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EXCLUSIF MEDIAS : Cette semaine le chef de l’État a attaqué nommément Valérie Trierweiler, la compagne de François Hollande pour une simple émission qu’elle anime sur Direct 8 ou le directeur d’une radio publique pour son soutien au candidat socialiste. Pourtant, depuis cinq ans, Nicolas Sarkozy a minutieusement organisé une mainmise autrement plus puissante sur les médias. Comme l’illustre la bataille interne qui se déroule actuellement au Journal du dimanche. En 2008, le JDD avait titré un de ses articles : « Sarkozy maître du monde ». Aujourd’hui, le président a remisé ses ambitions : « Sarkozy maître du JDD » ?
« Nicolas Sarkozy considère que le JDD c’est un peu son journal. Il a une relation unique, très spécifique, avec ce canard. A Neuilly hier, comme à l’Élysée aujourd’hui, il le lit de la première à la dernière ligne chaque dimanche matin depuis plus de trente ans ». Ce propos de Franck Louvrier, le chef communicant du président de la République a le mérite de la clarté. Il résume ce que beaucoup savent, mais ne disent pas, à l’intérieur de cette grosse rédaction à l’encadrement pléthorique d’un quotidien qui ne paraît qu’une fois par semaine. Nicolas Sarkozy a mis la main sur le titre depuis plusieurs années et continue de le diriger, indirectement, à tous les étages. Car il a un accès direct aux quatre principaux niveaux de direction : Arnaud Lagardère d’abord, son « frère » et le PD-G du groupe qui édite le JDD ; Denis Olivennes ensuite, qui coordonne la branche médias du groupe et veille tout particulièrement sur le JDD ; Jérôme Bellay, le directeur du journal ; enfin l’un des quatre rédacteurs en chef, le vrai chef du service politique, Bruno Jeudy. Par ce quadruple pilotage, Nicolas Sarkozy est le véritable patron du JDD.
D’une interview controversée de Kadhafi aux sondages qui disent généralement ce que le Château aime entendre – non pas tant Opinion Way, comme le Figaro, mais l’IFOP, l’institut historique du JDD actuellement sur une pente glissante –, il n’est pas besoin d’être journaliste pour décrypter l’ultra-sarkozysme des articles publiés.
Frédéric Mitterrand sort un livre ? Denis Olivennes envoie un SMS à la rédaction pour recommander une interview. Et avant même que les sondages remontent pour Sarkozy, le JDD prévoit le coup et l’annonce. Le journal est meilleur que les sondeurs, il prévoit désormais les sondages.
Récemment, la parution à la « une » du JDD d’un sondage-test (dans l’hypothèse où Marine Le Pen ne pourrait pas être candidate), où Nicolas Sarkozy et François Hollande finissaient ex-aequo a suscité une vive polémique interne et externe. Car les chiffres du second tour n’ont pas été publiés : Hollande y restait très largement favori.
A lire le JDD chaque semaine le lecteur fait aujourd’hui une expérience singulière : voir le sarkozysme fonctionner à l’état brut. Si l’on fait un petit retour en arrière d’une dizaine de semaines, on s’aperçoit que plusieurs des idées, des thèmes et des sujets qui ont été lancés par Nicolas Sarkozy pour faire démarrer sa campagne ont d’abord parus dans le JDD. De source interne, on soupçonne même l’Élysée de « tester » le dimanche dans le JDD des thèmes pour préparer le plan de communication de la semaine à venir (l’absence de Marine Le Pen au second tour, les courbes Sarkozy/Hollande qui se croisent, le scrutin référendum anti-Sarkozy en sont quelques unes des illustrations parmi d’autres). Toutes choses qui contribuent à fragiliser un journal qui a changé quatre fois de directeur en quatre années (Jacques Espérandieu, Christian de Villeneuve, Olivier Jay, et Jérôme Bellay).
