostilité ouverte, on s’attendrait à ce qu’il le fasse par le biais d’activités diplomatiques, économiques, voire, tout au plus, de la cinquième colonne au sein de la Russie. La menace directe d’Ukolova – établissant un parallèle entre « l’élimination » et les dirigeants russes – était sans précédent.

Attaque contre Bandar Anzali

Cette remarque aurait pu être considérée comme de la fanfaronnade si elle n’avait pas été suivie d’un événement bien plus grave : la frappe israélienne présumée contre le port iranien de Bandar Anzali, sur la côte caspienne.

L’attaque a été rapportée pour la première fois le 18 mars par la chaîne israélienne Channel 12 comme une « attaque inhabituelle » menée à 1 300 kilomètres du territoire israélien.

Curieusement, les médias occidentaux sont restés silencieux sur le sujet pendant un certain temps. En Russie, le porte-parole Dmitri Peskov a initialement déclaré le 20 mars qu’il n’avait aucune information à ce sujet. Lorsqu’on lui a demandé comment Moscou percevrait une situation où le conflit s’intensifierait au point d’engloutir la région de la mer Caspienne, il a répondu : « La Russie le percevrait de manière extrêmement négative. »

Plus tard dans la journée, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a confirmé la frappe, avertissant que le bassin de la mer Caspienne avait toujours été considéré « comme une zone de paix et de coopération sûre. Les actions imprudentes et irresponsables des agresseurs risquent d’entraîner les États caspiens dans un conflit armé ».

Elle a également souligné que Bandar Anzali est « une plaque tournante importante pour le commerce et la logistique, activement utilisée dans les échanges russo-iraniens, notamment pour les livraisons de denrées alimentaires. La frappe a porté atteinte aux intérêts économiques de la Russie et des autres États de la Caspienne qui entretiennent des liaisons de transport et de communication es avec l’Iran via ce port. » Deux jours plus tard, Peskov a noté que le conflit « montrait une tendance à s’étendre ».

Comme on a généralement tendance à suivre l’actualité à travers le prisme de Londres ou de Washington, cette affaire n’a vraiment retenu l’attention que le 24 mars, lorsque le Wall Street Journal (WSJ) l’a mise en une avec le titre : « Israël frappe une route de contrebande d’armes russo-iranienne en mer Caspienne ».

Qualifier un corridor logistique souverain de « trafic » présente cette frappe comme une opération de police préventive plutôt que comme une escalade. Le même article soulignait que l’attaque menaçait l’approvisionnement alimentaire de l’Iran et signalait la capacité d’Israël à infliger des souffrances civiles plus larges – un langage qui traite la souffrance civile comme un message stratégique.

La réaction publique de la Russie a été vive – et prévisible – pour deux raisons.

L’ordre juridique de la mer Caspienne

Premièrement, le statut juridique de la mer Caspienne. Contrairement à d’autres étendues d’eau, la mer Caspienne ne relève pas de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Sa gouvernance est plutôt définie par la Convention de 2018 sur le statut juridique de la mer Caspienne, conclue par ses cinq États riverains.

Dans ce cadre, toutes les décisions concernant la mer Caspienne doivent être prises conjointement par les cinq États riverains – la Russie, l’Iran, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan. Il est interdit aux États non riverains de maintenir une présence militaire (article 3/6), et les États riverains ne peuvent permettre que leur territoire soit utilisé pour mener une agression les uns contre les autres (3/7). La sécurité de la navigation est une responsabilité partagée (3/9).

Une attaque menée par un acteur non riverain via la Caspienne porte atteinte non seulement à ces dispositions, mais aussi à la stabilité plus large qu’elles sont censées garantir.

Bien qu’aucune violation explicite des articles 3/6 ou 3/7 n’ait été formellement identifiée, la présence de réseaux militaires et de renseignement israéliens, américains et britanniques – en particulier en Azerbaïdjan – est largement reconnue. Cette infrastructure latente ajoute une couche supplémentaire de tension.

La frappe sur Bandar Anzali concerne directement l’article 3/9. Elle représente une atteinte à la sécurité de la navigation par un acteur extérieur, ce qui engage la responsabilité de tous les États riverains. Pourtant, à l’exception de la Russie et de l’Iran, aucun n’a réagi – une omission qui en dit autant qu’une prise de position officielle.

