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Ari Fleischer, néoconservateur et fervent défenseur de l’invasion de l’Irak en 2003, a proposé que les États-Unis retirent leurs bases militaires en Europe en réponse au manque de soutien supposé de certains pays d’Europe à l’attaque américaine contre l’Iran. Il préconise notamment le transfert de la base navale américaine située en Espagne vers le Maroc, car ce pays est un allié majeur de Washington hors-OTAN et l’un des plus proches alliés de Tel-Aviv. Il ne fait aucun doute que la monarchie marocaine est plus que favorable à la relocalisation de bases militaires US sur son territoire.
Fleischer avance une idée qui peut sembler radicale aux gens qui ne connaissent pas les rapports de force en Afrique du Nord : si Madrid continue à critiquer publiquement et à restreindre les opérations américaines depuis la base navale de Rota, Washington devrait rapatrier ses 6 000 militaires ainsi que le système de défense antimissile Aegis Ashore et les transférer plus au sud. Plus précisément, au Maroc. À première vue, cela ressemble à une mise en scène politique destinée à punir le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez. Mais en tant que spécialistes de la présence militaire dans la région, il est clair que Rabat montre clairement qu’ils veut devenir un sous-traitant fonctionnel comme le sont certains État du Golfe. Le Maroc a participé à toutes les guerres de Washington au Moyen-Orient et notamment en Irak et au Yémen. En Irak , il a sous-traité les interrogatoires de détenus irakiens par la CIA (et la torture dans les pénitenciers de Abou Ghrib) tandis qu’au Yémen, il a participé activement à la coalition dite Arabe dirigée par Ryad où il a perdu officiellement un avion de combat F-16 et des militaires au sol. Le Maroc est également le premier sous-traitant des écoutes des communications en Afrique du Nord pour le compte d’Israël et de pays européens. Plus récemment, des analystes ont relevé le degré d’avancement de la coopération militaire et sécuritaire du Maroc avec Israël ainsi que sa facilitation du déplacement de milliers de ressortissants binationaux portant à la fois les nationalités marocaine et israélienne pour participer à la guerre dans l’enclave de Gaza.
Cette proposition est donc naturelle et vise la base navale de Ksar Sghir. Située près du détroit stratégique de Gibraltar, d’une importance capitale pour l’Europe et la sixième flotte US. Cette base occupe une position géographique stratégique, à deux pas de l’Europe. À Washington, ses partisans affirment qu’elle offre une solution aux « clauses de souveraineté » de l’Espagne, qui viennent de bloquer les opérations américaines contre l’Iran.

Mais prenons un peu de recul sur la logistique. Les sceptiques ont raison de souligner que Ksar Sghir n’est pas Rota. La base espagnole dispose de quais en eau profonde pour les destroyers et d’un accès immédiat aux chaînes logistiques de l’OTAN. Le Maroc n’est pas membre de l’OTAN, et selon certaines estimations, il faudrait entre 15 et 20 milliards de dollars US et près d’une décennie pour rendre Ksar Sghir capable d’accueillir un groupe aéronaval américain. Un transfert complet ? Peu probable à court terme. Un transfert partiel des moyens logistiques ou aériens ? Cela est tout à fait envisageable.
Mais l’aspect matériel n’est qu’une partie de l’histoire. Pourquoi le Maroc tient-il tant à jouer ce rôle ?
Parce qu’il observe depuis trente ans les monarchies du Golfe – le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn. Ces pays ont su transformer le parapluie de sécurité américain en atout politique. En accueillant des éléments avancés du CENTCOM, ils ont acquis des armements de pointe (Avions de combat F-35, systèmes THAAD, batteries Patriot, etc. ) et, surtout, une couverture diplomatique américaine.
Le Maroc veut en faire de même. Une présence militaire US plus affirmée au Maroc offre plus de garanties de sécurité que des bases logistiques israéliennes désastreuses en termes d’image et toujours impopulaires au sein des populations marocaines.