Bellay, son saucisson, son vin rouge et Sarkozy
Au cœur des critiques actuelles, il y a d’abord Jérôme Bellay, judicieusement promu à la direction du JDD cet été, juste avant la présidentielle. Ancien directeur de France Info, de LCI et d’Europe 1, c’est un professionnel reconnu. Tout le monde souligne son talent pour savoir « capter l’opinion » et salue son sens de l’actu. Mais c’est aussi un sarkozyste convaincu. On peut même dire un sarkolâtre. A l’Élysée, son informateur principal est Patrick Buisson. Quant à son arrivée au JDD, il la doit à Denis Olivennes, le nouveau PD-G du groupe médias de Lagardère. Auparavant, Bellay fut l’inspirateur de la nouvelle grille d’Europe 1 (sa femme vient d’y débuter une émission). Et en dépit d’une différence de culture, Olivennes et Bellay semblent s’entendre comme larrons en foire. Claude Askolovitch, qui a quitté le JDD cet automne, confirme : « Olivennes considère Bellay comme un grand professionnel, il s’en réclame sans le cacher. »
Bougon, aimant le saucisson et le bon vin rouge, « vulgaire » même, selon ses détracteurs, tout le monde décrit Bellay comme un ours. Un ours en cage. Il crie, commande, répète sans cesse que « personne ne [l’]aime », et menace régulièrement de démissionner à chaque conférence de rédaction par trop tendue. D’ailleurs, Bellay a voulu supprimer entièrement cette conférence, mais a fait marche-arrière devant la bronca que l’idée a suscitée.
Jérôme Bellay appartient à cette catégorie d’homme de médias qui donnent l’impression de ne pas aimer le journalisme et de haïr plus encore les journalistes. Cela rappelle d’ailleurs le profil d’Etienne Mougeotte, le patron du Figaro venu de TF1, mélange instable de l’entertainment audiovisuel et du sérieux de la presse écrite, et qui, comme lui, est un professionnel du sarkozysme. Quand Mougeotte dit à ses journalistes par trop indépendants d’aller voir ailleurs, par exemple à Libération, c’est la même démarche que celle de Bellay au JDD.
Pas plus que Mougeotte, Bellay ne fait pas mystère de ses amitiés sarkozyennes. Devant les journalistes, il a eu cette formule fameuse cet automne : « Je ne serai pas de ceux qui feront tout pour que Nicolas Sarkozy ne soit pas réélu ». La phrase tourne depuis en boucle à l’intérieur de la rédaction, où tout le monde a bien noté la double négation !
L’ambiance est à ce point tendue aujourd’hui que la Société des Journalistes apparaît comme un véritable camp retranché. Certains journalistes vont plus loin et hésitent à faire jouer la clause de conscience ou sont en quasi grève de rédaction. Les syndicats tentent de calmer le jeu, renvoyant les plus agités à l’après 6 mai. Car tout le monde pense que Bellay ne pourra pas rester. « C’est sûr, il partira après la présidentielle, les relations sont trop tendues, trop exécrables avec la rédaction. On a l’impression qu’il rêve d’être viré tellement il espère la castagne. Et la castagne, ca ne va pas tarder », confirme un membre de la société des journalistes. Jérôme Bellay a bientôt 70 ans.
Maximal Productions a réalisé l’émission de Sarkozy
Beaucoup contestent aussi le mélange des genres qui a entouré l’arrivée de Jérôme Bellay. Car à la tête de Maximal Productions – une filiale à 100 % du groupe Lagardère –, Bellay est également un acteur clé du système audiovisuel. Maximal produit notamment C dans l’air sur France 5, l’émission politique d’Yves Calvi (dont Bruno Jeudy est un invité régulier).
Récemment, un reportage du Parisien (17 février) a mis en scène Bellay. Ce qui est étrange tant Bellay fuit plutôt, en général, les médias. Cette inhabituelle apparition ferait suite à une vive tension à l’intérieur du JDD. En effet, Bellay a produit, avec sa casquette Maximal, la longue émission-interview de Nicolas Sarkozy, diffusée sur neuf chaînes de télévision fin janvier 2012. Un renvoi d’ascenseur de Sarkozy ?
Les lecteurs du JDD, en tout cas, n’en ont rien su. Dans le JDD du 29 janvier, l’émission spéciale autour de Nicolas Sarkozy figure en bonne place, mais aucune allusion n’est faite à la société de Bellay qui produit pourtant le show. Interrogées, différents salariés du JDD confirment que la mention du nom de Bellay figurait bien dans l’article d’origine, mais qu’elle a été enlevée par Bellay lui-même à la maquette. Le secrétariat de rédaction aurait même insisté et remis son nom, avant que Bellay passe derrière une seconde fois pour ordonner définitivement qu’il disparaisse.