Routes commerciales et profondeur stratégique

Le deuxième facteur est plus simple : la géographie. La mer Caspienne est le principal corridor commercial entre la Russie et l’Iran, et Bandar Anzali en est l’un des nœuds clés.

Ce commerce ne se limite pas aux biens civils. Depuis la signature de l’« accord de partenariat stratégique global » le 17 janvier 2025, il est largement admis que la logistique militaire transite également par cette route.

L’accord a été signé à Moscou le 17 janvier 2025 par le président russe Vladimir Poutine et le président iranien Masoud Pezeshkian. Il a été approuvé par la Douma d’État russe le 8 avril 2025, signé par Poutine le 21 avril 2025, approuvé par le parlement iranien le 21 mai 2025, entériné par le Conseil des gardiens le 11 juin 2025, et est entré en vigueur le 2 octobre 2025.

Comme l’a déjà souligné The Cradle, cet accord n’est pas un pacte de défense mutuelle contraignant, mais une déclaration d’intention stratégique. Le seuil à partir duquel la Russie accorde un soutien militaire dépend du cadre juridique – plus précisément, de la question de savoir si une action peut être qualifiée d’« agression » selon les critères reconnus par Moscou. L’Iran, pour sa part, s’est opposé à tout accord qui permettrait une utilisation militaire étrangère de son territoire.

Pour autant, cet accord est loin d’être purement symbolique. Il prévoit une coopération étendue en matière de défense, de sécurité et de renseignement, et engage explicitement les deux parties à contrer toute ingérence de tiers dans la région de la mer Caspienne, en Asie centrale, dans le Caucase et en Asie occidentale.

Les articles 4, 5 et 6 définissent des cadres généraux de coopération militaire et de sécurité, tandis que les articles 4/1 et 4/2 formalisent spécifiquement l’échange de renseignements, le partage d’expériences et la coordination opérationnelle entre les services de sécurité et de renseignement des deux pays.

Une continuité de principe

Trois points définissent la position de la Russie.

Premièrement, malgré son recours aux relations avec le Golfe sous le coup de sanctions, Moscou n’a pas modifié son discours de fond depuis le 28 février. Son interprétation du conflit reste cohérente, fondée sur l’interprétation juridique, les relations bilatérales et la géographie commune.

Deuxièmement, la Russie ne nie pas sa coopération militaire avec l’Iran. Elle n’a d’ailleurs aucune raison de le faire : une telle coopération est à la fois légale et attendue dans le cadre d’un partenariat stratégique entre États souverains.

Troisièmement, en matière de partage de renseignements, les deux parties restent ambiguës. Aucune ne confirme ni ne nie les détails.

Lors d’une interview accordée à NBC le 8 mars, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a évité de donner des réponses directes sur le soutien russe, soulignant plutôt que l’Iran entretient un « partenariat stratégique » avec Moscou et que « la coopération militaire entre l’Iran et la Russie n’est pas une nouveauté. Ce n’est pas un secret. Elle existait par le passé, elle existe toujours et se poursuivra à l’avenir ».

Il a ajouté que la Russie aidait l’Iran « dans de nombreux domaines », tout en refusant de donner des détails.

M. Lavrov a tenu des propos similaires le 26 mars lors d’une interview accordée à France Télévisions : « Nous avons des accords de coopération militaro-technique. Nous fournissons certains types d’équipements militaires à l’Iran, mais nous ne pouvons pas accepter les accusations selon lesquelles nous apporterions une aide en matière de renseignement. »

De telles réponses relèvent moins de la divulgation que du positionnement. La coopération en matière de renseignement, par définition, résiste à toute vérification.

Le véritable enjeu se situe ailleurs : l’effort coordonné des médias occidentaux pour présenter cette coopération comme illégitime. Il ne s’agit pas d’un reportage neutre, mais d’une construction narrative – une tentative de criminaliser un comportement étatique tout à fait normal.

Où cela mène-t-il ?

À moins d’un effondrement de l’équilibre interne en Iran ou d’un changement de tactique de la part des États-Unis et d’Israël, la trajectoire est déjà tracée. Les pressions extérieures ont rapproché Moscou et Téhéran, renforçant leurs relations plutôt que de les mettre à rude épreuve.

Ce qui se dessine, c’est une convergence stratégique plus durable, façonnée sous une pression soutenue et moins vulnérable à celle-ci. Cela va au-delà des accords formels, reflétant un alignement croissant des intérêts qui façonne de plus en plus les développements en Asie occidentale.

The Cradle