Voici ce que le Maroc veut actuellement dans ce contexte précis:
Le Maroc se présente comme un élément de l’Alliance des monarchies du Golfe et il ne manque pas de le réitérer. Il exploite le jeu trouble de Türkiye qui joue délibérement au trouble-fête avec Washington ou les pays européens les plus engagés dans les opérations militaires israéliennes et US (France, Grande-Bretagne, Italie) ou encore le royaume d’Arabie Saoudite qui fait parfois preuve d’indécision et veut contrebalancer l’influence US par un rapprochement avec la Chine. À l’opposé, le Maroc se présente comme un allié indéfectible d’Israël et de Washington. À la suite des récentes frappes iraniennes contre des partenaires du Golfe, Rabat a immédiatement réaffirmé que la sécurité du Golfe faisait « partie intégrante de la sécurité marocaine ». C’est là le langage d’une alliance, et pas seulement d’une amitié simulée.
L’enjeu du Sahara occidental : c’est là le point crucial. Le Maroc sait que s’il devient indispensable à la projection de la puissance américaine en Méditerranée, son pouvoir de négociation pour obtenir la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental s’en trouvera considérablement renforcé face à l’Algérie, pays perçu par le Maroc comme rival stratégique dans tous les domaines et soutien du Front Polisario. Les États-Unis l’ont déjà reconnue en 2020 ; une base physique viendrait ancrer cette politique pour toujours.
Les éléphants dans la pièce : l’économie de la drogue
Nous ne pouvons pas aborder ce sujet sans évoquer l’éléphant dans la pièce. Si Washington envisage sérieusement de faire du Maroc un partenaire stratégique, il doit tenir compte du rôle extrêmement délicat que joue Rabat en tant que plaque tournante du trafic de drogue vers l’Europe et que ce trafic alimente les PIB de pays comme la France, de la Belgique, de l’Italie et les Pays-Bas.
La semaine dernière, la police espagnole a démantelé un réseau qui semble tout droit sorti d’un épisode de Narcos. Elle a découvert un immense tunnel de contrebande à trois niveaux reliant le Maroc à l’enclave espagnole de Ceuta, équipé de rails, de poulies et de grues souterraines. Les autorités ont saisi 17 tonnes de haschisch et arrêté 27 personnes. La police a surnommé le cerveau de l’opération le « Narco-Architecte », un ressortissant marocain qui se serait vanté d’avoir soudoyé des gardes-frontières et la police.
Voici un chiffre stupéfiant : en 2023, l’Espagne a représenté 68 % de toutes les saisies de résine de haschisch dans l’Union européenne. Et d’où provient-elle ? La grande majorité provient du Maroc, soit par ces tunnels, soit via des « bateaux-narco » à grande vitesse, soit dissimulée dans des cargaisons de produits agricoles légitimes à destination de l’Europe.
C’est toutefois là que le discours sur le « partenariat » devient délicat — et sophistiqué.
Si le Maroc est à l’origine du problème du narcotrafic en Europe, Rabat se positionne également comme la solution au problème des cartels aux États-Unis. En gros, l’argument avancé par Rabat à Washington est le suivant : « Oui, nous avons un problème de narcotiques chez nous. Mais nous sommes votre meilleur partenaire pour mettre un terme au trafic de cocaïne et d’armes qui menace réellement les États-Unis. ». C’est de l’opportunisme stratégique pour une offre de service tous azimuts.
L’US Navy va-t-elle plier bagage à Rota demain ? Non. L’ancrage industriel en Espagne est trop profond, et le coût politique trop élevé. Mais le ballon d’essai lancé par Ari Fleischer est un coup de semonce. Washington en a assez que ses alliés européens refusent systématiquement les opérations hors zone. Le Maroc, quant à lui, est un allié avide qui dit « oui » à tout — même si cela implique d’offrir son territoire ou de porter le fardeau d’être considéré comme le « coffre-fort de la drogue » de l’Europe.
Si j’étais stratège à Madrid, je serais fort inquiet car le renforcement des liens entre Israël et le Maroc rappelle certaines réminiscences historiques assez fâcheuses mais cela est symbolique: le vrai enjeu est géopolitique et ancré dans les rapports de force transatlantiques et méditerranéens. Si j’étais stratège à Rabat, je verrais dans le chaos géopolitique actuel la plus grande opportunité qui soit pour déplacer vers le sud le centre de gravité de la Méditerranée occidentale. Le Maroc veut devenir le nouveau Bahreïn*. Et il prouve qu’ils sait jouer le jeu, même sur le front de la drogue, où il est à la fois le problème et le partenaire. Un sous-traitant pareil est idéal pour tous les coups tordus possibles.
* Le Bahreïn abrite le siege de la Ve flotte US