Autre disparition – comme dans un roman de Perec – celle de la page « médias ». Le JDD, qui fut longtemps une bonne source d’information pour la vie du monde de la communication, a perdu sa couverture des médias cet automne, sans que ce point ait été noté. « Une décision de Bellay », commente-t-on en interne. Où l’on fait remarquer qu’il devenait de toute façon impossible de traiter ce secteur vu les conflits d’intérêts permanents qui s’y nouent entre Lagardère, Europe 1 et Maximal Productions.
Enfin, il en va de même de l’éditorial du journal, lui aussi mystérieusement disparu à l’automne avec l’arrivée de Bellay. Le JDD n’aurait-il plus de « ligne » au moment où celle-ci est plus visible que jamais ? « Bellay est assez brutal, mais en l’occurrence il est plus subtile qu’au Figaro où les éditoriaux sont bêtement pro-Sarko. Il a compris qu’il valait mieux ne pas avoir d’éditorial pour être plus libre d’éditorialiser tout le journal », note un journaliste. Qui ajoute : « Mais la subtilité s’arrête là ».
Enfin, après les disparitions, il y a aussi les apparitions. En particulier ces fameux « JDD Communication », suppléments de quatre pages qui paraissent épisodiquement (par exemple sur McDonald’s en février). En fait, il s’agit de publicités présentées sous la forme de publi-reportages, et d’autres journaux se livrent au même exercice, toujours un peu à la lisière de leur déontologie. Sauf qu’au JDD, ces suppléments rémunérés en achat d’espaces sont tellement bien insérés dans le journal qu’on les prend pour de vrais articles de journalistes. Police de caractère quasi-semblable, même mise en page, même encarts. Le lecteur n’y voit que du feu. Surtout qu’il n’y a aucune mention, en aucun endroit, du fait qu’il s’agit d’une publicité. (A leur décharge, il faut rappeler que ces publi-reportages existaient déjà sous Jay ou même sous de Villeneuve, les prédécesseurs d’Olivennes et Bellay).
Regardez les photos, leurs tailles, les titres, les brèves…
La bataille interne qui se joue actuellement au Journal du dimanche reflète tout un système : celui du sarkozysme culturel. L’histoire de la mainmise sur les médias par Nicolas Sarkozy n’est plus à faire. Mais il y a une hypocrisie à avoir dénoncé cette semaine nommément – et sans élégance – d’un côté Valérie Trierweiler, la compagne de François Hollande, pour une simple émission sur Direct 8 ou le directeur d’une radio publique pour un soutien au candidat socialiste qu’il n’a pas explicitement affiché dans l’Express (comme le confirme Christophe Barbier) et le système médiatique Sarkozy, autrement plus puissant. Que pèse l’émission de Madame Hollande face à l’empire TF1, à la machine France Télévisions, au groupe Bolloré, au Figaro, au JDD etc ? La bataille des médias menée par le candidat UMP version 2012, ne fait d’ailleurs que commencer. Sarkozy combien de divisions ? Nous allons bientôt le savoir. Ce sera une bataille de grandes enjambées bonapartistes et parfois de simple guérilla aux allures de guerre picrocholines.
Ainsi, pour en revenir au JDD, seuls les journalistes et les lecteurs les plus assidus remarquent les petits détails qui font les grandes propagandes : le choix des titres, la taille des photos, l’emplacement dans les pages. La spécialité de la direction du JDD ce sont par exemple les pages paires et impaires. Un article publié sur la page de droite, en page impaire, aurait plus d’importance qu’un se trouvant sur la page paire. Ainsi, on voit plus souvent Sarkozy en impair et Hollande en pair – mais les affaires sur DSK sont en revanche impair et une affaire qui embarrasse la droite en pair… Dans des échanges de SMS avec ses subordonnés, dont j’ai eu la preuve par un journaliste du JDD, j’ai pu constater que Denis Olivennes insistait souvent sur ce type de détails qui n’en sont pas toujours un.
D’autres habitués font remarquer que les photographies d’Elodie Grégoire sont très souvent mises en valeur. Certains lui reprochent même d’être dans les petits papiers de Sarkozy, une photographe « embedded » qui aurait l’accès direct à Franck Louvrier, le conseiller de Nicolas Sarkozy. Est-ce le cas ? Ou est-ce l’Élysée qui se joue d’elle ? En tout cas, au cours de mon enquête, un journaliste du JDD a pronostiqué devant moi que la première photo exclusive de l’intérieur du siège de campagne de Sarkozy, inauguré le samedi 18 février, serait dans le JDD. Bien vu. Cette photo a ouvert les pages événement, 2 et 3, du numéro du 19 février. A la fois paire et impaire ! Et signée Elodie Grégoire.
Ce sarkozysme qui dit trop bien son nom n’exclut pas un bon traitement du reste de la vie politique. Cécile Amar, par exemple, qui couvre le PS et vient d’être élue à la Société des Journalistes, arrive plus ou moins à publier ses papiers sur François Hollande. Olivennes veut-il jouer sur les deux tableaux ? C’est possible. Il est plus pragmatique qu’idéologique. « Denis Olivennes haïssait Martine Aubry c’est vrai, il a tout fait pour l’empêcher d’être désignée à la tête du PS. Avec Hollande, c’est différent. Il a choisi Sarkozy mais il s’accommodera d’Hollande. Si l’écart persiste, énorme, entre eux, il est possible que le journal se recentre d’ici un mois », décrypte un proche d’Olivennes. Selon mes informations, Olivennes aurait même eu un repas avec François Hollande il y a quelques mois, en compagnie de leurs compagnes respectives (Inès de la Fressange et Valérie Trierweiler). Après tout Trierweiler est toujours journaliste de Paris Match, même si elle s’est mise, par anticipation, intelligemment, en disponibilités.
Le Journal du Jeudy
Le cas de Bruno Jeudy est plus singulier. Le nouveau rédacteur en chef du Journal du dimanche, arrivé il y a 18 mois – fortement recommandé « en très haut lieu » –, fait beaucoup parler de lui. On lui reproche de trop coller à la ligne élyséenne et, à force de voir Sarkozy, d’en avoir acquis les stigmates. C’est injuste. Car s’il est vrai que ses articles sont généralement favorables au président sortant, ils sont malgré tout bien informés. Les deux choses étant probablement – et malheureusement – souvent inséparables en Sarkozye, tant le chef de l’État ne nourrit les mains que de ceux qui le caressent dans le sens du poil.
Selon mes informations, Bruno Jeudy et Fabien Namias, rédacteur en chef à France 2, devaient publier en 2012 un livre d’entretiens avec Nicolas Sarkozy, mais le projet a capoté au dernier moment. Jeudy et Namias ont-ils été placés à leurs postes, sous la pression de Sarkozy, pour la présidentielle ? On le dit – sans que personne ne puisse en apporter la preuve. « Il n’y a rien de nouveau, le JDD a toujours eu un sourceur de droite, et un sourceur de gauche, la question est de savoir si le sourceur est bon, ou si c’est un idiot, socialiste ou sarkozyste », commente Claude Askolovitch.
Et puis, bien sûr, il y a le cas, justement, Claude Askolovitch. L’homme est attachant, sauvage. Il mord ! Il fut un chef contesté à la direction du JDD, en même temps qu’un des meilleurs éditorialistes de Paris. Il a le sens de la formule et l’art de sentir monter le buzz. A-t-il, au temps où on le surnommait Sarkolovitch, penché à droite ? Toujours est-il qu’il penche aujourd’hui à gauche (tendance DSK jusqu’au Sofitel, orphelin et en voie d’hollandisation depuis). Il y a une année, « Asko » était éditorialiste au JDD et intervenait chaque jour à Europe 1. L’homme avait tous les pouvoirs. Depuis, il a été débarqué d’Europe 1 puis écarté du JDD. Les raisons de son éviction sont-elles politiques ? « Olivennes m’a dégagé d’Europe 1 et m’a retiré les éditoriaux du JDD, ça c’est vrai. Mais mon départ n’est pas politique. C’est un choix personnel. Maintenant, vous pouvez écrire que le mec qui éditorialisait à gauche a été débarqué. Ca c’est vrai aussi », confie Askolovitch. Lequel a réussi son mercato durant l’été dernier, en rebondissant comme grand reporter au Point.
Olivennes, Carla, Kadhafi et quelques autres
Celui qui a fait venir Jérôme Bellay, c’est Denis Olivennes. Ancien patron de la FNAC, artisan de la loi Hadopi pour Nicolas Sarkozy, Olivennes fut le directeur du Nouvel Observateur avant de prendre la tête du pôle médias du groupe Lagardère. J’ai révélé dans mon livre J’aime pas le sarkozysme culturel que Sarkozy lui a proposé en 2008 un poste de ministre en deux temps : d’abord comme secrétaire d’État au Numérique, ensuite comme Ministre de la Culture, de la Communication et du Numérique – et qu’il a accepté ce poste (l’affaire ne s’est pas faite ensuite pour des raisons que je ne peux pas raconter ici, mais mes sources sont concordantes et fiables, en provenance directes de l’Élysée et de plusieurs ministres).
Début 2011, Olivennes a finalement pris la direction du pôle médias du groupe Lagardère, ce qui inclut notamment le JDD, Paris Match, Europe 1 et Maximal Productions. Depuis, en ayant contribué au limogeage de Didier Quillot à la tête de l’entreprise Lagardère Active Médias, il a pris sa place tout en gardant la haute main sur le pôle médias du groupe et la direction d’Europe 1. Ce point est très contesté à l’intérieur des rédactions où on rappelle que Quillot était en mode gestionnaire. Il s’intéressait aux résultats financiers et aux bénéfices, mais laissait le plus souvent faire les patrons des rédactions quant aux contenus. Olivennes, lui, gère en direct les trois principales boutiques. Du coup, si les interventions sarkozystes passaient au-dessus ou au-dessous de Quillot, elles atteignent désormais Olivennes en plein milieu.
Venant plutôt de la gauche modérée, Olivennes est resté discret sur ses engagements récents. Pourtant, membre des Gracques, et ultra-critique à l’égard de Ségolène Royal, il fut un allié objectif de Nicolas Sarkozy dans la campagne de 2007. Il est ainsi devenu l’emblème de ce qu’on appelle le « sarkozysme de gauche ». Depuis, il joue au chat et à la souris avec le Chef de l’État et on a parfois écrit qu’il a été le premier à lui présenter Carla Bruni – une de ses proches amies.
A Europe 1, Olivennes a d’abord multiplié les fautes, de l’éviction implicite de Nicolas Demorand, Pierre-Louis Basse et Marc-Olivier Fogiel, jusqu’à la démission explicite, tout récemment, de Dominique Souchier. La plupart du temps, ce sont des animateurs de gauche qui ont été éconduits, et des figures de droite promues – à commencer par Arlette Chabot qui passe pour une journaliste indépendante.
A Paris Match, où le nettoyage avait été fait bien avant son arrivée (on se souvient du départ d’Alain Genestar), Olivennes a mené une subtile campagne en faveur de Sarkozy, notamment cet hiver où on ne compte plus les « unes » et les reportages sur le chef de l’État et Carla. Ainsi d’un quasi-publi-reportage, annoncé à la « une », le 2 février et intitulé : « Carla, retour en pleine lumière ». A l’intérieur, six pages sur les dîners d’État et les soirées charitables versaillaises en l’honneur de la fondation contre l’illettrisme de la première Dame (qui font suite, comme par hasard, aux révélations de mon enquête dans Marianne, le 7 janvier, autour de l’affaire Carla Bruni-Sarkozy). Le 23 février, rebelote. Cette fois la « une » est entièrement dédiée à « Carla et Nicolas Sarkozy, ENSEMBLE pour la reconquête ». Notez les majuscules qui figurent dans le texte. (Sur ce sujet, je renvoie à la longue enquête que je publie, avec Daniel Bernard, ce samedi dans Marianne : « Carla : une drôle de première Dame » ).
Nicolas Sarkozy : « Denis Olivennes, il est TRES fiable ».
Mais au JDD, les choses sont plus graves qu’à Paris Match. Il y a d’abord eu l’affaire de l’interview « en exclusivité mondiale » du colonel Kadhafi, le 6 mars 2011, inaugurant la nouvelle formule du JDD : aucune question dérangeante ne fut posée au dictateur libyen, alors encore au pouvoir. Mais surtout, l’intermédiaire, qui a rendu l’entretien possible, n’était autre que Ziad Takieddine, un proche de Kadhafi. Celui-ci fut interpellé la veille de la parution de l’article, à sa sortie d’un avion privé en provenance de Tripoli, à son arrivée au Bourget à Paris, avec le journaliste et le photographe du JDD. Il détenait 1,5 million d’euros en espèces. (Depuis, Takieddine, considéré comme proche de l’Élysée – il fut aussi un intermédiaire dans la libération des infirmières bulgares –, est soupçonné de rétro-commissions en marge de certains contrats d’armements reliés à l’affaire Karachi). Hasard des horaires d’avion ? Toujours est-il que Denis Olivennes était parfaitement informé de l’intermédiaire mobilisé par le JDD pour avoir accès à Mouammar Kadhafi, ainsi qu’Olivier Jay, alors directeur du journal (lequel a refusé de me confirmer ce fait et plusieurs informations le concernant dans cet article et a refusé de répondre à mes questions).
En l’état de nos informations, l’affaire JDD/Kadhafi ne montre pourtant guère de connivence entre le journal et l’Élysée. Au contraire. Si le même intermédiaire a pu être mobilisé par les uns et les autres, il est peu probable que Nicolas Sarkozy ait suggéré, alors qu’il était en guerre contre le dictateur libyen, une telle interview. Mais d’autres exemples sont plus explicites.
Ainsi, au milieu de l’été 2011, Denis Olivennes incite Olivier Jay à mettre en avant la « remontée » de Nicolas Sarkozy. Olivier Jay s’en ouvrira à Bruno Jeudy qui, lui-même, ne sent pas cette « remontée ». Olivennes fait savoir aux uns et aux autres (et tous – Jay, Jeudy, Valdiguié, Trapier – en parlent entre eux) qu’il faut mettre en avant Sarkozy. Des informations circulent, des messages d’Olivennes aussi. Il faut se montrer plus sévère contre Martine Aubry, changer tel titre de « une », mettre en avant tel ou tel sondage, rapetisser Hollande et, bien sûr, mettre en lumière Carla.
Et puis arrive les nuages. C’est l’ami Bruno Jeudy qui s’en fait l’involontaire messager. En déplacement avec le chef de l’État avant l’été 2011, Jeudy a obtenu de Sarkozy cette confidence : « Denis Olivennes, il est TRES fiable ». Éventée dans la rédaction, puis soufflée à Jay, la petite phrase ne l’amuse guère. Est-ce un nouveau signe du château ?
Car le château, justement, s’est déjà manifesté. Quelques mois plus tôt, Jay a été « invité » sans motif clair – on peut écrire « convoqué » – par Nicolas Sarkozy à l’Élysée. Occasion pour le président de le rappeler à l’ordre. Jay n’est pas un gauchiste, mais c’est un journaliste. Sarkozy n’est pas content. Il a le sang chaud et espère encore manipuler Jay, entre l’avoinée et le numéro de charme. Il reproche par exemple à Jay le traitement du JDD de l’affaire Woerth-Bettencourt par trop défavorable. Il lui demande aussi de calmer Claude Askolovitch dont les éditoriaux sont devenus très anti-sarkozystes. « Si je ne peux pas compter sur vous, vous fréquenterez des gens moins intéressants… », lui lance finalement Sarkozy, sur le pas de la porte.
On est alors en septembre 2010. Jay ne parle de cet entretien qu’à ses adjoints au JDD et à quelques proches. Il garde la tête froide. Mais il a résisté. « Mollement » disent ses contradicteurs. Peut-être, mais il a tenu tête et est bien décidé à résister encore jusqu’à la présidentielle. Alors Sarkozy, après avoir joué la carotte, choisit le bâton. Dans ce cas-là, on le sait – grâce au « Squale » – c’est une teigne, sans pitié.
Dans la chaleur de l’été, le 26 juillet 2011, Olivier Jay est débarqué par Denis Olivennes, sur ordre – ou pas – d’Arnaud Lagardère. Sur ordre, en tout cas, de l’Élysée. Le 1er septembre, Jérôme Bellay s’installe à la place de Jay, à la direction du JDD. Nicolas Sarkozy a réglé, dans la perspective de la présidentielle, son problème JDD.
Licenciement politique : c’est certain. La proximité entre Olivennes et Sarkozy ; la mise en garde du chef de l’État ; les SMS ; le message de Jeudy : tout concourrait à son départ. Mais il n’a pas anticipé la rapidité du coup. Il a été surpris par la vitesse. Speedy-Sarko.
En interne, certains journalistes contestent toutefois cette grille de lecture strictement politique. C’est aussi le cas de Claude Askolovitch : « Jay était évidemment de droite, mais surtout souple, veillant à ne jamais mécontenter les puissants ; Bellay est de droite, sans doute bien plus dur que lui, brutal, mais lui connaît ce métier. »
Un journal gentil devenu un journal d’opinion de mauvaise humeur
Longtemps le JDD a été le journal de tout le monde. Bien sûr, il était gentiment conservateur, mais c’était d’abord un journal d’enquête et de scoops. « On tapait tout le monde, à droite, comme à gauche, mais on le faisait de bonne foi, dans un esprit de journalisme d’investigation. On était un espace pluraliste. Au fond, on était un journal gentil. Aujourd’hui, on est devenu un journal d’opinion. Un journal méchant. Et parfois, on apparaît même comme un tract », regrette un vétéran du JDD. La bonne humeur du JDD s’en est allée. Remplacée par le gloubi-boulga idéologique.
Les lecteurs du coup montrent eux aussi leur mauvaise humeur. Les ventes ont été médiocres en 2011 et, depuis janvier, elles sont mauvaises pour une campagne présidentielle – traditionnellement la vache à lait du JDD. L’offre s’étant diversifiée, avec le Parisien du dimanche, et les nombreux suppléments week-ends des quotidiens de fin de semaine, pourquoi acheter le JDD ? Surtout quand l’information, non sarkozysée, arrive chaque minute par tweets, par posts ou par likes.
Et surtout, que deviendra le JDD en mai prochain si, par le plus grand des hasards, en dépit des efforts méritants d’Arnaud Lagardère, de Denis Olivennes et de Jérome Bellay, le président Sarkozy n’était pas réélu ? L’heure des remises en cause sonnerait. Difficile. Bellay ne pourrait rester en place. Probablement. La rédaction, poussive et passive, aurait du mal à se remettre au travail. Il le faudra pourtant.
Quant aux lecteurs, encore épris de ce vieux journal, mais moins nombreux et plus déboussolés que jamais – ce qui est un comble quand le journal n’indique plus que le Nord – se demanderont peut-être, pour la première fois, s’ils doivent continuer à acheter, ou pas, ce supplément du Figaro du dimanche.
► CORRECTION : L’article « Le JDD de Sarkozy » a été modifié le 2 mars à 22h05 pour corriger trois citations de Claude Askolovitch, à sa demande. [Toutes ses suggestions de modifications, assez limitées d’ailleurs, ont été prises en compte sauf quelques mots, éventuellement diffamatoires ; voir aussi sa réaction ci-dessous, dans les « commentaires »]
►DISCLAIMER: Je suis animateur d’une émission de France Culture, dont le directeur a été critiqué ce jeudi par le président de la République sur France Inter ; par ailleurs, je fus moi-même désinvité la semaine dernière d’une émission d’Europe 1, alors que j’avais été convié officiellement. Après des pressions de la direction de la chaîne ?
► SOURCES : Les informations publiées dans cet article proviennent d’une vingtaine d’entretiens avec des journalistes du JDD et des dialogues avec des membres de la Société des journalistes et des syndicalistes du JDD et au sein du groupe Lagardère. Chacun comprendra que, dans la plupart des cas, je ne peux les citer.
► + DE SARKOZYSME CULTUREL : Pour suivre ce blog chaque jour voir sa page FaceBook ainsi que, pour plus d’informations et pour ses sources, voir le site www.fredericmartel.com ► Le livre de F. Martel, J’aime pas le sarkozysme culturel vient de paraître chez Flammarion. Consultez la revue de presse de ce livre. ► Voir aussi chaque semaine la chronique de F. Martel sur le site de l’Express ainsi que chaque jour son blog sur l’Express. ► Enfin, pour être informé à la fois sur la chronique, le blog et le livre, suivez sur Twitter : @martelf





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